Architectures sécuritaires au Sahel : après les faillites institutionnelles, quelles alternatives crédibles ?

La rédaction

août 20, 2026

L’alerte lancée par les Nations unies sur la montée en puissance des groupes jihadistes en Afrique tombe dans un paysage institutionnel déjà ruiné. Entre la dissolution du G5 Sahel, le retrait de la MINUSMA et le désengagement français, les dispositifs censés contenir la menace se sont effondrés les uns après les autres. Reste à savoir ce qui peut prendre leur place.

Un tableau opérationnel qui se dégrade malgré les reconfigurations

Le diagnostic onusien est sans ambiguïté : le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) compterait désormais entre 7 000 et 8 000 combattants, dont près de la moitié sont déployés au Mali. Ce chiffre, s’il est avéré, représente une force armée non étatique dont la masse humaine dépasse aujourd’hui les capacités de projection effective de plusieurs armées nationales sahéliennes réunies. Plus préoccupant encore, la menace ne se cantonne plus à l’arc sahélien : les Nations unies documentent une extension vers l’Afrique centrale et la Corne de l’Afrique, signalant une capacité d’adaptation et un socle financier qui se consolident malgré les pressions militaires subies.

Ce bilan intervient dans un contexte de délitement accéléré des architectures collectives de réponse. La dissolution du G5 Sahel, actée le 6 décembre 2023 par la Mauritanie et le Tchad après les retraits successifs du Mali (mai 2022), du Burkina Faso et du Niger (décembre 2023), a mis fin à neuf ans d’une coopération régionale dont le bilan opérationnel est resté très en deçà des attentes. La Force conjointe n’a jamais atteint ses effectifs cibles, a souffert de financements erratiques et n’a pas réussi à enrayer la dynamique d’expansion territoriale des groupes armés. Sa disparition ne constitue donc pas, à proprement parler, une perte de capacité opérationnelle majeure — elle est surtout le signe d’une rupture politique profonde.

L’héritage encombrant de la MINUSMA et de Barkhane

La fermeture de la MINUSMA, achevée le 31 décembre 2023, illustre une autre forme d’échec institutionnel. La mission avait déployé sur dix ans un effort humain considérable, plus de 300 casques bleus tués et plus de 700 blessés, sans parvenir à stabiliser durablement le nord et le centre du Mali. Son expulsion par les autorités de la transition malienne a privé la région d’un mécanisme de surveillance et de protection des civils dont les effets, limités mais réels, ne trouvent aujourd’hui aucun équivalent.

Le retrait de l’opération Barkhane ajoute une troisième couche à ce constat. L’Institut Montaigne souligne que le départ français n’efface pas les causes profondes de l’insécurité : faiblesse structurelle des États, fragilité des armées nationales, absence de solutions politiques crédibles. L’instabilité ne découle pas mécaniquement du retrait, mais ce dernier a accéléré la mise à nu d’un vide capacitaire que personne n’a, à ce jour, su combler.

Le recours aux paramilitaires russes de Wagner, rebaptisé Africa Corps, n’a pas modifié l’équation. Les évaluations disponibles convergent : l’absence de baisse durable de l’insécurité au Mali coexiste avec une documentation fournie par Human Rights Watch faisant état d’exécutions sommaires, de disparitions forcées et d’incendies attribués aux forces maliennes et à Wagner. Les gains tactiques ponctuels, dont la prise de Kidal, n’ont pas inversé la dynamique sécuritaire générale. Ce substitut n’est pas une architecture, c’est un palliatif coûteux.

Le financement du JNIM : un levier structurel ignoré

Comprendre l’expansion jihadiste impose de regarder au-delà de la seule dimension militaire. Le JNIM dispose d’un modèle économique diversifié et résilient : taxation des populations et des flux de marchandises dans les zones sous influence, vol et revente de bétail, exploitation aurifère artisanale, et enlèvements contre rançon. Le rapport du Groupe d’experts de l’ONU sur le Mali a mis en évidence une rançon d’environ 50 millions de dollars redistribuée entre les katibas du groupe, illustrant la capacité de ce financement exceptionnel à démultiplier les capacités offensives. Tant que ces sources de revenus ne seront pas sérieusement asséchées, aucune pression militaire, aussi soutenue soit-elle, ne pourra durablement réduire la menace.

Ce constat oblige à poser une question que les architectures sécuritaires successives ont systématiquement éludée : comment articuler réponse militaire, démantèlement des économies illicites et reconstruction d’une autorité publique dans des territoires où l’État est absent depuis des décennies ? La réponse n’est pas purement sécuritaire.

L’AES et la CEDEAO : deux paris incertains

Deux projets coexistent aujourd’hui, sans se coordonner et sans que leur efficacité comparée soit encore démontrable.

L’Alliance des États du Sahel, instituée par la Charte du Liptako-Gourma signée le 16 septembre 2023 à Bamako, a formalisé une défense collective entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Un commandement unifié a été annoncé en janvier 2024, et la Force unifiée de l’AES est montée de 5 000 à 6 000 hommes selon les dernières annonces nigériennes. Mais les analyses de la Fondation pour la recherche stratégique sont explicites : aucun dispositif pleinement interopérable et intégré n’a été démontré publiquement à ce stade. La volonté politique est réelle ; la capacité opérationnelle reste à prouver. Le précédent du G5 Sahel incite à la prudence : lui aussi avait lancé une force conjointe qui n’a jamais atteint sa pleine puissance.

Du côté de la CEDEAO, la riposte depuis janvier 2024 se situe surtout au niveau institutionnel : recalibrage de l’architecture sécuritaire, accélération de l’opérationnalisation d’une force en attente de 5 000 hommes, création de centres nationaux de coordination de l’alerte précoce. Mais la fracture avec les États de l’AES prive l’organisation de ses membres les plus directement exposés à la menace, fragilisant en retour les mécanismes d’échange de renseignements et de coordination transfrontalière.

Le modèle somalien comme référence imparfaite

La transition sécuritaire en Somalie offre un point de comparaison utile, même si les contextes diffèrent profondément. Le passage de l’AMISOM à l’ATMIS, formalisé le 1er avril 2022, a structuré un désengagement progressif en quatre phases, avec transfert graduel des responsabilités à l’Armée nationale somalienne. Ce modèle, planification séquencée, opérations conjointes, réduction calendrée des effectifs, renforcement capacitaire parallèle, représente une approche plus rigoureuse que les ruptures abruptes observées au Sahel. Il n’est pas non plus exempt de difficultés : les Chabab restent une menace active, et la pleine prise en charge somalienne de la sécurité demeure un objectif lointain. Mais la méthode, fondée sur la progressivité et l’appropriation nationale, est plus propice à une stabilisation durable que le remplacement d’un dispositif par un autre sans phase de transition.

Vers une recomposition pragmatique

Trois enseignements se dégagent de cet inventaire.

En premier lieu, aucune architecture purement externe, qu’elle soit onusienne, française ou paramilitaire russe, ne produit de sécurité durable sans ancrage politique et populaire local. L’expansion du JNIM prospère précisément sur l’incapacité des États à exercer une présence légitime sur leur territoire.

En second lieu, la dimension financière de la menace est sous-traitée. Assécher les ressources du JNIM, enlèvements, taxation, or, exige une coopération judiciaire et financière régionale qui n’existe pas à l’échelle requise.

En troisième lieu, la fragmentation institutionnelle actuelle, AES d’un côté, CEDEAO de l’autre, sans mécanisme de dialogue opérationnel, crée des angles morts sécuritaires exploités par les groupes armés. Une recomposition pragmatique, même partielle, entre les deux blocs sur des questions fonctionnelles, échange de renseignements, contrôle des flux financiers illicites, gestion des frontières, serait plus utile qu’une rivalité institutionnelle stérile.

La question n’est plus de savoir quel dispositif a échoué, mais de comprendre pourquoi tous les dispositifs successifs ont buté sur les mêmes impensés : la faiblesse étatique, l’économie politique de la violence et l’absence de projet politique inclusif. Sans réponse à ces trois variables, la prochaine architecture sécuritaire connaîtra le même sort que les précédentes.

Sources