Deux ans après avoir renversé Mohamed Bazoum au nom de la sécurité nationale, le général Abdourahamane Tiani a dû compter sur des mercenaires russes pour reprendre le contrôle d’une base militaire dans sa propre capitale. La mutinerie des 28 et 29 août à Niamey constitue un révélateur brutal des contradictions du régime nigérien et des limites de l’Alliance des États du Sahel comme mécanisme de défense collective.
Une nuit de tirs qui expose la fragilité du pouvoir
Dans la nuit du 28 au 29 août 2025, des tirs éclatent à la base aérienne 101 de Niamey, située dans l’enceinte de l’aéroport Diori-Hamani. Selon France 24, des détonations sont également entendues près de la présidence et dans plusieurs quartiers sensibles de la capitale. Le ministre de la Défense Salifou Mody évoque des soldats ayant séquestré certains camarades et ouvert le feu sur des « sites sensibles ».
Le déroulement est confus mais son issue est documentée : après des heures d’affrontements, la base est reprise dans la soirée. Plusieurs sources convergent pour établir que la reprise s’est effectuée avec l’appui de l’Africa Corps, le contingent russe déployé à Niamey depuis avril 2024. Le bilan humain reste imprécis, des sources diplomatiques et gouvernementales évoquent « plusieurs morts » parmi les mutins, sans chiffrage définitif.
Le général Tiani, dont le parcours institutionnel est celui d’un officier ayant passé douze ans à la tête de la garde présidentielle avant de renverser Bazoum, est resté absent de la scène publique pendant toute la durée des affrontements. Aucun responsable du régime n’a pris la parole dans les premières heures. Les réseaux de communication ont été coupés ou fortement perturbés, imposant un silence informationnel à la population de Niamey.
La promesse sécuritaire à l’épreuve des faits
Le coup d’État du 26 juillet 2023 avait été justifié, comme la plupart des putschs sahéliens contemporains, par l’incapacité du pouvoir civil à garantir la sécurité. Tiani et le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) avaient présenté leur prise de pouvoir comme une réponse à la dégradation de la situation face aux groupes jihadistes. Deux ans plus tard, les données disponibles invalident cette prétention.
Selon les données compilées par ACLED, juillet 2025 a constitué l’un des mois les plus meurtriers jamais enregistrés au Niger, marqué par une offensive majeure de l’État islamique au Grand Sahara (ISGS). Sur le seul département de Tillabéry, Africa Press cite ACLED avec 1 200 morts recensés depuis le début de 2025 et 3 371 depuis le coup d’État. Une source de presse citant un analyste sécuritaire avance le chiffre de 1 480 militaires nigériens tués dans des attaques terroristes entre août 2023 et juillet 2025, dont 719 pour la seule année 2024. Ces chiffres ne rendent compte que des pertes militaires, pas de l’ensemble des victimes.
La trajectoire économique, souvent présentée par la junte comme preuve de sa maîtrise du pays, est plus ambiguë. Après un effondrement à 2 % de croissance en 2023 sous l’effet des sanctions de la CEDEAO et du gel des financements extérieurs, le PIB a rebondi à 10,3 % en 2024, porté essentiellement par les exportations pétrolières. Ce rebond conjoncturel masque une fragilité structurelle : selon le Trésor français, l’inflation a atteint 9,1 % en moyenne annuelle en 2024, et le financement extérieur demeure nettement inférieur aux niveaux d’avant juillet 2023.
L’Africa Corps : bouclier contre les jihadistes ou contre les frères d’armes ?
Le déploiement de l’Africa Corps au Niger avait été officiellement présenté comme un partenariat de formation et de coopération antiterroriste. En avril 2024, environ cent hommes avaient débarqué à Niamey ; des estimations plus récentes évoquent un contingent compris entre 200 et 300 personnels en 2025, selon FranceTVInfo. Le Timbuktu Institute qualifie les événements du 29 août de « consolidation de la dépendance sécuritaire russe » du Niger.
Le paradoxe est saisissant : une junte arrivée au pouvoir pour restaurer la souveraineté nationale s’appuie sur une force paramilitaire étrangère pour se protéger d’une contestation émanant de ses propres rangs. Ce schéma n’est pas sans précédent dans l’histoire contemporaine africaine. La République centrafricaine offre le cas le plus comparable : en 1996-1997, les opérations françaises Almandin I et II avaient été explicitement conçues pour neutraliser des mutineries de militaires à Bangui, avant que des troupes tchadiennes et gabonaises, puis la mission inter-africaine MISAB, ne prennent le relais pour désarmer les mutins. La logique d’externalisation de la coercition face à une crise militaire interne n’est donc pas propre au Niger mais elle reste politiquement coûteuse pour un régime dont la rhétorique centrale est celle de l’indépendance retrouvée.
L’AES, construction juridique sans réflexe opérationnel
La mutinerie de Niamey constitue également un test pour l’Alliance des États du Sahel. Le traité fondateur de l’AES, signé en juillet 2024, stipule que « toute atteinte à la souveraineté et à l’intégrité du territoire d’une ou plusieurs Parties contractantes sera considérée comme une agression contre les autres Parties et engagera un devoir d’assistance et de secours de toutes les Parties, de manière individuelle ou collective, y compris l’emploi de la force armée ». Selon le texte juridique disponible, la clause est explicite.
Or, face à la crise des 28-29 août, ni Bamako ni Ouagadougou n’ont fourni de renforts visibles. L’AES s’est contentée, selon Koaci, d’une condamnation verbale qualifiant les événements de « tentative de déstabilisation ». La clause de défense mutuelle, rédigée pour parer à une agression extérieure, se révèle inadaptée ou politiquement inopposable face à une crise interne. Ce n’est pas une surprise pour les analystes qui ont, dès la création de l’alliance, souligné l’écart entre son architecture juridique et ses capacités opérationnelles réelles. La Fondation pour la recherche stratégique notait dès 2025 que la coordination militaire effective entre les trois juntes restait largement à construire.
Un régime piégé par ses propres contradictions
La mutinerie du 29 août n’a, semble-t-il, pas renversé le régime. Mais elle a exposé ses failles structurelles avec une clarté peu commune. Un pouvoir qui ne parvient pas à contrôler ses propres forces armées sans l’appui d’une force extérieure privée, qui ne répond pas aux attaques jihadistes qui continuent de décimer son armée, et dont le chef reste invisible au moment où la capitale est le théâtre d’affrontements un tel pouvoir voit son récit fondateur s’effriter.
Le général Tiani avait construit sa légitimité sur une équation simple : lui, là où Bazoum avait échoué. Deux ans après le putsch, l’équation produit un résultat inattendu. Les groupes jihadistes n’ont pas reculé. L’économie ne tient que grâce au pétrole et à une conjoncture agricole favorable. Et ce sont des soldats russes, non des officiers nigériens fidèles, qui ont sécurisé la base 101.
La question que pose désormais cette crise dépasse le seul cas du Niger : si les juntes du Sahel ne parviennent pas à garantir leur propre cohésion interne, sur quels fondements construisent-elles la solidarité régionale qu’elles ont érigée en doctrine ? L’Alliance des États du Sahel survivra-t-elle à la démonstration que ses membres ont davantage besoin de Moscou que les uns des autres ?
Sources
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Mutinerie du 29 août au Niger : une consolidation de la dépendance sécuritaire russe — Timbuktu Institute, août 2025
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Au Niger, la tentative de coup d’État met en lumière les faiblesses de la junte du général Tiani — Le Monde, 30 août 2025
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Bilan sécuritaire d’Abdourahamane Tiani au Niger — Africa Press
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Africa overview – July 2025 — ACLED, juillet 2025
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Niger : situation sécuritaire – COI Focus — CGRA/ACLED, juillet 2025
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Charte de l’Alliance des États du Sahel – texte juridique — MJP Université de Perpignan
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L’Alliance des États du Sahel : une configuration émergente de souveraineté sécuritaire en Afrique de l’Ouest — Fondation pour la recherche stratégique, 2025
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Niger : indicateurs et conjoncture — Direction générale du Trésor (France)
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L’arrivée de l’Africa Corps au Niger consacre le rapprochement de la junte avec la Russie — Le Monde, avril 2024