La visite de deux jours qu’a effectuée Hakan Fidan en Libye les 12 et 13 août 2026 a mis en scène une diplomatie turque aux ambitions affichées : celle d’un acteur neutre, soucieux d’unité nationale libyenne, capable de dialoguer avec Tripoli comme avec Benghazi. Mais cette posture de médiateur résiste mal à l’examen des faits. Ankara dispose dans ce pays d’une présence militaire durable, de contrats économiques significatifs et d’un accord maritime qui a restructuré la géopolitique de la Méditerranée orientale. Dans ce contexte, la neutralité revendiquée mérite d’être pesée avec soin.
Une tournée diplomatique sur fond de violence
Le timing de la visite n’est pas anodin. Alors que Fidan rencontrait successivement les responsables des deux exécutifs rivaux, le Gouvernement d’union nationale à Tripoli et les autorités liées à l’Armée nationale libyenne (ANL) à Benghazi, la Libye était frappée par deux événements graves. Des drones ont ciblé des installations pétrolières à Zawiya, dans l’ouest du pays. Et Fawzi al-Mansouri, chef du renseignement militaire de l’ANL, a été tué par l’explosion de sa voiture à sa sortie d’une mosquée de Benghazi. Aucun groupe n’a revendiqué l’attentat ; les autorités de l’est libyen ont évoqué une piste djihadiste sans apporter de preuve publique.
Ces incidents simultanés rappellent l’état réel du pays que le chef de la diplomatie turque prétendait contribuer à stabiliser. Fidan a néanmoins maintenu le cap rhétorique : ses entretiens ont été qualifiés d’« approfondis et productifs » sur son compte X, et il a déclaré depuis Tripoli : « Nous continuerons à jouer ici notre rôle constructif. » Le lendemain, il se rendait au Caire, signe que la Libye s’inscrit dans une tournée régionale plus large.
Un ancrage militaire et économique qui précède toute médiation
Pour comprendre ce que vaut le discours turc sur la Libye, il faut remonter à novembre 2019. Ankara et le gouvernement de Tripoli signaient alors deux mémorandums distincts : un accord de coopération militaire et sécuritaire organisant formation, conseil, renseignement et soutien logistique, et un accord de délimitation maritime qui a redessiné les zones économiques exclusives en Méditerranée orientale, au grand dam de la Grèce, de Chypre et de l’Égypte. Cet accord maritime reste en vigueur et non révisé dans ses coordonnées géographiques.
Sur le terrain, la Turquie a déployé depuis 2020 une présence militaire significative à l’ouest du pays. Si le pic d’environ 2 500 soldats atteint pendant la bataille de Tripoli appartient au passé, les bases d’Al-Watiya et de Misrata, où Ankara maintient des installations et un centre de formation, restent opérationnelles. Le Parlement turc a d’ailleurs prolongé à plusieurs reprises le mandat de ses forces en Libye, conférant à Erdoğan des pouvoirs étendus sur ce déploiement. Cette prolongation s’inscrit dans une stratégie de long terme assumée, que l’IRSEM qualifie de « stratégie multisectorielle » faisant de la Libye une porte d’entrée en Méditerranée orientale et en Afrique.
L’empreinte économique n’est pas moins réelle. Avant 2011, les entreprises turques détenaient plus de 20 milliards de dollars de contrats en Libye dans la construction et les infrastructures. La reprise post-2020 a été progressive : en janvier 2021, le consortium ENKA-Siemens signait un accord évalué à environ 200 millions d’euros pour la construction de deux centrales électriques à Misrata et à Tripoli. En octobre 2022, un mémorandum d’entente sur la prospection d’hydrocarbures ouvrait la voie à une coopération pétrolière et gazière, notamment via l’opérateur public TPAO. Fidan a d’ailleurs qualifié explicitement la coopération sécuritaire et de défense d’« élément stratégique » apportant de la stabilité régionale, formulation qui mêle délibérément les registres militaire et diplomatique.
Un pivot vers l’est : la grande nouveauté de 2025-2026
Ce qui distingue la visite de Fidan des précédents déplacements turcs en Libye, c’est l’accent mis sur Benghazi. Pendant des années, Ankara était perçue comme le soutien exclusif de Tripoli, par opposition aux Émirats arabes unis et à la Russie qui appuient le camp de Khalifa Haftar. Ce clivage s’est progressivement atténué.
Jalel Harchaoui, l’un des analystes les mieux informés sur la Libye, l’expliquait dès juillet 2025 dans un entretien à RFI : la Turquie a « embrayé sur une opération de charme vis-à-vis de la famille Haftar ». Il précisait qu’il ne s’agissait pas d’un « changement spectaculaire », mais d’un pivot progressif, Ankara restant ancrée militairement à l’ouest tout en multipliant les signaux d’ouverture vers l’est. Le Le Monde notait de son côté, en septembre 2025, que la Turquie exerce désormais « une influence croissante » en Libye, capable de jouer sur les deux tableaux.
Ce réajustement répond à une logique pragmatique : une Libye définitivement fracturée ferme les perspectives d’investissement à grande échelle. Une Libye réunifiée sous influence turque, ou du moins dans laquelle Ankara serait incontournable pour toutes les parties, représente un scénario bien plus rentable.
Dans un champ disputé, la médiation a ses limites structurelles
La Turquie n’est pas seule en Libye, et ses marges de manœuvre réelles sont contraintes par la présence d’autres puissances extérieures. À l’est, les Émirats arabes unis continuent d’approvisionner l’ANL en matériel militaire, drones Wing Loong, munitions, véhicules blindés, via des vols cargo entre Abou Dhabi et Benghazi, malgré l’embargo onusien. Le groupe Africa Corps, successeur de Wagner, maintient plusieurs centaines à un peu plus d’un millier de personnels sur des bases de Cyrénaïque, Al-Jufra, Al-Khadim, Brak al-Shati, avec une fonction de formation, de protection d’installations et d’appui opérationnel aux forces de Haftar.
Cette configuration rend structurellement difficile tout rôle de médiateur unique. En mai 2026, les États-Unis avaient eux-mêmes tenté leur chance avec un plan de réunification prévoyant un gouvernement de transition sur trente-six mois, un partage du pouvoir entre les deux camps et des élections à terme. Si l’ANL a salué l’initiative, le Conseil présidentiel et le Haut Conseil d’État ont rejeté les schémas proposés. En août 2026, aucune avancée concrète n’avait été enregistrée.
La Turquie arrive donc dans un espace diplomatique déjà encombré, avec des propositions antérieures non concrétisées. Fidan peut multiplier les visites, les deux camps libyens ont chacun leurs parrains et leurs calculs propres, et aucun acteur extérieur ne dispose seul des leviers nécessaires pour forcer un compromis.
La médiation comme langage diplomatique de l’influence
Ce que la tournée libyenne de Fidan révèle, au fond, c’est moins une vocation nouvelle à la neutralité qu’une mise à niveau rhétorique. Ankara a construit sa présence en Libye par l’intervention militaire, les accords bilatéraux et les contrats économiques. Elle cherche aujourd’hui à habiller cet ancrage dans un discours de stabilisation régionale qui lui confère une légitimité internationale, utile aussi bien pour ses relations avec l’Union européenne que pour sa posture dans les enceintes multilatérales.
Cette dialectique entre intérêts et discours n’est pas propre à la Turquie : les Émirats arabes unis, la Russie et les États-Unis jouent le même jeu, avec leurs propres agendas enrobés de préoccupations pour la stabilité libyenne. La différence tient peut-être à la profondeur de l’ancrage turc, militaire, maritime, économique, qui rend Ankara plus difficile à ignorer que les autres. Mais elle pose aussi une question que la Libye ne pourra longtemps éviter : peut-on être à la fois partie prenante et arbitre dans un conflit que l’on a contribué à façonner ?
Sources
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La Turquie se positionne en Libye et veut apparaître comme une puissance réconciliatrice — RFI, 14 août 2026
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En Libye, la Turquie exerce une influence croissante — Le Monde, 17 septembre 2025
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Libye : la Turquie a embrayé sur une opération de charme vis-à-vis de la famille Haftar — RFI / Jalel Harchaoui, 29 juillet 2025
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La Turquie prolonge sa présence militaire en Libye, accordant des pouvoirs étendus à Erdoğan — Bosphorama, décembre 2025
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Libye : un levier pour asseoir l’influence turque en Afrique du Nord et en Méditerranée centrale — Areion24, 24 juillet 2025
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En Libye, l’administration américaine à l’offensive pour tenter d’unifier le pays — Le Monde, 9 juillet 2026
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Étude IRSEM n°100 — La stratégie multisectorielle turque en Libye — IRSEM / Sümbül Kaya, 2025
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Chef du renseignement de Haftar tué dans un attentat à la voiture piégée à Benghazi — Euronews, 12 août 2026
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De l’Ouest à l’Est : le réajustement de la politique étrangère turque en Libye — Observatoire du Bosphore, 2025