Les groupes armés terroristes (GAT) opérant au Sahel ne dépendent pas de sponsors étatiques lointains ni de virements internationaux traçables. Leur survie économique repose sur une prédation méthodique des économies rurales locales, mines artisanales, troupeaux, marchés, routes commerciales, que les outils classiques de lutte contre le financement du terrorisme peinent à atteindre. Comprendre cette architecture financière est indispensable pour en mesurer les failles et les limites des réponses actuelles.
Un modèle d’autofinancement ancré dans l’économie locale
Le premier enseignement, souvent sous-estimé, est que le financement des GAT sahéliens est avant tout domestique. Contrairement à l’État islamique au Levant, dont le budget centralisé atteignait 2,4 milliards de dollars en 2015, adossé à 39 % de revenus pétroliers et à une administration fiscale de quasi-État, les groupes sahéliens opèrent sur un budget diffus estimé à quelques dizaines de millions de dollars, sans financement externe structurel identifié. Pour situer l’ampleur de l’écart : l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EI-AO) n’aurait reçu qu’environ 800 000 dollars de l’État islamique central entre mars 2015 et mi-2016, et les Forces démocratiques alliées (ADF) continueraient de percevoir entre 1 000 et 10 000 euros mensuels de Bagdad, soit des montants marginaux au regard de leurs besoins opérationnels réels.
Ce que ces groupes tirent en revanche de leur environnement immédiat est autrement plus significatif. L’économie informelle représente environ 90 % des emplois dans la sous-région sahélienne, offrant un terrain quasi incontrôlable de captation de ressources en espèces, fragmentées, dispersées, invisibles au système financier formel. C’est précisément cette invisibilité qui constitue la force du modèle.
L’or artisanal, moteur de l’expansion jihadiste
Le secteur aurifère est le plus documenté et probablement le plus stratégique. Les trois pays de l’Alliance des États du Sahel, Mali, Burkina Faso, Niger, produisent annuellement une quantité substantielle d’or : selon les données compilées à partir des rapports ITIE et des ministères nationaux des Mines, le Mali a produit 66,5 tonnes en 2023 (avant un recul à environ 51 tonnes en 2024), le Burkina Faso 57,34 tonnes et le Niger 2,42 tonnes sur la même période, pour un total d’environ 126 tonnes en 2023 soit une valeur de plusieurs dizaines de milliards d’euros aux cours actuels.
La part industrielle de cette production est certes encadrée imparfaitement par les États. C’est l’orpaillage artisanal qui intéresse les GAT. ACLED a recensé que 90 % des événements de conflit liés à l’exploitation minière entre 2020 et 2025 dans les pays de l’AES se produisent hors des concessions formelles, la majorité dans un rayon de dix kilomètres autour de celles-ci, là où opèrent les creuseurs artisanaux, hors de toute protection étatique réelle. Le mécanisme est simple : les GAT s’imposent comme interlocuteurs obligés sur les sites aurifères non concédés, prélevant une dîme sur les mineurs et les négociants, parfois en échange d’une protection contre d’autres prédateurs, parfois sous la menace directe. « La compétition pour les mines d’or est un enjeu capital pour les GAT au Sahel, certains experts considérant qu’il est le facteur principal d’expansion du RVIM », indique le brief éditorial du réseau African Security, citant des analystes spécialisés.
Le bétail et les rançons : revenus opérationnels immédiats
Le vol de bétail constitue une deuxième source de revenus, à la fois économiquement significative et politiquement instrumentalisée. La FAO estime que les pertes dues au vol de bétail en Afrique de l’Ouest dépassent 467 millions de dollars par an pour la région dans son ensemble, dont 432 millions pour le seul Nigeria. Au Mali, les autorités ont évalué à 69,5 milliards de FCFA (soit plus de 106 millions d’euros) les pertes imputables au vol de bétail entre 2018 et 2020, une part significative de ces flux bénéficiant directement à des groupes armés selon les analyses du Global Initiative against Transnational Organized Crime.
À l’échelle d’un groupe, les montants sont instructifs : Ansarul Islam au Burkina Faso aurait déclaré en 2021 tirer entre 25 et 30 millions de FCFA (38 000 à 45 000 euros) par mois du seul vol de bétail. Ce revenu régulier, encaissé en espèces et écoulé via les marchés à bétail y compris transfrontaliers permet de financer la solde des combattants et l’achat d’armes légères sans exposer le groupe à aucun circuit financier traçable.
Les enlèvements contre rançon jouent un rôle complémentaire, moins pour leur volume régulier que pour les pics de liquidités qu’ils génèrent. L’ONU a alerté sur le versement d’une rançon d’environ 50 millions de dollars pour une prise d’otage au Mali en 2025, somme qui aurait considérablement renforcé les capacités du JNIM/RVIM. Sur la décennie 2015-2025, les rançons cumulées versées aux groupes sahéliens sont estimées à plus de 400 millions de dollars selon une synthèse documentaire consultée, sans qu’il soit possible d’en ventiler avec précision les montants par groupe et par année faute de sources ONU/ACLED suffisamment désagrégées.
La zakat et la redistribution : instruments politiques autant que financiers
Au-delà de la prédation pure, les GAT les plus structurés, RVIM/JNIM en tête ont développé une couche supplémentaire de leur économie politique : la collecte de la zakat, la taxe coranique de 2,5 % sur la richesse accumulée. Loin d’être une simple extorsion déguisée, cette pratique remplit une double fonction. Elle légitime l’autorité du groupe dans un registre religieux familier aux populations rurales. Et elle crée un circuit redistributif minimal entretien de puits, règlement de conflits fonciers, versements aux familles de combattants, qui mime les fonctions de base d’un État.
Le parallèle avec les Taliban est éclairant : avant leur retour au pouvoir en 2001, puis après 2021, ces derniers ont institutionnalisé une fiscalité religieuse combinant zakat et ushr (taxe sur les récoltes), perçue via des mosquées et des réseaux de clercs locaux, et ont progressivement centralisé ces recettes dans une administration para-étatique. Au Sahel, le stade d’institutionnalisation n’est pas atteint, mais la trajectoire est identifiable. « En s’imposant comme fournisseur alternatif de sécurité et de justice, le GAT achète la loyauté des populations vulnérables, tissant un lien de dépendance réciproque qui légitime sa présence et marginalise encore plus l’État absent », résume le brief d’analyse d’African Security Network.
Le cas somalien confirme jusqu’où peut aller cette logique : Al-Shabaab perçoit plus de 150 millions de dollars par an selon le rapport 2024 du Groupe d’experts ONU, en taxant ports, routes, marchés agricoles et transactions commerciales urbaines un quasi-État fiscal fonctionnant en parallèle du gouvernement somalien, voire mieux que lui dans certaines zones.
Pourquoi les sanctions financières échouent
Face à ce modèle, les instruments classiques de lutte contre le financement du terrorisme (LCF) montrent rapidement leurs limites. Les sanctions financières ciblées, les gels d’avoirs, les mesures de traçabilité sont conçus pour des flux bancaires formels. Or l’essentiel des transactions des GAT sahéliens s’effectue en espèces, hors de tout circuit institutionnel. En 2021, le démantèlement d’une ONG fictive de financement du terrorisme en Allemagne a certes permis la saisie de 150 000 euros en cash illustration de la réalité de ces canaux de financement extérieurs mais l’exemple confirme surtout leur marginalité relative par rapport aux revenus locaux.
Le GAFI a formulé en 2023-2024 des recommandations pertinentes pour les économies informelles d’Afrique de l’Ouest : meilleure surveillance des flux en espèces, encadrement des ONG à risque, renforcement des capacités d’enquête et d’identification des bénéficiaires effectifs. Ces orientations sont nécessaires mais insuffisantes : elles supposent des États disposant des institutions, des ressources humaines et de la présence territoriale pour les mettre en œuvre précisément ce qui fait défaut dans les zones de conflit sahéliennes.
La fragmentation des revenus des GAT constitue en effet leur protection la plus efficace. « Frapper un canal de financement ne suffit pas lorsque le groupe peut en substituer rapidement un autre », comme le souligne l’analyse de ce modèle économique : fermer une mine artisanale revient à déplacer la taxation vers le bétail ou les marchés ; assécher les rançons renforce la pression fiscale sur les populations locales. La résilience du modèle tient précisément à sa diversification organique et à sa nature locale.
Une guerre économique autant que militaire
La cartographie financière des GAT sahéliens oblige à reconsidérer les priorités stratégiques. Si les frappes militaires peuvent dégrader les capacités opérationnelles à court terme, elles laissent intact le substrat économique qui permet la reconstitution des forces. Une politique efficace devrait intégrer simultanément la sécurisation des sites miniers artisanaux, la formalisation progressive des circuits de commercialisation du bétail, la présence judiciaire et administrative dans les zones rurales et la capacité à offrir aux populations une alternative crédible à la protection armée des GAT.
La question centrale n’est pas tant de savoir d’où vient l’argent des groupes terroristes sahéliens que de comprendre pourquoi les économies locales continuent à le leur fournir. Tant que les États resteront absents des marchés, des mines et des pistes pastorales, les groupes armés y percevront leur dîme.
Sources
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Rapport sur le financement du terrorisme en Afrique de l’Ouest — GAFI/GIABA, 2023
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Sources de financement du JNIM/RVIM — African Security Network, 2025
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De la chair à canon : le vol de bétail et l’économie de guerre au Mali — Global Initiative against Transnational Organized Crime, mars 2023
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ONU : alerte sur l’impact d’une rançon de 50 millions au Mali — Africanews, 2026
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Récupérer les revenus d’Al-Shabaab — Africa Center for Strategic Studies
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L’Afrique de l’Ouest lance un programme régional de lutte contre le vol de bétail — FAO
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Dossier : l’or de l’AES, les trois pays ont produit 126 tonnes en 2023 — Minesactu.info, novembre 2024
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Évaluation des capacités de lutte contre le financement du terrorisme en Afrique de l’Ouest — GIABA
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