Burkina Faso : l’espace médiatique se rétrécit sous l’effet des sanctions et des intimidations

La rédaction

septembre 13, 2026

En deux ans, le Burkina Faso est passé de la 58e à la 86e place du classement mondial de Reporters sans frontières, avant de chuter encore à la 105e position en 2025. Derrière ces chiffres se dessine une réalité documentée : l’espace médiatique burkinabè se rétrécit sous l’effet conjugué de suspensions massives, d’expulsions de correspondants étrangers et, désormais, d’une forme inédite de pression numérique organisée. État des lieux d’une restriction qui se systématise.

Un arsenal de suspensions sans précédent régional

Depuis le coup d’État du capitaine Ibrahim Traoré en septembre 2022, le Conseil supérieur de la communication (CSC) a suspendu ou interdit au moins treize médias ou supports de diffusion. La liste illustre à elle seule l’amplitude du phénomène : France 24 dès mars 2023, LCI pour trois mois à partir de juin 2023, puis Le Monde en décembre de la même année. En avril 2024, une rafale de suspensions en quarante-huit heures a visé simultanément BBC Afrique, Voice of America, Deutsche Welle, Ouest-France, The Guardian, Agence Ecofin et TV5 Monde, cette dernière écopant d’une nouvelle suspension de six mois en juin 2024.

Le motif officiellement avancé varie selon les cas, désinformation, apologie du terrorisme, atteinte à la sûreté de l’État, mais le schéma reste constant : toute couverture critique des opérations militaires ou de la gouvernance de la transition est susceptible de déclencher une sanction. Human Rights Watch a documenté dès mars 2023 ce que l’organisation qualifiait de « tendance répressive » envers les médias étrangers. La formule n’a depuis lors perdu aucune pertinence.

La radio RFI, suspendue dès décembre 2022, demeure l’un des cas emblématiques : sa mise à l’écart a privé des millions d’auditeurs burkinabè d’une source d’information indépendante en langue française et en langues locales, alors même que la sécurité intérieure se dégradait. L’interdiction a également frappé le magazine Jeune Afrique, dont tous les supports de diffusion ont été suspendus le 25 septembre 2023.

L’expulsion des correspondants, ou la fermeture du regard extérieur

Les suspensions administratives ont été doublées d’un mouvement d’éviction physique des journalistes étrangers. Le 1er avril 2023, Sophie Douce, correspondante du Monde, et Agnès Faivre, correspondante de Libération, ont été expulsées du territoire burkinabè. Ces deux expulsions, intervenues quelques jours après la suspension de France 24, ont matérialisé le basculement vers une logique d’exclusion systématique du journalisme indépendant de terrain.

L’impact est structurel : sans correspondants accrédités, la couverture internationale des événements au Burkina Faso repose désormais sur des sources officielles, des témoignages à distance ou des journalistes locaux exposés à des risques croissants. Or, ce sont précisément ces journalistes locaux qui font face à la troisième vague de pression identifiée dans le paysage médiatique burkinabè.

Les « milices numériques », nouvelle frontière de l’intimidation

Le phénomène le plus récent, et le moins documenté en termes quantitatifs, concerne l’émergence de ce que des observateurs désignent sous le terme de milices numériques. Il s’agit de groupes organisés qui mènent sur les réseaux sociaux des campagnes coordonnées visant à discréditer et à intimider des professionnels de l’information. Les méthodes employées combinent dénigrement, accusations infondées relayées massivement et menaces directes.

Une enquête de RSF a mis en lumière l’existence du « BIR-C », une structure en ligne pro-Traoré dont les méthodes recoupent ce schéma : production de contenus de désinformation, mobilisation coordonnée contre des journalistes identifiés comme critiques du pouvoir, amplification artificielle des accusations. La rapidité de propagation propre aux réseaux sociaux décuple l’impact de ces attaques sur la réputation des cibles et, partant, sur leur capacité à exercer leur métier.

Le phénomène n’est pas propre au Burkina Faso. Au Mali, le journaliste Malick Konaté a ainsi été décrit comme ayant été « lynché en ligne » après avoir enquêté sur la présence du groupe Wagner, avant de subir des menaces physiques à son domicile. Forus International a documenté ce continuum entre harcèlement numérique et pressions physiques au Mali, au Burkina Faso et au Niger, soulignant que les attaques en ligne constituent une étape préparatoire à des formes de violence plus concrètes.

Un vide juridique qui aggrave la vulnérabilité

Face à ces nouvelles formes d’intimidation, le cadre légal burkinabè offre peu de ressources spécifiques. La loi n°058-2015/CNT régit la presse en ligne, mais aucun dispositif explicitement consacré au harcèlement numérique des journalistes n’a été adopté. En 2023, une nouvelle loi a élargi les pouvoirs du CSC aux réseaux sociaux, mais dans une logique de contrôle des contenus, non de protection des professionnels de l’information. Les ONG de défense de la presse soulignent que les dispositions générales contre les menaces et atteintes à la personnalité restent vagues et rarement mobilisées en faveur des journalistes victimes de campagnes coordonnées.

Ce vide est d’autant plus préoccupant que la Brigade de lutte contre la cybercriminalité (BCLCC) du Burkina Faso a enregistré 51 cas de cyberharcèlement en 2024 toutes catégories confondues, un chiffre qui ne distingue pas les journalistes du reste de la population et qui ne permet pas d’évaluer l’ampleur réelle du phénomène pour la presse spécifiquement.

Un silence régional assourdissant

La CEDEAO, dont le Burkina Faso reste formellement membre malgré les tensions politiques profondes liées à la transition, n’a pas formulé de position spécifique sur la liberté de la presse à Ouagadougou depuis 2022. L’organisation a condamné les coups d’État et rappelé, en termes généraux, l’importance du respect de la liberté d’expression, mais sans mécanisme de suivi ni sanction ciblée sur la situation des médias. L’UEMOA, de son côté, ne s’est pas exprimée sur la question selon les sources disponibles.

Cette absence de pression institutionnelle régionale laisse les journalistes burkinabè dans une situation d’isolement croissant. Les organisations internationales de défense de la presse, RSF, CPJ, Article 19, Amnesty International, continuent de documenter les violations, mais leurs alertes n’ont à ce jour pas entraîné de réponse diplomatique ou institutionnelle coordonnée de la part des organisations sous-régionales.

Vers une normalisation de la restriction

Ce qui se joue au Burkina Faso depuis 2022 n’est pas une série d’incidents isolés mais la mise en place progressive d’un écosystème informationnel contrôlé. Les suspensions de médias étrangers réduisent la pluralité des sources accessibles à la population. Les expulsions de correspondants suppriment le regard critique extérieur. Et les milices numériques complètent ce dispositif en ciblant les journalistes locaux qui, faute d’alternatives, restent les seuls capables de couvrir le terrain de l’intérieur.

La chute continue du pays dans le classement RSF, de la 58e place en 2023 à la 105e en 2025, traduit moins une dégradation ponctuelle qu’une trajectoire délibérée. La question centrale n’est plus de savoir si l’espace médiatique burkinabè se rétrécit : les données le confirment sans ambiguïté. Elle est de savoir si les acteurs régionaux et internationaux sont prêts à sortir du registre de la déclaration pour adopter des mesures susceptibles d’inverser cette dynamique, avant que l’espace restant ne disparaisse entièrement.

Sources