Alliance des États du Sahel : ce que les chiffres disent vraiment du bilan sécuritaire

La rédaction

juillet 20, 2026

Deux ans et demi après la signature de la Charte du Liptako-Gourma, l’Alliance des États du Sahel peine à démontrer que son architecture de défense collective inverse la dynamique des groupes armés. La séance du Conseil de sécurité de l’ONU du 15 juillet 2026, consacrée à la situation en Afrique de l’Ouest et au Sahel, a formellement acté ce constat. Derrière les déclarations officielles de Bamako, Ouagadougou et Niamey, les données disponibles dressent un tableau plus sombre.

Une alliance née dans l’urgence, dotée d’une architecture ambitieuse

Le 16 septembre 2023, les chefs des juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger signent à Bamako la Charte du Liptako-Gourma, acte fondateur de l’Alliance des États du Sahel. Le texte institue une clause de défense mutuelle explicite : toute agression contre un membre déclenche automatiquement l’intervention des deux autres. Moins d’un an plus tard, lors d’un sommet fondateur tenu les 6 et 7 juillet 2024 à Niamey, l’alliance se mue formellement en Confédération des États du Sahel.

Sur le plan institutionnel, les mécanismes annoncés sont substantiels : commandement unifié des armées, opérations conjointes, mutualisation du renseignement, lutte commune contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière. En décembre 2025, les trois États annoncent le déploiement d’une force conjointe de 5 000 hommes. L’opération Yéréko 2, conduite du 24 février au 6 mars 2025, est présentée par les états-majors comme la première démonstration d’envergure de cette coordination interarmées : plusieurs bases jihadistes démantelées, du matériel saisi, des opérations simultanées sur les trois territoires nationaux.

Ces résultats tactiques existent. La question est de savoir ce qu’ils pèsent face à l’ampleur de la menace.

Des chiffres qui contredisent le narratif de la rupture

Les données compilées par l’ACLED sur le Sahel central — Mali, Burkina Faso, Niger — ne laissent guère de place à l’optimisme. Selon une analyse de DW Afrique fondée sur cette base de données, le nombre d’attaques dans la zone est passé de moins de 1 900 en 2019 à plus de 5 500 en 2024. Entre janvier et mi-octobre 2025, quelque 3 800 incidents supplémentaires avaient déjà été recensés dans ces mêmes pays. Sur la période 2019–mi-2025, les données ACLED aboutissent à plus de 28 000 attaques liées aux groupes jihadistes — JNIM, EIGS et affiliés — pour plus de 77 000 morts.

Ces chiffres agrégés ne ventilent pas entre la période G5 Sahel et la période AES avec suffisamment de précision pour établir une causalité nette. Mais ils établissent une tendance : l’Alliance des États du Sahel est née dans, et malgré, un pic de violence historique, et rien dans les données publiques disponibles ne documente d’inflexion durable depuis sa création.

Le rapport du Conseil de sécurité de l’ONU du 15 juillet 2026 formalise ce constat au niveau diplomatique le plus élevé : la persistance de la menace terroriste est signalée, l’absence de résultats décisifs est actée. L’alarme n’est pas nouvelle, mais sa réaffirmation devant le Conseil deux ans après le pic institutionnel de l’AES constitue un signal politique difficile à minimiser.

L’héritage du G5 Sahel et le piège des comparaisons flatteuses

Pour évaluer le bilan de l’AES, la comparaison avec son prédécesseur s’impose. Le G5 Sahel, créé en 2014 avec sa force conjointe opérationnelle à partir de 2017, s’est dissous entre 2022 et 2023 après les retraits successifs du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Une étude quantitative sur la violence politique dans les pays du G5 entre 2018 et 2023 établit que les événements violents ont « presque quadruplé » sur la période, et que les décès liés ont été multipliés par cinq — avec un pic en 2023, au moment même où l’AES se constitue.

La dissolution du G5 ne s’est donc pas accompagnée d’un recul de la violence : elle a coïncidé avec son acmé. Ce que l’AES hérite, c’est une situation déjà dégradée par des années d’inefficacité de la force conjointe précédente, aggravée par le retrait des forces étrangères. Selon la Fondation pour la Recherche Stratégique, la capacité opérationnelle de l’AES à structurer une réponse militaire efficace « reste encore à prouver », en raison notamment de l’absence d’une force pleinement interopérable et d’états-majors réellement intégrés.

L’analyste Arthur Banga, enseignant-chercheur spécialiste des questions de défense à l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan, résume ce diagnostic dans les termes les plus directs : le bilan opérationnel de l’AES est « beaucoup plus mitigé » que le discours officiel ne le laisse entendre, notamment du fait de l’absence de doctrine commune et du déficit d’exercices conjoints suffisants.

La question du partenariat russe et de ses coûts réels

L’un des éléments les plus structurants de la période post-G5 est le recours aux forces russes — d’abord le groupe Wagner, transformé depuis 2024 en Africa Corps — comme partenaire sécuritaire de substitution aux forces françaises et onusiennes. Au Mali, l’opération Barkhane s’est retirée en août 2022 ; la MINUSMA a achevé son départ fin 2023. Le Council on Foreign Relations avait alerté dès le second semestre 2023 que les attaques « avaient plus que doublé » après l’achèvement de la première phase du retrait onusien.

L’évaluation du partenariat russo-sahélien par les sources indépendantes est sévère. Un rapport du ministère français des Armées note que malgré une présence estimée à 10 000 hommes sur le continent, les groupes jihadistes ont progressé au Mali, et les morts de civils ont triplé entre 2021 et 2024. Le rapport de l’organisation The Sentry, publié en août 2025, conclut à l’échec opérationnel de Wagner : la menace terroriste n’est pas éliminée, les violences contre les civils ont augmenté, et la présence russe a « altéré la confiance des Maliens envers leur armée ». Human Rights Watch documente pour sa part, en 2025, des exécutions sommaires et des disparitions forcées d’au moins 81 civils imputées à l’armée malienne et à son allié Wagner.

Ces violations ne sont pas sans conséquence opérationnelle : elles alimentent les griefs communautaires qui nourrissent le recrutement jihadiste, fragilisent le renseignement local et compromettent l’ancrage territorial de l’État — autant de défis que l’AES ne peut résoudre par la seule coordination interarmées.

Ce que l’AES dit, ce que l’ONU entend

La réponse de l’Alliance à la séance du 15 juillet 2026 a été structurée sur deux niveaux. L’ambassadeur burkinabè Saïdou Zongo, intervenant au nom de la Confédération, a déclaré que les pays membres « ont foi en l’avenir » et s’est dit ouvert au dialogue, notamment aux initiatives du Togo, de l’Union africaine et de l’UNOWAS. Une lettre conjointe des ministres des Affaires étrangères des trois États a par ailleurs été adressée au Président du Conseil de sécurité, dénonçant ce qui est présenté comme un soutien ukrainien au terrorisme international au Sahel — une accusation qui, formulée dans ce cadre onusien, témoigne autant d’une stratégie de communication que d’une réponse substantielle aux alertes sécuritaires.

Cette posture — réaffirmation de la souveraineté, disponibilité rhétorique au dialogue, rejet des ingérences — est cohérente avec la doctrine politique de l’AES depuis sa fondation. Elle ne répond pas, en revanche, à la question centrale posée par les données : pourquoi, malgré une coopération militaire plus affichée que jamais, les populations civiles des trois pays restent-elles aussi massivement exposées ? Selon le rapport HNRO 2025 coordonné par OCHA, près de 29 millions de Sahéliens avaient besoin d’une aide vitale et de services de protection cette année-là — un chiffre qui mesure, en creux, l’échelle du déficit sécuritaire.

Une inflexion encore à démontrer

L’Alliance des États du Sahel n’est pas une fiction institutionnelle. Elle a produit des mécanismes de coordination inédits, des opérations conjointes réelles et une volonté politique de coopération plus affirmée que ce que le G5 Sahel avait jamais réussi à formaliser. Aly Tounkara, directeur du Centre Stratégique du Sahel, reconnaît que le « trio d’armées » a facilité la mutualisation des efforts — tout en soulignant que la menace continue à se « métastaser » malgré des succès tactiques dans la zone du Liptako.

C’est précisément ce hiatus entre résultats tactiques et tendances stratégiques qui constitue le vrai défi analytique. Une alliance peut gagner des batailles et perdre la guerre contre l’insécurité si les racines du phénomène — gouvernance, économie de la violence, griefs communautaires — ne sont pas traitées en parallèle. La séance du 15 juillet 2026 au Conseil de sécurité ne ferme pas ce dossier : elle invite à poser, avec rigueur, la question que les capitales de l’AES préfèrent esquiver. Combien de temps encore les succès tactiques pourront-ils tenir lieu de bilan ?


Sources