Le décès du colonel-major Martin Fofié Kouakou, quelques jours après sa dernière apparition en uniforme lors des festivités du 66e anniversaire de l’indépendance ivoirienne le 7 août à Yopougon, referme un chapitre d’une trajectoire collective hors norme. Vingt-quatre ans après l’insurrection armée de septembre 2002, les anciens commandants de zone des Forces nouvelles les « comzones » occupent désormais les sommets de l’armée, de l’administration territoriale et de la diplomatie ivoiriennes. Ce parcours dit long sur la manière dont le régime d’Alassane Ouattara a résolu, à sa façon, l’équation de la réintégration des belligérants.
De la rébellion aux nominations : une reconversion méthodique
L’insurrection des Forces nouvelles de Côte d’Ivoire, déclenchée en septembre 2002, divise le pays en deux pendant près d’une décennie. Les comzones administrent le nord du territoire comme autant de potentats locaux, levant l’impôt, rendant la justice et commandant des milliers de combattants. Korhogo, Bouaké, Man : chaque ville a son seigneur de guerre, souvent craint, parfois accusé de graves exactions.
La chute de Laurent Gbagbo en avril 2011 et l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, soutenu militairement par les Forces nouvelles devenues Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), ouvre une nouvelle phase. Le régime naissant hérite d’une dette politique majeure envers ces hommes qui l’ont porté jusqu’au palais présidentiel. La question de leur sort se pose immédiatement, et la réponse choisie est celle de l’intégration systématique plutôt que de la marginalisation.
Le cadre formel de cette intégration s’appuie principalement sur l’Accord politique de Ouagadougou de 2007, qui posait déjà le principe de la réunification des forces armées ivoiriennes. Prolongé et institutionnalisé par la création d’une autorité nationale chargée du désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) en 2012, le processus court officiellement jusqu’à la clôture des activités nationales de démobilisation en août 2015. Mais pour les comzones le premier cercle des chefs militaires, la réintégration prend une forme bien plus valorisante que le simple reclassement des combattants de base : elle passe par l’accession aux plus hautes fonctions de l’État.
Des postes stratégiques pour une génération de la guerre
Les exemples sont éloquents et ne relèvent pas de l’anecdote. Chérif Ousmane, ancien comzone, est nommé chef d’état-major de l’armée de terre le 28 décembre 2023, avec une prise de fonction effective au 1er janvier 2024. Il occupait auparavant le poste de sous-chef d’état-major de l’armée de terre, après avoir été commandant en second du Groupement de sécurité présidentielle (GSPR). Sa trajectoire illustre une intégration progressive, par paliers successifs, dans la hiérarchie militaire régulière.
Tuo Fozié, autre figure emblématique de la rébellion du Nord, a quant à lui été nommé préfet de région de Bouaké en août 2018 soit préfet de l’ancienne capitale de la zone rebelle elle-même. Le symbole est fort : celui qui tenait militairement ce territoire devient l’administrateur civil de la République dans cette même ville. Selon des sources de presse concordantes, sa nomination répondait aussi à une logique de pacification d’une région encore jugée sensible, un ancien militaire connaissant la région étant jugé mieux à même d’y ramener la quiétude. Son bilan à ce poste, difficile à évaluer de manière indépendante, a mêlé gestion de dossiers lourds approvisionnement en eau, relance du marché central, gestion des ex-combattants et discours centré sur la restauration de l’ordre.
Hervé Touré, pour sa part, a été orienté vers la diplomatie et occupe un poste d’ambassadeur de Côte d’Ivoire en Europe du Nord. D’autres anciens comzones ont été intégrés dans les structures des renseignements ou dans les états-majors, selon les informations disponibles. Au total, au moins quatre anciens commandants de zone des Forces nouvelles sont identifiables dans des postes institutionnels en 2024, entre armée, administration territoriale et diplomatie un chiffre probablement sous-estimé si l’on élargit la définition aux fonctions paraétatiques.
Le cas Fofié Kouakou : intégration et impunité en tension
La trajectoire de Martin Fofié Kouakou mérite un traitement distinct, tant elle concentre les contradictions de cette reconversion collective. Ancien comzone de Korhogo, il avait fait l’objet en 2006 de sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies pour des violations graves des droits humains attribuées aux forces sous son commandement : recrutement d’enfants soldats, enlèvements, travail forcé, violences sexuelles, arrestations arbitraires et exécutions extrajudiciaires. Human Rights Watch avait dénoncé dès 2011 le fait que des promotions militaires étaient accordées à des individus visés par ces accusations, jugeant que cela se faisait « au mépris des victimes ».
Pourtant, Fofié Kouakou a bien été intégré dans les Forces républicaines de Côte d’Ivoire et a poursuivi une carrière militaire jusqu’au grade de colonel-major, apparaissant en uniforme lors des cérémonies officielles comme en attestent ses dernières images publiques du 7 août à Yopougon. Ce cas cristallise la tension fondamentale de toute politique de réintégration des belligérants : les impératifs de stabilité politique à court terme et la nécessité d’agréger des forces armées fonctionnelles entrent en conflit direct avec les exigences de justice transitionnelle et de reconnaissance des victimes.
Un modèle ivoirien entre pragmatisme et fragilité
La stratégie ivoirienne se distingue du cas sierra-léonais, souvent cité comme référence en matière de DDR post-conflit en Afrique de l’Ouest. En Sierra Leone, l’accord de Lomé de 1999 avait prévu une intégration formelle des anciens commandants du RUF et des CDF dans les nouvelles forces armées et dans la gouvernance, mais l’expérience s’est révélée partielle et finalement limitée par les poursuites judiciaires du Tribunal spécial. En Côte d’Ivoire, l’absence de mécanisme de justice transitionnelle robuste a paradoxalement facilité une intégration institutionnelle plus profonde et plus durable, au prix d’une amnésie organisée sur les crimes de la période 2002-2011.
Aline Leboeuf, chercheuse à l’Ifri, et l’anthropologue Magali Chelpi-den Hamer figurent parmi les rares spécialistes à avoir documenté en détail les tribulations du DDR ivoirien entre 2003 et 2015. Leurs travaux soulignent que la réintégration des ex-combattants ordinaires reste inachevée et sous-financée, tandis que les cadres supérieurs les comzones ont bénéficié d’un traitement nettement plus favorable. Cette asymétrie produit une structure sociale particulière au sein des forces armées ivoiriennes : une couche de généraux et de hauts fonctionnaires issus de la rébellion, coexistant avec des bataillons dont la base reste hétérogène et dont les griefs ne sont pas toujours apaisés.
Héritage institutionnel et incertitudes de la succession
La question qui se pose désormais, à mesure qu’Alassane Ouattara avance dans son troisième mandat et que la génération comzone vieillit, est celle de la pérennité de cet équilibre. Ces hommes ont construit leur influence sur une double légitimité : militaire, par leur rôle dans la victoire de 2011 ; et institutionnelle, par leur ancrage progressif dans les structures de l’État. Mais cette légitimité est personnelle et contingente. Elle tient à la confiance du chef de l’État et au souvenir encore vivace de la guerre civile.
L’héritage institutionnel de la Côte d’Ivoire post-Ouattara dépendra en partie de la capacité du système à normaliser ces trajectoires individuelles en règles impersonnelles ou de son incapacité à le faire. Si la génération comzone a réussi à se muer en classe dirigeante, elle n’a pas nécessairement transmis les conditions de sa propre reproduction. La question de la succession politique et militaire, dans un pays qui a connu deux crises postélectorales majeures en dix ans, reste entière : les institutions ivoiriennes sont-elles désormais assez solides pour survivre aux hommes qui les ont, bon gré mal gré, reconstruites ?
Sources
-
En Côte d’Ivoire, comment les anciens chefs rebelles ont conquis le sommet de l’État — Jeune Afrique, Alain Aka
-
Accord politique de Ouagadougou — Military Reform — Peace Accords Matrix, Université Notre-Dame
-
Côte d’Ivoire : des promotions au sein de l’armée effectuées au mépris des victimes — Human Rights Watch, août 2011
-
La sécurité en Côte d’Ivoire. Un bilan du DDR — Institut français des relations internationales (Ifri)
-
Dix choses à savoir sur Chérif Ousmane, le patron de l’armée de terre ivoirienne — Jeune Afrique
-
Tuo Fozié, ancien chef rebelle nommé préfet de Bouaké — Africanews, août 2018
-
Les tribulations du dispositif DDR en Côte d’Ivoire (2003-2015) — Magali Chelpi-den Hamer, HAL Archives ouvertes
- DDR Centrafrique : le désarmement de 106 ex-combattants du MPC dans l’Ouham, entre avancée réelle et fragilités structurelles
- Diplomatie sécuritaire en Afrique de l’Ouest : Abidjan tend la main à l’AES, sans garantie de réponse
- Communication politique PPA-CI : six semaines d’opacité avant la parole de Gbagbo
- Burkina Faso : entre souveraineté proclamée et sécurité en crise, le fossé s’élargit
- Renseignement Burkina Faso : Ibrahim Traoré écarte son numéro deux et consolide son emprise sur l’appareil sécuritaire
- Contre-insurrection au Burkina Faso : gagner des batailles, perdre la population