Formation militaire des journalistes burkinabè : instrumentalisation ou nécessité ?

La rédaction

août 16, 2026

En tenue militaire, fusil en main, le ministre burkinabè de la Communication Pingdwendé Gilbert Ouédraogo s’adressait mi-août 2026 à plus de 40 journalistes fraîchement sortis d’une semaine de formation à l’Académie de police de Pabré : « Allez-vous être des journalistes patriotiques et professionnels ? » La question, rhétorique, résume à elle seule la logique d’une mesure qui alarme les organisations de défense de la presse. Car derrière l’« immersion patriotique obligatoire » vantée par Ouagadougou se profile une interrogation plus profonde : dans un pays en guerre contre les groupes djihadistes, jusqu’où un État peut-il légitimement encadrer ses journalistes avant de les transformer en instruments de propagande ?

Une mise en scène soigneusement calculée

L’initiative, organisée par le ministère de la Sécurité et non par celui de la Communication, n’a rien de spontané. Pendant une semaine, des journalistes issus de médias publics et privés ont séjourné à l’Académie de police de Pabré, à une vingtaine de kilomètres de Ouagadougou. La formation, présentée comme annuelle, s’inscrit dans une séquence déjà rodée : la junte avait imposé une immersion similaire aux bacheliers l’année précédente, normalisant ainsi un passage par le monde militaire comme rite de loyauté civique.

La mise en scène du ministre Ouédraogo devant les caméras de la télévision nationale n’est pas anodine. Elle envoie un signal à double destination : aux journalistes eux-mêmes, qu’il s’agit de conditionner ; à la société burkinabè, qu’on invite à identifier la presse nationale à l’effort de guerre. La formule qu’il a prononcée devant RFI, « Un journaliste professionnel et pas patriote est une menace », mérite d’être lue dans sa logique complète : elle pose l’indépendance éditoriale comme incompatible avec le patriotisme, et le patriotisme comme seul critère légitime d’exercice du métier.

Un arsenal de précédents déjà préoccupants

Cette formation intervient dans un contexte de dégradation documentée et continue. Le Burkina Faso occupe la 110e place du classement mondial de RSF en 2026, en recul par rapport à la 109e place de 2025, et la tendance depuis le coup d’État de 2022 est unanimement décrite comme défavorable par les organisations de suivi.

Plus grave : la formation militaire n’est pas le premier outil de pression. Au moins six journalistes burkinabè ont été réquisitionnés de force pour combattre sur le front entre novembre 2023 et mars 2025, selon RSF. Parmi eux, Issaka Lingani et Yacouba Ladji Bama en novembre 2023, puis Guezouma Sanogo, Boukari Ouoba et Luc Pagbelguem, réapparus en uniforme militaire au printemps 2025. Le journaliste Atiana Serge Oulon, lui, est toujours porté disparu deux ans après son enlèvement à Ouagadougou en juin 2024 : Amnesty International et la FIDH le qualifient de victime de disparition forcée, sans inculpation formelle ni accès à un avocat.

La formation de Pabré s’inscrit donc dans un continuum répressif. Elle n’en est pas le paroxysme, mais elle en constitue peut-être la normalisation : transformer la pression ponctuelle sur des journalistes ciblés en conditionnement institutionnel de l’ensemble de la profession.

Ce que dit le droit international

Sadibou Marong, représentant de Reporters sans frontières, a posé la question en termes nets : « Les journalistes ne sont pas des militaires et ne doivent pas être transformés en relais de l’effort de guerre, habillés en uniforme militaire et armes à la main. » Cette affirmation trouve un fondement précis dans le droit international humanitaire.

L’article 79 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1977 est explicite : les journalistes accomplissant des missions professionnelles en zone de conflit armé doivent être considérés comme des personnes civiles et protégés comme tels, à condition de ne pas participer directement aux hostilités. La règle coutumière 34 du DIH étend cette protection aux conflits armés non internationaux, catégorie dans laquelle s’inscrit précisément la guerre contre les groupes armés au Burkina Faso.

Le nœud juridique est là : dès lors qu’un journaliste participe directement aux hostilités, il perd la protection civile. Or la réquisition forcée de journalistes pour combattre, documentée dans plusieurs cas burkinabè, les expose précisément à cette perte de statut. La formation militaire obligatoire, même si elle ne débouche pas sur un envoi au front, brouille la distinction entre civil et combattant que le DIH s’efforce de maintenir. L’UNESCO, dans son Plan d’action sur la sécurité des journalistes, insiste d’ailleurs sur le devoir des États de garantir l’indépendance éditoriale « sans interférence injustifiée », y compris en temps de conflit.

Les précédents historiques : entre embedding et militarisation

La junte burkinabè n’invente pas ex nihilo la proximité entre presse et armée. Le XXe siècle offre plusieurs précédents documentés. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des correspondants américains portaient l’uniforme et détenaient un rang d’officier, constituant un exemple clair de militarisation institutionnelle du statut de reporter. Pendant la guerre d’Algérie, l’introduction de journalistes dans des unités de combat préfigurait la logique d’embedding formalisée lors des guerres du Golfe et en Irak.

Mais ces précédents diffèrent sur un point essentiel : ils concernaient des correspondants de guerre qui conservaient une liberté éditoriale relative et dont le statut était encadré par des accréditations négociées. La formation imposée par Ouagadougou, en revanche, ne distingue pas entre journalistes volontaires et journalistes contraints, ne propose aucune accréditation au sens du droit international, et s’accompagne d’une rhétorique officielle qui fait du « patriotisme » une condition d’exercice de la profession. La différence n’est pas de degré : elle est de nature.

Les juntes malienne et nigérienne n’ont pas, à ce jour, imposé de formation militaire équivalente à leurs journalistes, même si elles ont déployé des outils de censure, de suspension de médias et d’arrestations qui relèvent du même arsenal de contrôle de l’information.

Le discours officiel face à ses propres contradictions

Yao Noël, président de l’Union des journalistes de la presse libre africaine, a formulé l’objection la plus directe : « Exposer des journalistes à une telle épreuve militaire et patriotique, pour nous, c’est une atteinte à la liberté de la presse et à la sécurité des journalistes. »

Le gouvernement, lui, présente l’initiative comme une réponse pragmatique à une situation d’exception. L’argument sécuritaire est réel : le Burkina Faso fait face à une crise djihadiste d’une ampleur sans précédent, avec une partie significative du territoire hors contrôle étatique. La tentation de mobiliser tous les leviers disponibles, y compris informationnel, est compréhensible dans cette logique.

Mais le discours officiel achoppe sur ses propres contradictions. Si l’objectif était de préparer les journalistes aux réalités du terrain pour améliorer leur couverture des opérations militaires, pourquoi confier la formation au ministère de la Sécurité plutôt qu’à une organisation professionnelle de presse ? Pourquoi rendre la mesure obligatoire et annuelle, plutôt que de la proposer aux volontaires ? Et pourquoi mettre en scène le ministre en tenue militaire, si ce n’est pour signifier visuellement que la presse est désormais incorporée à l’effort de guerre ?

L’ambiguïté entre « immersion » et conditionnement est précisément ce que les organisations de défense de la presse refusent d’accepter. Car une fois le principe admis qu’un État en guerre peut légitimement soumettre ses journalistes à une formation militaire obligatoire au nom du patriotisme, aucun garde-fou institutionnel ne limite l’extension du périmètre de cette obligation.

Une ligne de fracture qui dépasse le Burkina Faso

La formation de Pabré pose une question qui dépasse les frontières burkinabè : dans les États sahéliens en guerre, où la distinction entre sécurité nationale et contrôle politique s’efface progressivement, quel espace reste-t-il pour un journalisme indépendant ? La réponse des juntes tend à converger : celui que l’État consent à accorder, à condition que les journalistes acceptent d’en définir eux-mêmes les contours depuis une académie de police.

Le précédent pourrait faire école dans une région où les régimes militaires s’observent et s’imitent. Ce n’est pas la liberté de la presse burkinabè seule qui est en jeu, mais la cartographie de ce qu’un gouvernement en temps de guerre peut imposer à ceux dont le métier est précisément de l’observer.


Sources