Mali : de la rupture politique à l’impatience sociale
Six ans après le putsch de 2020, la junte malienne fait face à une équation redoutable : maintenir le capital de légitimité politique accumulé lors de la rupture avec l’ordre ancien, tout en répondant aux attentes économiques et sécuritaires d’une population qui attend des résultats concrets. Dans l’ensemble de l’Alliance des États du Sahel (AES), ce dilemme est partagé, et les précédents historiques africanistes invitent à la prudence.
La légitimité de rupture, un capital qui s’amenuise
Le putsch d’août 2020, puis celui de mai 2021 qui a porté Assimi Goïta à la tête de l’État, ont bénéficié d’un accueil populaire significatif au Mali. La rupture avec des gouvernements civils perçus comme corrompus, inefficaces et incapables d’endiguer la violence djihadiste a constitué le socle de cette adhésion initiale. Mais comme DW l’analysait récemment, « les discours sur la souveraineté et le changement doivent se traduire par des améliorations du quotidien : emploi, pouvoir d’achat, services publics et sécurité ». La rhétorique panafricaniste et souverainiste portée par Bamako, notamment à travers le réalignement vers la Russie et l’expulsion des forces françaises, a jusqu’ici constitué le principal carburant de ce capital symbolique. Elle ne suffit plus seule.
L’analyste Niagalé Bagayoko résume cette tension avec précision : la popularité des juntes repose d’abord sur un rejet des anciens régimes et sur l’attente de réponses sécuritaires, mais cette base reste conditionnelle et vulnérable si les résultats ne suivent pas. La légitimité initiale était réelle ; sa durabilité est désormais en question.
Un tableau socio-économique qui ne plaide pas pour la patience
Les indicateurs économiques maliens peinent à refléter un quelconque dividende de la transition. Selon la Banque mondiale, le PIB par habitant du Mali s’établissait à 1 094,6 dollars en 2024, un niveau parmi les plus bas d’Afrique de l’Ouest. Le taux de chômage officiel, à 2,8 % en 2025, masque une réalité de sous-emploi massif et d’économie informelle prédominante, particulièrement chez les jeunes. L’inflation se stabilise à 3,3 %, sans amélioration sensible du pouvoir d’achat pour les ménages les plus exposés.
Sur le plan budgétaire, des signaux positifs existent : le Mali consacrait 18,21 % de son budget à l’éducation en 2024, contre 15,28 % en 2020, ce qui témoigne d’une ambition sectorielle. La protection sociale, en revanche, s’est comprimée, passant de 4,45 % en 2020 à 2,97 % en 2024. La pression des dépenses sécuritaires sur les ressources budgétaires constitue ici une contrainte structurelle : choisir entre les canons et les services publics est une équation que ni Bamako ni ses voisins de l’AES ne parviennent à résoudre.
La situation sécuritaire elle-même n’offre pas de perspective rassurante. Selon l’UNOCHA, les violations liées aux contraintes d’accès humanitaire ont bondi de 16 041 en 2023 à 35 005 en 2024. L’ACLED recensait, entre janvier et fin septembre 2024, 1 078 incidents sécuritaires et 3 079 morts sur le territoire malien. Human Rights Watch faisait état de 1 063 civils tués par l’armée malienne et ses alliés entre janvier et octobre 2024. La promesse sécuritaire, argument central de la junte pour légitimer son maintien au pouvoir, se heurte ainsi à une réalité de terrain qui tarde à s’améliorer.
Le miroir comparatif : Burkina Faso et Niger, mêmes tensions
L’AES n’est pas une exception malienne : elle fonctionne comme un révélateur régional d’une même dynamique. Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré a su mobiliser des manifestations massives de soutien, encore en avril 2025 à Ouagadougou. Mais un rapport du Centre de traitement des demandes d’asile (CGRA) de septembre 2024 concluait que « la popularité du régime a fortement chuté ces derniers mois », estimant la stratégie tout-sécuritaire inefficace. Des données Afrobarometer citées dans un briefing paper spécialisé indiquaient une chute de la confiance dans le président, de 43 % en 2017 à 23 % en 2022, avant même que Traoré n’arrive au pouvoir en octobre de cette année.
Au Niger, le bilan social de la junte du général Tiani est documenté par des indicateurs sévères : selon l’Institut national de statistique du Niger, la part du budget allouée aux secteurs sociaux de base est passée de 35 % en 2022 à 31 % en 2023. L’extrême pauvreté touchait 52,9 % de la population en 2024 selon la Banque mondiale, et seulement 21,3 % de la population avait accès à l’électricité. Ces chiffres illustrent l’ampleur du fossé entre les ambitions souverainistes des juntes et les réalités vécues.
Les leçons des transitions militaires prolongées
L’histoire africaine des transitions militaires fournit des précédents utiles à l’analyse. L’Institut d’études de sécurité (ISS) a bien documenté le mécanisme : les militaires prennent le pouvoir au nom du rétablissement de l’ordre, prolongent la transition au-delà du provisoire, et ce faisant, alimentent le mécontentement et recréent les conditions d’un nouveau cycle d’instabilité. La Guinée, avec le glissement du colonel Doumbouya vers une normalisation du pouvoir militaire, et le Soudan, où le coup d’État d’octobre 2021 a interrompu une transition civilo-militaire déjà fragile après la chute d’el-Béchir, illustrent chacun à leur manière cette dynamique.
Un texte d’International IDEA portant sur les transitions sahéliennes note que les autorités militaires de l’AES ont prolongé leurs mandats en 2025 sans élections, confirmant une tendance à l’enracinement de long terme, tout en posant explicitement la question de la force de leur légitimité. La durabilité n’est pas la légitimité : les juntes ne peuvent pas s’appuyer sur le vote ou la continuité constitutionnelle, et doivent donc sans cesse prouver qu’elles livrent la sécurité promise.
L’isolement régional comme facteur aggravant
La rupture avec la CEDEAO constitue une variable supplémentaire à ne pas sous-estimer. Depuis le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger au 29 janvier 2025, l’AES évolue dans un espace institutionnel reconfiguré, sans filets de sécurité régionaux clairs. La CEDEAO a maintenu pendant une période transitoire la libre circulation et la reconnaissance des documents d’identité, mais la logique d’isolement politique tend à réduire les leviers extérieurs susceptibles d’appuyer des réformes économiques ou sociales. Les trois États de l’AES s’appuient désormais sur leur solidarité mutuelle et sur de nouveaux partenariats, Russie, Türkiye, pays du Golfe, dont les retombées économiques pour les populations restent, à ce stade, difficiles à mesurer.
La fenêtre de désenchantement
La trajectoire malienne illustre une équation politique classique mais implacable : la légitimité de rupture est, par nature, éphémère. Elle achète du temps, mais pas indéfiniment. Une analyse publiée dans la Revue Conflits synthétise le risque : la légitimité initiale s’érode si les résultats tardent, conduisant les régimes à s’appuyer davantage sur la coercition, le contrôle médiatique et le nationalisme, trois ressorts qui peuvent fonctionner à court terme, mais qui fragilisent la cohésion sociale à moyen terme.
La question ouverte n’est donc pas de savoir si le soutien populaire aux juntes sahéliennes s’érodera, mais à quel rythme et selon quels vecteurs. Les mobilisations pro-junte restent réelles, comme en témoigne Ouagadougou en avril 2025. Mais le soutien actif d’une frange militante ne saurait tenir lieu de légitimité gouvernante durable, surtout si les marchés continuent de renchérir les denrées alimentaires, si les écoles restent sous-financées et si les routes demeurent insécures. Dans ce contexte, la véritable épreuve des juntes de l’AES reste à venir : transformer une popularité de contestation en capacité effective de gouverner.
Sources
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Mali : six ans après le putsch : DW Afrique, 2026
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Rapport annuel sur les contraintes d’accès au Mali 2024 : UNOCHA, 2025
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Données pays Mali : Banque mondiale, 2025
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Tableau de bord social 2024 : Institut national de statistique du Niger, 2024
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Revoir les objectifs pour mieux gérer les transitions militaires en Afrique de l’Ouest : ISS Africa, 2024
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Sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO : Le Monde, janvier 2025
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Engaging with Sahelian transitions : International IDEA, 2026
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Situation sécuritaire au Burkina Faso, rapport COI Focus : CGRA, septembre 2024
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Analyse : Niagalé Bagayoko sur l’AES et la CEDEAO : DW, juillet 2024
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Budget citoyen 2024, Mali : Ministère des Finances du Mali, 2024