Orpaillage illégal en Côte d’Ivoire : anatomie d’une chaîne de valeur qui échappe à l’État

La rédaction

août 19, 2026

L’or ivoirien s’évapore. Chaque année, selon des estimations relayées par le ministère des Mines, environ 142 tonnes de métal précieux sortent des circuits officiels, représentant un manque à gagner fiscal évalué à 744 milliards de francs CFA par an pour l’État. Derrière ce chiffre vertigineux se dessine une architecture économique invisible mais redoutablement efficace : une filière en quatre niveaux, où la valeur ne se loge pas là où le travail s’effectue.

Une filière structurée, pas un chaos

L’erreur courante consiste à assimiler l’orpaillage clandestin à un phénomène diffus et désorganisé. La réalité est plus dérangeante : la filière aurifère illicite en Côte d’Ivoire fonctionne selon une logique de chaîne de valeur comparable à celle de n’importe quelle industrie extractive formelle, à ceci près qu’elle échappe systématiquement à toute régulation publique.

Quatre niveaux d’acteurs s’articulent de manière cohérente. Les mineurs constituent la base de la pyramide : creuseurs locaux ou migrants, souvent précarisés, ils produisent le minerai dans des conditions dangereuses sur des sites non autorisés. Au-dessus d’eux opèrent les collecteurs locaux, premiers acheteurs qui sillonnent les zones d’extraction. Viennent ensuite les négociants régionaux, qui agrègent les volumes et disposent du capital nécessaire pour arbitrer entre zones de production et circuits d’exportation. Le quatrième niveau, celui des exportateurs informels, constitue l’interface avec les marchés internationaux.

Ce schéma en cascade n’est pas propre à la Côte d’Ivoire. Il structure l’ensemble de l’exploitation minière artisanale en Afrique de l’Ouest, comme le documente une analyse comparative des textes juridiques applicables dans l’espace UEMOA publiée par l’IISD. Ce qui est spécifique à la Côte d’Ivoire, c’est l’ampleur du phénomène rapportée à une économie minière industrielle en croissance : la production totale d’or du pays a atteint 59 tonnes en 2024, tandis que l’informel représenterait entre 30 et 40 tonnes supplémentaires sortant en contrebande.

La valeur au sommet, la peine en bas

La distribution des marges à chaque maillon de la chaîne révèle une économie politique de la rente profondément inégalitaire. Les mineurs, qui fournissent l’essentiel de l’effort physique et supportent les risques les plus élevés, accidents, maladies, répression, captent paradoxalement la plus faible part de la valeur finale.

Selon les estimations disponibles dans les études sur les filières de commercialisation de l’or artisanal en Afrique de l’Ouest, les creuseurs perçoivent généralement entre 60 % et 80 % du prix mondial au moment de la vente à leur premier acheteur. Ce chiffre paraît élevé, mais il s’applique à un prix de transaction très inférieur au cours mondial réel : l’or vendu sur site n’est pas l’or affiné coté à Londres.

Le collecteur local, premier intermédiaire, opère sur des marges modestes en valeur absolue, de l’ordre de 500 francs CFA par gramme selon certaines estimations, mais avec une régularité et un volume qui en font un acteur rentable à moindre risque. C’est au niveau des opérateurs de site et des négociants régionaux que la mécanique de capture de valeur s’emballe : ces acteurs visent des marges nettes de plusieurs milliers de francs CFA par gramme après dépenses opérationnelles. Dans le cas ivoirien, un exemple documenté dans la littérature spécialisée illustre un intermédiaire achetant le gramme aux alentours de 18 000 francs CFA pour le revendre environ 2 000 francs CFA plus cher, soit une marge brute de l’ordre de 11 %, avant autres frais éventuels. Appliquée à des volumes de plusieurs dizaines de tonnes, cette logique génère des rentes considérables.

Le circuit d’exportation : Dubaï, plaque tournante

Le maillon final de la chaîne, l’exportation, est celui qui permet à l’or illicite de changer définitivement de statut. Les routes empruntées sont bien documentées, notamment par les travaux de SWISSAID : sortie terrestre vers un pays voisin aux frontières poreuses, puis réexportation aérienne vers les Émirats arabes unis par bagage à main, soute ou coursiers.

Dubaï n’est pas une destination finale mais une plaque tournante de légalisation apparente. Une fois fondu et mélangé à d’autres stocks dans les raffineries émiraties, l’or perd toute traçabilité d’origine. SWISSAID estime que 321 à 474 tonnes d’or artisanal africain sortent chaque année du continent sans déclaration, et qu’en 2022, plus de 66 % de l’or importé par les Émirats depuis l’Afrique aurait été exporté illégalement depuis les pays producteurs. La Côte d’Ivoire, dont une estimation cite 40 tonnes de contrebande pour la même année 2022, contribue significativement à ce flux.

Ce circuit tire parti d’une asymétrie réglementaire fondamentale : les Émirats arabes unis acceptent des importations d’or sans exiger une documentation d’origine robuste, ce qui permet une déclaration légale à l’arrivée d’un produit sorti illégalement à l’exportation. L’or ivoirien rejoint ainsi des flux globaux vers la Suisse et l’Inde, deux marchés de raffinage et de bijouterie de premier plan.

L’État ivoirien face à ses propres angles morts

La Côte d’Ivoire n’est pas inerte face à ce phénomène. Des opérations de lutte contre l’orpaillage illégal ont permis la saisie de matériels évalués à 807 millions de francs CFA depuis janvier dans une récente période de référence, selon l’Agence Ivoirienne de Presse. Mais ces interventions, centrées sur les sites de production, ne s’attaquent qu’au premier niveau de la chaîne, laissant intacts les nœuds les plus lucratifs que sont négociants et exportateurs.

Le rapport 2022 de l’ITIE Côte d’Ivoire met en lumière les défaillances structurelles du dispositif de surveillance : le rapprochement des données n’a couvert que 86,45 % des revenus du secteur extractif, avec un écart non concilié de près de 37 milliards de francs CFA. Le document recommande explicitement de mener une étude spécifique pour intégrer l’orpaillage artisanal dans le processus de déclaration ITIE et d’adapter le Code minier en conséquence. Ce qui n’est pas déclaré ne peut pas être taxé, ni régulé.

L’absence de données fiables sur la production artisanale est elle-même révélatrice. La production officielle d’or artisanal est annoncée à 730 kg, un chiffre qui, rapporté aux estimations de 30 à 40 tonnes extraites de manière informelle, suggère un taux de captation officielle inférieur à 3 %. L’écart entre ce qui est déclaré et ce qui est produit n’est pas une lacune statistique : c’est la mesure exacte de ce que la chaîne informelle soustrait à l’État.

Les leçons des voisins : formalisation partielle, résultats contrastés

Le Ghana et le Burkina Faso offrent deux modèles de référence, imparfaits mais instructifs. Le Ghana a misé sur la centralisation institutionnelle avec la création du Ghana Gold Board, organisme public unique chargé d’acheter, certifier et exporter l’or artisanal, assorti d’une interdiction faite aux étrangers de commercialiser ce métal. Malgré ce cadre, les résultats restent limités : environ 15 % seulement des mineurs étaient enregistrés selon les données disponibles, ce qui illustre la difficulté à faire entrer dans le formel des acteurs dont la survie économique dépend précisément de l’informalité.

Le Burkina Faso a opté pour une approche différente : regroupement des orpailleurs en coopératives, délimitation de zones de travail légales, incitations fiscales et obligation de céder la production à des circuits agréés via la SONASP. La régularisation de 246 orpailleurs semi-industriels et artisanaux a été annoncée, avec une hausse de la production déclarée estimée à près de 19 milliards de francs CFA entre 2021 et 2023. Ces résultats restent partiels, mais ils indiquent qu’une structuration par les acteurs peut produire des effets mesurables sur la production régularisée, même en l’absence d’éradication complète de l’informel.

Pour la Côte d’Ivoire, la leçon des deux expériences est la même : les opérations de répression sur les sites miniers ne suffisent pas. C’est sur les nœuds intermédiaires de la chaîne, collecteurs et négociants, que se joue la capture de valeur, et c’est à ce niveau que toute politique de formalisation sérieuse doit intervenir.

Reprendre le contrôle : une question de géographie économique

L’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire n’est pas un problème de mines sauvages. C’est un problème de chaîne de valeur dont l’État ne contrôle aucun maillon au-delà du premier. Les 744 milliards de francs CFA de manque à gagner annuel, certaines estimations, comme celles de Bloomfield Intelligence, montent jusqu’à 4 600 milliards, représentent une hémorragie fiscale qui finance d’autres économies que celle du pays producteur.

La question posée à Abidjan est donc moins celle de l’intensification des opérations de terrain que celle de l’architecture réglementaire capable de capter de la valeur là où elle se forme réellement : chez les intermédiaires, les négociants et les circuits d’export. Dans un contexte où ni l’UEMOA ni la CEDEAO n’ont adopté de mécanisme communautaire contraignant de traçabilité de l’or artisanal entre 2020 et 2024, cette régulation reste entièrement à construire au niveau national. Le temps joue contre l’État ivoirien : chaque tonne d’or qui sort sans déclaration consolide une économie parallèle dont les acteurs ont tout intérêt à ce que rien ne change.


Sources