Formalisation minière en Côte d’Ivoire : la petite mine légale peut-elle éradiquer l’orpaillage clandestin ?

La rédaction

août 31, 2026

La Côte d’Ivoire affiche un bilan répressif impressionnant contre l’orpaillage illégal, mais les chiffres révèlent l’ampleur du défi : plus de 8 500 sites évacués en cinq ans, pour un secteur clandestin qui continue de prospérer. Face à ce constat, le Groupement des artisans miniers de Côte d’Ivoire (GRAMCI) promeut une stratégie alternative : non pas le moratoire, mais la formalisation accélérée. Un pari structurel dont les contours méritent un examen rigoureux.

Un bilan sécuritaire éloquent, une réalité têtue

Le 23 juillet 2026, le Conseil national de sécurité ivoirien a rendu public un bilan sans appel de la lutte contre l’orpaillage illégal : entre 2021 et le premier semestre 2026, plus de 8 500 sites clandestins ont été évacués, 4 474 personnes déférées devant la justice dont 65 % d’étrangers et environ 136 kilogrammes d’or ainsi que plus de 960 millions de FCFA saisis. Ces chiffres témoignent d’une mobilisation réelle des forces de l’ordre.

Ils témoignent aussi de l’échec relatif de la seule répression. Si l’on rapporte le nombre de sites démantelés à l’intensité de l’activité illégale estimée, l’orpaillage clandestin demeure structurellement ancré dans des zones rurales où il constitue souvent le principal revenu disponible. La dimension sociale du problème est centrale : « la répression, aussi indispensable soit-elle, ne peut constituer l’unique réponse à une activité qui procure des revenus à de nombreuses populations rurales », résume Sikafinance dans son analyse du 29 août 2026, synthétisant la position du GRAMCI.

C’est précisément ce constat qui motive le plaidoyer de l’organisation patronale des artisans miniers ivoiriens en faveur d’une stratégie complémentaire : élargir et consolider le périmètre de la petite mine légale.

La formalisation comme réponse structurelle

Une dynamique d’autorisations sans précédent

Depuis trois ans, le rythme de délivrance des autorisations d’exploitation artisanale et semi-industrielle a sensiblement accéléré. Le GRAMCI indique que plus de 800 autorisations ont été accordées au cours des trois dernières années, soit davantage que durant toute la décennie précédente. Ce chiffre, s’il se vérifie, marque un basculement dans l’approche du ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, qui a également conduit quatre campagnes nationales de sensibilisation depuis décembre 2023, couvrant les districts des Savanes, des Lacs et des Lagunes, ainsi que Séguéla en juin 2026.

Selon le code minier ivoirien révisé, ces autorisations artisanales sont délivrées par arrêté ministériel, réservées aux personnes physiques de nationalité ivoirienne ou aux coopératives à participation majoritaire ivoirienne, limitées à deux ans renouvelables et assorties d’une interdiction d’usage d’explosifs et de produits chimiques. Le cadre juridique existe donc. La question est de savoir si l’offre institutionnelle parvient à concurrencer l’attractivité du circuit illégal.

Le cas Eburnie Gold Fields : une démonstration par l’exemple

Pour étayer son argument, le GRAMCI s’appuie sur l’exemple concret de la mine semi-industrielle d’Eburnie Gold Fields, située à Koun-Fao dans l’est du pays. Cette exploitation emploie 20 salariés permanents et plus de 80 journaliers, et aurait versé environ 300 millions de FCFA en impôts et taxes depuis 2022. Elle aurait en outre contribué à hauteur de 375 millions de FCFA à des projets communautaires locaux et consacré 180 millions de FCFA à la réhabilitation progressive du site.

Ces chiffres illustrent ce que la formalisation peut produire comme externalités positives : emplois formels, recettes fiscales locales, obligations environnementales. Comme l’affirme le GRAMCI dans sa déclaration du 28 août 2026 : « Faire reculer l’illégalité ne consiste pas à effacer la petite mine, mais à déplacer progressivement le centre de gravité du secteur vers des exploitations autorisées, traçables, fiscalisées, contrôlées et soumises à des obligations de protection de l’environnement et de réhabilitation des sites exploités. »

La traçabilité, maillon encore faible

Pour que la formalisation produise ses effets en termes de gouvernance et d’image internationale, encore faut-il que l’or légalement extrait soit identifiable comme tel à chaque étape de la chaîne. Or la traçabilité de l’or artisanal ivoirien reste fragmentaire. Le projet Or Juste, soutenu par des bailleurs européens, a bien établi une chaîne d’approvisionnement conforme aux lignes directrices de l’OCDE sur le devoir de diligence et permis des exportations vers un affineur accrédité LBMA mais sur un périmètre très limité de quatre sites miniers. En juillet 2025, la Banque mondiale annonçait un partenariat visant à étendre ces dispositifs à l’échelle nationale, en collaboration avec des organismes de supervision internationaux. À ce stade, il n’existe pas de taux de couverture nationale officiel de la traçabilité de l’or artisanal pour 2025.

Le moratoire, une fausse bonne solution

L’expérience de la région de la Mé

La principale ligne de fracture dans le débat ivoirien porte sur l’opportunité d’un moratoire général sur les activités aurifères. Le GRAMCI s’y oppose fermement, en citant un contre-exemple domestique : dans la région de la Mé, les opérateurs légaux ont volontairement suspendu leurs activités en avril 2024. Deux ans plus tard, selon le GRAMCI, l’orpaillage clandestin n’y aurait pas reculé d’un pouce. Le retrait des acteurs formels n’a pas créé de vide bénéfique ; il a simplement laissé le terrain libre aux réseaux illicites.

Les leçons régionales : Mali et Ghana

Cette dynamique n’est pas propre à la Côte d’Ivoire. Au Mali, la suspension de la saison d’orpaillage décrétée de juin à septembre 2025 a mis en lumière la vulnérabilité économique d’un secteur qui représente selon l’EITI environ 9,2 % du PIB malien, 79 % des exportations et 22,3 % des recettes publiques. Une suspension temporaire, justifiée par des objectifs de sécurité et de formalisation, touche d’abord les petits exploitants, les transporteurs et les commerçants périphériques avec des effets redistributifs inégaux et difficiles à compenser à court terme.

À l’inverse, le Ghana illustre ce que peut produire une formalisation ambitieuse sur la durée. La production d’or artisanal et à petite échelle y est passée de 60 à 64 tonnes en 2024 à près de 103 tonnes en 2025, une hausse largement attribuée à la canalisation croissante des volumes vers le circuit officiel. Mais cette réussite relative s’est construite sur des décennies d’investissement institutionnel un régulateur sectoriel unifié, des licences contrôlées, une politique de traçabilité progressive que la Côte d’Ivoire est encore loin de reproduire.

Ce que la formalisation ne résoudra pas seule

La stratégie défendue par le GRAMCI est intellectuellement cohérente, mais elle suppose plusieurs conditions que les pouvoirs publics ivoiriens n’ont pas encore pleinement réunies.

Premièrement, l’accès au financement. Le principal obstacle à la transition vers la légalité pour un orpailleur informel n’est pas le désir de régularisation, c’est l’impossibilité pratique de financer les démarches administratives, les équipements conformes et les coûts de réhabilitation exigés par le cadre légal. La multiplication des autorisations ne suffira pas si les opérateurs légitimes ne peuvent pas accéder à des lignes de crédit adaptées.

Deuxièmement, le contrôle des réseaux. Les 65 % d’étrangers parmi les personnes déférées en justice indiquent l’existence de filières transnationales organisées, qui ne se dissoudront pas au contact de nouvelles autorisations ivoiriennes. La lutte contre ces réseaux relève d’une coopération régionale CEDEAO, Interpol que les instruments nationaux de formalisation ne peuvent pas remplacer.

Troisièmement, l’effectivité du contrôle. La production d’or artisanal déclarée en Côte d’Ivoire est passée de 392 kg en 2022 à 730 kg en 2024 une progression notable, mais qui reste infime au regard de la production totale nationale de 59 tonnes en 2024. L’écart entre or déclaré et or extrait mesure précisément l’enjeu de la formalisation.

Perspective

La déclaration du GRAMCI du 28 août 2026 n’est pas un document technique ; c’est d’abord un acte politique, un appel à ne pas pénaliser les opérateurs légaux pour régler un problème créé par les illégaux. Sur ce point, l’organisation a raison. Mais la formalisation minière en Côte d’Ivoire ne produira des résultats durables que si elle s’accompagne d’un dispositif de financement des transitions, d’une coopération régionale renforcée contre les filières criminelles et d’une traçabilité étendue à l’ensemble du territoire et non aux seuls sites pilotes. La question n’est plus de choisir entre répression et légalisation, mais de déterminer si l’État ivoirien dispose des moyens institutionnels et budgétaires pour mener les deux de front.

Sources