Depuis 2023, les autorités de transition burkinabè ont étendu leur emprise bien au-delà du champ sécuritaire. En encadrant concerts, clips et festivals au nom des « bonnes mœurs » et du projet révolutionnaire, Ouagadougou institue un modèle de gouvernance culturelle dont les échos se perçoivent au Mali et au Niger. Une logique structurelle qui mérite une lecture comparative.
Du terrain sécuritaire au champ culturel : la séquence burkinabè
La transition au Burkina Faso, engagée après le coup d’État de janvier 2022 puis consolidée par l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré en septembre de la même année, n’a pas tardé à investir le champ culturel comme espace de gouvernance. Entre 2023 et 2025, les autorités ont produit un corpus réglementaire dense : loi n° 022-2023 portant protection et valorisation du patrimoine culturel, série de décrets de février 2024 encadrant la circulation des biens culturels, le fonctionnement des musées et le système des Trésors Humains Vivants, et enfin loi n° 004-2025 relative au statut de l’artiste, adoptée en mars 2025. Sur le papier, ces textes relèvent de la politique culturelle ordinaire. Dans la pratique, ils s’accompagnent d’une série de mesures restrictives qui en révèlent la logique profonde.
Les cas documentés sont éloquents. En 2024, le Conseil supérieur de la communication a ordonné l’interdiction de diffusion du clip « Zaaka » de l’artiste Kosa Pic, jugé contraire aux bonnes mœurs, avant que le ministère de la Culture n’enjoigne à l’artiste de retirer l’ensemble de ses contenus de toutes les plateformes numériques, sous peine d’interdiction d’exercer. Les concerts de l’artiste ivoirien Alpha Blondy ont été interdits à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. En 2025, les autorités ont suspendu dix-huit événements culturels et de loisirs, festivals estivaux, soirées piscine, rassemblements urbains, en invoquant la protection des mineurs, l’ordre public et la moralité. La liste des manifestations interdites, qui va de « Waga Beach » à « All White Party » en passant par « Ouaga Plage », dessine un périmètre cohérent : tout ce qui ressemble à un espace de sociabilité festive non adossé à un message patriotique est susceptible d’entrer dans la ligne de mire.
La rhétorique révolutionnaire comme cadre de légitimation
Ce durcissement ne se présente pas comme de la censure, mais comme une politique culturelle positive : orienter la société vers des valeurs conformes à l’idéal du régime. Les autorités de transition ont explicitement revendiqué le vocabulaire de la « révolution », inscrivant leur action dans une filiation avec l’héritage sankariste, tout en en inversant partiellement la logique.
Car sous Thomas Sankara (1983-1987), la politique culturelle visait également à faire de la culture un outil de transformation sociale. Le mot d’ordre « fabriquons et consommons burkinabè », les Semaines nationales de la culture, la construction de théâtres populaires et de salles de cinéma dans les provinces, la création d’orchestres au sein des administrations et des casernes : le régime sankariste orientait fortement la production artistique vers des thèmes proches des préoccupations populaires et de l’authenticité culturelle. L’encadrement était réel, mais il s’accompagnait d’un investissement massif dans les infrastructures et d’une dynamique d’émancipation symbolique affirmée.
Le régime actuel reprend la forme, contrôle, orientation, rhétorique révolutionnaire, sans nécessairement en reproduire le contenu émancipateur. L’interdiction de concerts, la mise en demeure d’artistes et la suspension de festivals ne construisent pas une esthétique alternative : ils nettoient l’espace public de formes jugées moralement ou politiquement incompatibles avec le projet du régime. La distinction est analytiquement importante.
Mali, Niger : variations sur un même registre
Le Burkina Faso n’est pas seul dans cette trajectoire. Ses voisins du Sahel, engagés dans des transitions militaires comparables, manifestent des tendances similaires, avec des modalités distinctes.
Au Mali, la junte qui gouverne depuis 2021 a consolidé un cadre juridique d’encadrement culturel : la loi n° 2021-019 relative à la politique culturelle affirme explicitement que l’État peut réglementer et réguler les secteurs d’activité culturelle, tandis qu’un dispositif parallèle habilite les autorités administratives à prendre « toutes les mesures appropriées » sur la presse, la radio, la télévision, le cinéma et le théâtre. Human Rights Watch documente par ailleurs des interdictions de circulation visant des publications étrangères, dont Jeune Afrique, et une répression systématique de l’espace civique depuis 2021, ce qui crée un environnement durablement dissuasif pour les créateurs et les producteurs de contenus culturels.
Au Niger, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), au pouvoir depuis juillet 2023, a concentré l’essentiel de ses mesures répressives sur les médias et les organisations politiques : suspension de RFI et France 24, fermeture d’espaces civiques, remplacement des élus locaux par des administrateurs militaires. L’effet sur la vie culturelle est pour l’essentiel indirect, mais la fermeture du Centre culturel franco-nigérien, consécutive à la rupture des accords bilatéraux avec Paris, a privé Niamey d’un espace de création et de diffusion majeur. La culture comme victime collatérale, plutôt que comme cible prioritaire.
Cette différence de degré n’efface pas la convergence structurelle : dans les trois capitales de l’Alliance des États du Sahel, les régimes de transition ont compris que contrôler l’espace culturel, par la réglementation, l’interdiction ou l’assèchement des financements étrangers, constitue un levier de consolidation du pouvoir distinct du seul contrôle sécuritaire.
Un enjeu de gouvernance, pas seulement de liberté d’expression
Réduire ce phénomène à un débat sur la liberté d’expression serait insuffisant pour un lectorat décideur. Ce qui se joue au Burkina Faso, et plus largement dans le Sahel en transition, est un problème de gouvernance culturelle au sens plein : quelle est la capacité d’un régime à mobiliser le champ culturel comme ressource politique, et à quel coût pour les dynamiques sociales et économiques de long terme ?
Du point de vue économique, la question n’est pas négligeable. Le secteur culturel et créatif représentait environ 3 % du PIB burkinabè en 2022 selon les données de l’Institut national de la statistique et de la démographie, avec une contribution évaluée à 4,5 % en 2018 et jusqu’à 6 % en 2020 selon certaines estimations de l’UNESCO. Un encadrement restrictif de la production et de la diffusion culturelles comporte donc un coût économique réel, dans un contexte où les ressources du pays sont déjà sous pression du fait du conflit armé.
Du point de vue politique, le précédent burkinabè soulève une question de fond pour les analystes des transitions sahéliennes : la politique culturelle peut-elle durablement compenser l’absence de légitimité électorale ? L’histoire sankariste, précisément, montre les limites de cette équation. La mobilisation culturelle peut consolider un régime à court terme ; elle ne suffit pas, seule, à construire une adhésion durable si elle n’est pas adossée à des résultats tangibles dans les domaines sécuritaire, économique et social.
Un modèle en circulation dans la région
Ce qui rend le cas burkinabè particulièrement significatif pour les décideurs et chercheurs qui suivent la région, c’est sa dimension potentiellement exportable. Les trois membres de l’Alliance des États du Sahel partagent désormais non seulement une posture géopolitique commune, rupture avec les partenaires occidentaux traditionnels, rapprochement avec Moscou, mais aussi un répertoire de gouvernance qui inclut le contrôle de l’espace culturel comme composante normale de l’action publique.
Cette convergence mérite d’être suivie avec attention. Non pas parce qu’elle serait inédite dans l’histoire africaine ou mondiale, les États post-coloniaux du continent ont souvent utilisé la culture comme outil de nation-building, mais parce qu’elle s’opère dans un contexte de rupture accélérée avec les cadres normatifs internationaux et de réorientation des alliances. La question n’est plus de savoir si la culture sera instrumentalisée dans ces régimes. Elle est de savoir jusqu’où ce modèle de gouvernance culturelle se stabilisera, et si les sociétés civiles sahéliennes, dont la résilience créatrice reste remarquable malgré les pressions, trouveront les espaces pour lui opposer une alternative durable.
Sources
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Rapport bilan de la Transition — version finale — Gouvernement du Burkina Faso, 2024
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Loi n°004-2025/ALT relative au statut de l’artiste — Assemblée législative de transition, mars 2025
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Burkina Faso : le gouvernement met en demeure l’artiste Kosa Pic — Journal du Faso, 2025
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Burkina Faso interdit 18 événements culturels dits contraires aux bonnes mœurs — La Nouvelle Tribune, 2025
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Politique culturelle de la révolution — aperçu des faits majeurs — thomassankara.net
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Mali : rapport mondial 2026 — Human Rights Watch, 2026
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La culture, victime collatérale du putsch au Niger — Deutsche Welle, 2023
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Rapport mondial 2025 — Burkina Faso — Human Rights Watch, 2025
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Contribution des industries culturelles à l’économie nationale — Minute.bf, 2025
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Amélioration des conditions de vie et de travail de l’artiste au Burkina Faso — UNESCO, plateforme de suivi des politiques culturelles
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