Khalifa Haftar, nouveau parrain des juntes sahéliennes depuis la Libye orientale ?

La rédaction

août 11, 2026

La libération, en juin 2025, du chef rebelle nigérien Mahmoud Salah par les autorités de Benghazi n’est pas un simple geste humanitaire. Cet épisode révèle, en creux, la profondeur de l’implantation stratégique de Khalifa Haftar dans les dynamiques conflictuelles du Sahel. Derrière la discrétion des chancelleries, une recomposition des alliances est à l’œuvre, qui engage simultanément les juntes militaires de Niamey, Bamako et Ouagadougou.

Un chef rebelle comme variable d’ajustement

Mahmoud Salah n’est pas un inconnu des services de renseignement sahéliens. Dirigeant du Front patriotique de libération (FPL), un mouvement politico-militaire créé dans le sillage du coup d’État de juillet 2023 au Niger, il est considéré par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) du général Tiani comme une menace directe à son pouvoir. Le FPL a notamment revendiqué le sabotage d’un oléoduc Niger-Bénin en juin 2024, action qui a mis en lumière la capacité opérationnelle de ce mouvement pro-Bazoum.

C’est dans ce contexte que l’Armée nationale libyenne (ANL) d’Haftar a procédé à son arrestation fin février 2025, dans la zone de Gatrun, dans le sud libyen, via sa 87e brigade. Pendant plus de quinze mois, Salah a été détenu à Benghazi. Sa libération, annoncée en juin 2026 selon Actu Niger, a immédiatement relancé les spéculations sur la nature de la transaction politique sous-jacente.

La séquence est révélatrice : Haftar arrête un opposant armé à la demande implicite de Niamey, le retient suffisamment longtemps pour en extraire une valeur diplomatique, puis le libère dans des conditions qui restent opaques. Le gouvernement de Tiani a officiellement gardé le silence, se contentant d’avoir qualifié l’arrestation initiale de « bonne nouvelle ». Un silence qui en dit long sur l’asymétrie des rapports entre Benghazi et les capitales sahéliennes.

L’est libyen comme plaque tournante régionale

Pour comprendre la logique de Haftar, il faut revenir aux fondamentaux géographiques. La Libye orientale contrôle des axes transsahariens qui constituent les artères vitales du commerce, des migrations et des trafics entre l’Afrique subsaharienne et la Méditerranée. Le corridor Sebha-Gatrun-Tummo, qui relie le Fezzan au Niger, est de facto sous influence de l’ANL depuis plusieurs années. Quiconque veut faire transiter hommes, armes ou marchandises dans cette zone doit composer avec les structures militaires et tribales alignées sur Haftar.

Ce contrôle territorial n’est pas une abstraction. Comme l’a documenté Le Monde en juillet 2024, le clan Haftar a méthodiquement étendu son influence au Sahel, en s’appuyant sur des relais tribaux et des accords sécuritaires locaux. Le précédent tchadien est, à cet égard, éclairant : le FACT (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad) a établi sa base arrière dans des zones frontalières contrôlées par l’ANL avant de lancer son offensive d’avril 2021. Le modèle est désormais reproductible.

Pour les juntes sahéliennes, la dépendance à cet axe logistique est structurelle. Niamey, coupée de ses anciens partenaires occidentaux depuis le coup d’État de 2023, cherche de nouveaux débouchés et de nouvelles garanties sécuritaires. L’ANL, en mesure de fermer ou d’ouvrir ces routes à volonté, dispose d’un levier de pression considérable, qu’elle monnaye en influence politique.

Des alliances adossées à Moscou et au Golfe

L’influence sahélienne de Haftar ne se déploie pas dans un vacuum. Elle s’articule à une architecture d’appuis extérieurs qui lui confèrent une crédibilité géopolitique que les juntes ne peuvent ignorer.

Du côté russe, Le Monde a établi dès octobre 2023 que la relation sécuritaire entre Haftar et Moscou s’est intensifiée après les coups d’État sahéliens, avec des discussions portant sur des systèmes de défense antiaérienne, la formation de pilotes et, en contrepartie, l’accès à des bases aériennes et navales en Libye. Des centaines d’hommes de Wagner, désormais rebaptisé Africa Corps, sont restés présents en Libye aux côtés de l’ANL après 2023. Pour les juntes du Mali, du Niger et du Burkina Faso, qui ont fait du partenariat avec Moscou leur marqueur identitaire, Haftar incarne un relais naturel vers la Russie au plan régional.

Du côté du Golfe, les Émirats arabes unis maintiennent une présence influente dans l’environnement politique de l’est libyen. Un article d’El Watan a révélé qu’après la réception d’émissaires émiratis par les putschistes sahéliens, le Niger a accueilli le fils de Khalifa Haftar, illustration concrète d’un réseau de contacts triangulaire impliquant Abou Dhabi, Benghazi et Niamey. Les EAU, qui cherchent à préserver leurs intérêts économiques et sécuritaires dans la région, trouvent en Haftar un partenaire commode pour projeter une influence discrète au Sahel.

Cette triple connexion, juntes sahéliennes, Libye orientale, Russie/Golfe, dessine un arc d’influence alternatif aux architectures de sécurité occidentales, sans qu’aucun accord formel ne le formalise publiquement.

Une ingérence par capillarité, pas par conquête

Il serait cependant inexact de présenter Haftar comme un stratège omniscient pilotant les affaires sahéliennes depuis Benghazi. Les sources disponibles invitent à nuancer le tableau. Pour le Mali et le Burkina Faso, les preuves d’un soutien direct de l’ANL à des groupes armés locaux, djihadistes ou non, restent minces. L’influence de Haftar dans ces deux pays est davantage environnementale que directive : elle passe par la circulation d’armes, de combattants et de réseaux logistiques dont il contrôle partiellement les noeuds, sans pour autant piloter les acteurs en bout de chaîne.

Le modèle d’influence haftarien se distingue structurellement des Forces de soutien rapide soudanaises (RSF), dont l’implantation sahélienne repose sur des réseaux ethno-tribaux transfrontaliers et une logique de mobilité. Haftar, lui, territorialise son influence depuis un bastion, la Cyrénaïque, et projette vers l’extérieur depuis ce centre de gravité. C’est un modèle de pouvoir quasi-étatique, hiérarchisé et négociateur, qui s’appuie sur la captation de ressources stratégiques (routes, frontières, prisonniers) plutôt que sur la diffusion réticulaire de combattants.

Cette différence de méthode explique pourquoi l’affaire Mahmoud Salah cristallise autant d’attention analytique. Haftar n’a pas soutenu le FPL : il l’a neutralisé à la demande de Niamey, puis libéré son chef selon une logique qui reste à élucider. Ce faisant, il a démontré qu’il pouvait jouer simultanément sur plusieurs tableaux arrêter un rebelle anti-junta pour plaire au CNSP, puis le relâcher pour entretenir des canaux avec l’opposition, voire signaler sa propre autonomie décisionnelle.

Une recomposition encore incomplète

L’implication croissante de la Libye orientale dans les affaires sahéliennes ne constitue pas encore un système stabilisé. Les juntes du Niger, du Mali et du Burkina Faso restent en quête de garanties de survie que ni Haftar ni Moscou ne peuvent leur offrir pleinement. La coopération entre Benghazi et Niamey, marquée par des accords sécuritaires et des patrouilles mixtes, témoigne d’une convergence d’intérêts momentanée plus que d’une alliance solide.

La libération de Mahmoud Salah soulève néanmoins une question stratégique qui dépasse l’épisode lui-même : à quel prix les juntes sahéliennes acceptent-elles de s’en remettre à un acteur libyen dont les propres bases de légitimité restent contestées et les ressources diplomatiques, bien que réelles, demeurent limitées ? La dépendance aux routes transsahariennes contrôlées par l’ANL pourrait se révéler aussi contraignante que les partenariats que ces mêmes juntes ont précisément cherché à rompre.


Sources