Après quinze ans d’effacement diplomatique, les États-Unis sont de retour en Libye. La visite du conseiller de Donald Trump, Massad Boulos, à Tripoli en janvier 2026 marque une rupture de ton, mais aussi, peut-être, une convergence d’intérêts que Washington ne cherche guère à dissimuler. Entre réunification politique annoncée et contrats pétroliers signés dans la foulée, la frontière entre diplomatie d’influence et conquête de marché s’avère difficile à tracer.
Quinze ans de retrait : un vide comblé par Ankara et Moscou
Le point de rupture est connu : le 11 septembre 2012, l’assaut contre le consulat américain de Benghazi coûte la vie à l’ambassadeur Christopher Stevens et à trois autres ressortissants américains. Deux ans plus tard, en juillet 2014, face à la dégradation sécuritaire et aux combats à Tripoli, les États-Unis ferment leur ambassade et évacuent leur personnel. La mission diplomatique américaine se replie à Tunis, où elle demeure pendant plus d’une décennie.
Ce retrait crée un vide que d’autres s’empressent de combler. La Turquie s’installe durablement à l’ouest : elle dispose de la base aérienne d’Al-Watiya, de facilités navales à Khoms, et le Parlement d’Ankara a renouvelé en décembre 2023 l’autorisation de déploiement de ses troupes pour vingt-quatre mois supplémentaires. La Russie, elle, opère à l’est et au sud via des paramilitaires, environ 800 éléments issus de Wagner selon des estimations de mars 2024, et réhabilite la base aérienne de Maaten al-Sarra près de Koufra. Le Monde résume la situation : Washington « a laissé le champ libre » à ces deux puissances pendant que la Libye s’enfonçait dans sa partition entre un ouest contrôlé par le Gouvernement d’Unité Nationale (GNU) de Dbeibah et un est tenu par l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar.
Le Sommet de Tripoli : vitrine politique et réalité contractuelle
Le 24 janvier 2026, Massad Boulos, conseiller de Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, participe au Sommet sur l’énergie et l’économie en Libye à Tripoli. Le symbole est fort : c’est la première présence américaine de ce niveau à Tripoli depuis des années. Mais le fond est encore plus révélateur.
Les annonces concrètes se déclinent sur deux registres. Sur le plan politique, Boulos évoque la restauration du calme, la reprise du dialogue entre institutions rivales et la coopération entre l’est et l’ouest du pays. Le GNU de Dbeibah valide l’échange : selon l’agence officielle libyenne LANA, le Premier ministre présente la visite comme un échange constructif axé sur « la stabilité et l’unité comme conditions pour attirer des investissements américains ».
Sur le plan économique, les engagements sont plus chiffrés. Le gouvernement libyen met en avant un partenariat stratégique évalué à 70 milliards de dollars couvrant l’énergie, les minéraux, les infrastructures et les télécommunications. Dans la même séquence, un accord de 235 millions de dollars est signé entre la société Mellitah Oil & Gas et l’américaine Hill International pour la gestion de projets offshore sur les blocs A et E au large de Zaouïa.
Ces annonces ne sont pas isolées. Fin janvier 2026, ConocoPhillips signe un accord de développement pétrolier de vingt-cinq ans pour plus de 20 milliards de dollars d’investissements. En février, Chevron obtient des blocs d’exploration lors du premier cycle d’attribution internationale de licences depuis plus de dix-sept ans. ExxonMobil, de son côté, signe un protocole d’accord avec la National Oil Corporation après une décennie d’inactivité. La coïncidence calendaire avec la visite de Boulos ne relève pas du hasard : Washington organise sa réintégration diplomatique en parallèle de la réinstallation de ses majors pétroliers.
Un pays divisé, des failles sécuritaires révélées
Ce réengagement américain intervient dans un contexte sécuritaire qui rappelle les limites structurelles du pari libyen. Le 10 août 2026, un attentat à la voiture piégée à Benghazi tue Fawzi Al-Mansouri, chef du renseignement militaire de l’ANL. Les autorités de Benghazi évoquent la piste djihadiste, mais l’assassinat d’un tel profil au cœur du dispositif sécuritaire de Haftar soulève d’autres questions : il révèle des failles dans un système présenté comme hypermilitarisé et pose la question de complicités internes que l’ANL n’a pas encore élucidées publiquement.
À l’ouest, la raffinerie de Zaouïa, la même zone concernée par les blocs offshore convoités par les Américains, a subi une cinquième frappe de drone en l’espace d’une semaine lors de combats entre milices rivales. Ces deux épisodes simultanés illustrent une réalité que Courrier international formule sans détour : les violences actuelles font vaciller le plan de réunification porté par Washington.
Quant à Haftar, son camp a officiellement salué le retour américain comme « un facteur de stabilité », le bureau de presse de l’ANL précisant que le maréchal a reconnu « le rôle clé des États-Unis » dans la stabilité de la Libye. Cette posture accommodante s’accompagne néanmoins d’une constante : Haftar défend une place centrale des forces armées dans la prise de décision libyenne, ce qui signifie que son soutien au réengagement américain reste conditionnel à la préservation de ses prérogatives militaires.
La logique du réengagement : pétrodollars et endiguement
L’enjeu énergétique est difficile à minorer. La Libye exporte en moyenne 970 000 barils par jour en 2024 et près de 1,14 million en 2025, selon les données de la Banque centrale libyenne et de l’EIA américaine. Si les États-Unis ne constituent pas la principale destination de ces exportations, les estimations disponibles tablent sur environ 5 % du flux total, soit quelque 48 000 à 57 000 barils par jour, l’intérêt de Washington est moins dans l’importation directe que dans le positionnement de ses compagnies sur les contrats d’extraction et de développement, dans un pays qui abrite les premières réserves prouvées d’Afrique.
Il y a aussi une dimension d’endiguement géopolitique. La présence militaire turque et russe en Libye représente un irritant stratégique pour Washington, notamment parce que les bases russes du sud libyen ouvrent sur le Sahel et que la Turquie utilise son ancrage libyen comme levier dans sa politique méditerranéenne. Le retour américain vise aussi, sans le dire explicitement, à rééquilibrer une géographie d’influence qui s’était construite pendant les années d’absence.
Les précédents de ce type de réengagement sont instructifs. Selon une analyse publiée par Le Monde en juillet 2026, le premier semestre avait produit quelques avancées tangibles : un accord sur des procédures budgétaires unifiées en avril, des manœuvres militaires conjointes entre forces de l’Est et de l’Ouest à Syrte sous l’égide de l’Africom, qualifiées de « grande première ». Mais la même analyse concluait sobrement que « rien n’avait suivi » depuis, résumant un phénomène bien documenté dans l’histoire du réengagement américain post-conflit : des gains initiaux réels, une durabilité incertaine.
Le pari risqué de la « doctrine Boulos »
Ce que certains observateurs américains appellent déjà la « doctrine Boulos », une approche réaliste qui mise sur des arrangements de gouvernance partagée entre Dbeibah et Haftar, sans élections préalables, comporte des risques évidents. En juin 2026, des responsables de Misrata ont rejeté publiquement l’initiative américaine, dénonçant une logique de partage du pouvoir qui marginalise les milices qui leur sont affiliées. Le plan suppose aussi une cohérence entre les deux blocs que les attentats de Benghazi et les frappes sur Zaouïa viennent directement mettre en doute.
Washington réinvestit la Libye avec des moyens politiques réels et des intérêts économiques clairement identifiables. La question qui demeure est celle de la profondeur de cet engagement : s’agit-il d’une présence structurée sur le long terme, ou d’une opportunité conjoncturelle que les divisions libyennes risquent de refermer aussi vite qu’elle s’est ouverte ? Les deux attentats d’août 2026 posent cette question avec une acuité particulière, précisément au moment où les majors américaines commencent à signer des contrats.
Sources
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En Libye, le retour diplomatique des Américains, après quinze ans d’effacement — Le Monde, août 2026
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En Libye, l’administration américaine à l’offensive pour tenter d’unifier le pays — Le Monde, juillet 2026
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Libya : Dbeibeh meets US senior advisor, promises 70B in investments — The Tripoli Post, janvier 2026
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Libye : première attribution internationale de blocs pétroliers depuis plus de 17 ans — Connaissance des Énergies / AFP, février 2026
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La NOC libyenne signe un protocole d’accord avec ExxonMobil après une décennie d’inactivité — Boursorama, 2026
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En Libye, deux attaques font vaciller le plan de réunification porté par Washington — Courrier International, 2026
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Un plan pour réunifier la Libye : le pari risqué de l’émissaire américain Massad Boulos — TV5 Monde, 2026
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États-Unis, évacuation de Tripoli et fermeture de l’ambassade — France 24, juillet 2014
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Libye : les exportations de pétrole ont rapporté 20,7 milliards en 2023 — Agence Ecofin, 2024
- Hakan Fidan en Libye : la Turquie joue le médiateur sans abandonner ses cartes
- Hakan Fidan en Libye : derrière la posture de médiateur, les intérêts bien calculés d’Ankara
- Infrastructures pétrolières libyennes : quand le drone devient arme de guerre économique
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