Forces armées de Côte d’Ivoire : la succession du général Dem Aly Justin met l’armée ivoirienne sous tension

La rédaction

septembre 7, 2026

Le décès du général de division Dem Aly Justin, chef d’état-major général adjoint des Forces armées de Côte d’Ivoire, survenu le 31 juillet 2026 à Abidjan, a ouvert une vacance au sommet de la hiérarchie militaire ivoirienne. Derrière l’hommage institutionnel, les tractations pour désigner un successeur révèlent les équilibres fragiles d’une armée en pleine recomposition. Le choix qui sera arrêté par Alassane Ouattara en dernier ressort dira beaucoup sur la direction que prend Abidjan en matière de sécurité et de politique militaire.

Un officier au profil rare, une vacance stratégique

Dem Aly Justin incarnait un type d’officier que les Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI) ont mis des décennies à former. Diplômé de l’université Félix-Houphouët-Boigny d’une maîtrise en histoire, titulaire d’un Executive MBA en management global des risques et d’un diplôme de l’Institut des études stratégiques de défense, il avait gravi l’ensemble des échelons opérationnels et institutionnels : Force d’intervention rapide para-commando, direction de l’École nationale des sous-officiers d’active, commandement des 2e et 1re régions militaires, avant d’être nommé chef d’état-major de l’Armée de terre en 2019. En janvier 2024, il accédait au poste de numéro deux de l’armée. Sa disparition brutale Vagondo Diomandé, ministre de l’Intérieur, a évoqué publiquement le vide qu’elle ouvre — laisse le chef d’état-major général des armées, le général Lassina Doumbia, sans adjoint dans un moment de pression sécuritaire accrue.

Doumbia lui-même est un produit des filières militaires d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb : formé au Prytanée militaire de Saint-Louis (Sénégal), titulaire d’une maîtrise en droit, diplômé du Collège royal de l’enseignement militaire supérieur de Kénitra (Maroc), il a été nommé chef d’état-major fin 2018. Son tandem avec Dem Aly Justin a structuré le commandement des FACI pendant plus de deux ans. Reconstituer ce binôme à la tête de l’armée n’est pas une formalité administrative.

Les équilibres internes de l’armée, toile de fond des tractations

Pour comprendre pourquoi la succession du numéro deux des FACI est politiquement sensible, il faut rappeler la recomposition de l’armée ivoirienne depuis 2011. Le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR), lancé en 2012, a recensé environ 74 000 ex-combattants ; selon les bilans officiels disponibles, près de 69 500 d’entre eux ont été réinsérés ou réintégrés, soit environ 93 % du total. Les anciens éléments des Forces nouvelles la rébellion qui a tenu le nord du pays de 2002 à 2011 représentaient près de 65 % des bénéficiaires du dispositif.

Cette intégration de masse a durablement modifié la sociologie de l’armée ivoirienne. Des officiers issus des Forces nouvelles ont accédé à des postes de commandement depuis 2012, côtoyant des officiers formés dans les filières classiques des Forces de défense et de sécurité (FDS). La cohabitation a été gérée, non résolue. Le choix du prochain adjoint au chef d’état-major devra nécessairement tenir compte de cet héritage : trop ostensiblement favorable à l’un ou l’autre camp, il alimenterait des ressentiments qui persistent sous la surface du commandement.

Téné Birahima Ouattara, vice-premier ministre et ministre de la Défense frère cadet du président Alassane Ouattara et interlocuteur central de la chaîne de commandement , a annoncé le décès dans un communiqué officiel et rendu hommage au général lors des obsèques, soulignant qu’il avait « servi nos forces armées avec une loyauté et une rigueur exemplaires ». C’est lui qui instruira formellement le dossier de succession avant que la décision ne remonte à la présidence. Selon Africa Intelligence, plusieurs noms circulent déjà en coulisses, sans que les tractations aient encore abouti à une désignation.

La menace jihadiste au nord, paramètre incontournable du choix

Le contexte sécuritaire impose ses propres contraintes au processus. La Côte d’Ivoire subit depuis plusieurs années une pression jihadiste croissante sur son flanc nord, dans les zones de Kafolo, Doropo et Téhini, à la frontière burkinabè. Après une relative accalmie, une attaque meurtrière à Difita, dans le département de Téhini, a fait quatre morts le 25 août 2025 la première de cette ampleur depuis 2021 selon la BBC. Entre 2020 et 2021, cinq attentats non revendiqués en deux ans avaient déjà signalé la perméabilité de cette frontière.

Face à cette menace, Abidjan a répondu par une combinaison d’investissements dans les capacités militaires nordiques et de coopération internationale. Le budget de la défense a atteint 441,598 milliards de FCFA en 2025, soit une hausse de 10 % par rapport aux 398,635 milliards de 2024. Les priorités annoncées par le ministère de la Défense incluent explicitement la lutte contre le terrorisme, le rajeunissement des effectifs et le renforcement des capacités contre les menaces intérieures. Le successeur de Dem Aly Justin devra donc disposer d’une expertise opérationnelle dans le domaine contre-terroriste, et non seulement d’un profil administratif ou cérémoniel.

Recomposition des partenariats, un facteur supplémentaire

La dimension internationale n’est pas absente du dossier. Africa Intelligence signale que la succession s’inscrit dans un contexte de redéfinition des partenariats militaires d’Abidjan entre Paris, Washington et Pékin une lecture que confirment les évolutions récentes.

Avec la France, un nouveau traité de partenariat de défense a été promulgué en 2023, remplaçant l’accord de 1961 ; il est valable cinq ans et encadre la coopération en matière de renseignement, de formation et de soutien logistique. La rétrocession de la base de Port-Bouët, très médiatisée, n’a pas mis fin à cette relation, que le gouvernement ivoirien a confirmé vouloir maintenir début 2025. Avec les États-Unis, un accord sectoriel de sécurité maritime a été signé en mai 2023. Avec la Chine, les sources disponibles ne permettent pas d’attester d’un accord militaire bilatéral formalisé sur la même période, même si les relations de défense s’élargissent dans la région.

Dans ce triangle de partenariats, le profil du futur chef d’état-major adjoint n’est pas neutre : ses formations à l’étranger, ses réseaux, ses affinités doctrinales avec l’un ou l’autre modèle militaire enverront un signal aux capitales partenaires. Le poste de numéro deux des FACI n’est pas seulement une question interne.

Une décision à haute portée symbolique

La désignation du successeur de Dem Aly Justin constituera un test de la capacité d’Alassane Ouattara à arbitrer entre plusieurs logiques contradictoires : préserver la cohésion d’une armée encore marquée par les fractures de la décennie 2000-2011, répondre à une menace sécuritaire qui exige des profils opérationnels, et naviguer entre des partenaires extérieurs aux attentes parfois divergentes. La fenêtre de décision est étroite : laisser trop longtemps vacant le poste de numéro deux affaiblit mécaniquement la chaîne de commandement dans un moment où les frontières nord appellent une vigilance permanente.

Les tractations en cours à Abidjan ne sont donc pas seulement une affaire de hiérarchie militaire interne. Elles dessinent, en filigrane, l’architecture sécuritaire que la Côte d’Ivoire entend présenter à ses voisins et à ses partenaires dans les prochaines années. La question reste ouverte : le choix de Ouattara saura-t-il concilier les impératifs opérationnels du moment avec les équilibres politiques de long terme que l’armée ivoirienne a si difficilement construits ?

Sources