Ghana : Mahama prépare la présidence de l’Union africaine
À cinq mois de la prise de fonction de John Mahama à la tête de l’Union africaine, Accra a déjà reçu cinq rapports d’un comité d’experts mandaté pour structurer la présidence ghanéenne. La démarche tranche avec les précédents d’improvisation et rappelle, toutes proportions gardées, la méthode rwandaise de 2018. Reste à savoir si la préparation suffira là où d’autres ont achoppé.
Un dispositif inédit à l’échelle de la rotation continentale
La présidence de l’Assemblée de l’Union africaine est annuelle et suit une rotation entre les cinq régions du continent. Elle est, par construction, brève et peu institutionnalisée. La majorité des États qui en héritent abordent l’exercice sans cadre programmatique formalisé, au risque de voir leur mandat se réduire à une représentation protocolaire.
Le Ghana a choisi une autre voie. Le ministre des Affaires étrangères Samuel Okudzeto Ablakwa préside un comité de treize experts de haut niveau, dont des figures comme l’ancien responsable onusien Mohamed Ibn Chambas et l’ambassadeur Kwasi Quartey, chargés de produire un African Union Strategy and Implementation Document. Cinq rapports ont d’ores et déjà été remis au président Mahama, couvrant la stratégie générale, les piliers prioritaires et le programme de travail opérationnel.
Les axes identifiés sont classiques dans leur formulation, sécurité, intégration économique, gouvernance, positionnement international de l’Afrique, mais leur déclinaison en feuille de route structurée est moins courante. L’objectif affiché est explicite : éviter une présidence improvisée, conférer au mandat une portée opérationnelle et, selon les termes des autorités ghanéennes, renforcer la voix et l’autonomie du continent.
Le précédent Kagame : réforme technocratique et résultats contrastés
La comparaison la plus pertinente s’impose d’elle-même. En 2018, Paul Kagame avait abordé la présidence de l’UA comme une campagne de réforme technocratique. Mandaté dès 2016 pour proposer un plan de transformation institutionnelle, il avait constitué une équipe d’experts ad hoc, organisé des séminaires avec ses pairs en dehors des sommets ordinaires et s’était appuyé sur une troïka réunissant ancien, actuel et futur président de l’UA pour assurer une continuité que le mandat annuel ne garantit pas structurellement.
Le bilan de cette présidence rwandaise est documenté et nuancé. Du côté des avancées : une rationalisation des commissions de l’UA, ramenées de huit à six, une réduction du nombre de sommets, une dynamique relancée autour de la Zone de libre-échange continentale africaine. Du côté des limites : l’objectif d’autofinancement de l’organisation, censé reposer sur une taxe de 0,2 % sur les importations non africaines, est resté largement inachevé. La réforme de la gouvernance interne de la Commission, qui prévoyait de donner au président de l’institution un pouvoir de nomination directe des commissaires, n’a pas abouti. Le modèle rwandais, aussi discipliné soit-il, s’est heurté aux rapports de force entre États membres.
Jakkie Cilliers, chercheur à l’Institut d’études de sécurité d’Afrique australe (ISS Africa), décrit l’UA comme une organisation devenue plus compétente, mais toujours freinée par des capacités nationales inégales et un déficit d’appropriation collective. Aubrey Matshiqi, cité par Le Monde, va plus loin : l’efficacité de la présidence, selon lui, dépend avant tout de qui l’occupe. La préparation compte, mais elle ne suffit pas à compenser des marges de manœuvre structurellement étroites.
Les précédents récents : entre intentions affichées et réalisations partielles
Entre 2020 et 2025, la présidence de l’Union africaine a successivement été exercée par l’Afrique du Sud, la RDC, le Sénégal, les Comores et la Mauritanie. Parmi ces mandats, celui de la Mauritanie, confié à Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, est le plus documenté. La présidence mauritanienne a mis en avant la médiation des conflits, la réforme du financement international et la sécurité alimentaire. Son gain symbolique le plus tangible reste l’admission effective de l’Union africaine au G20, présentée comme une victoire diplomatique collective.
La Mauritanie était néanmoins arrivée à la présidence comme un candidat de compromis, après des mois de blocage entre États membres. Ce contexte politique a pesé sur la profondeur programmatique du mandat. Les crises au Soudan, en RDC et en Libye ont fait l’objet d’initiatives, mais sans résolution durable. L’intégration économique via la ZLECAf a avancé, sans aboutir.
La présidence sénégalaise de Macky Sall (2022-2023) avait, elle, mis l’accent sur les réformes et l’intégration continentale, sans laisser de trace programmatique aussi nette que Kagame en 2018. La présidence comorienne d’Azali Assoumani en 2023 reste la moins documentée de la période, les sources disponibles n’en restituant guère que la dimension protocolaire liée à la rotation régionale.
Ce que le Ghana peut raisonnablement espérer
Le Ghana présente un profil diplomatique qui justifie l’ambition affichée. Troisième économie de la CEDEAO derrière le Nigeria et la Côte d’Ivoire, le pays s’est imposé comme un acteur de médiation régionale dans un contexte sahélien particulièrement difficile pour la CEDEAO. Sa tradition de participation aux opérations de maintien de la paix lui confère une crédibilité multilatérale supérieure à sa taille démographique et militaire. La candidature de John Mahama a reçu le soutien formel de la CEDEAO, ce qui réduit les risques d’un blocage régional au moment de la désignation.
Mais les contraintes structurelles demeurent. Le taux de recouvrement des contributions des États membres au budget de l’UA atteignait 88 % en 2023, chiffre correct mais qui masque le fait que les États membres ne financent qu’environ un tiers du budget total, le reste relevant de bailleurs extérieurs. Cette dépendance financière est précisément l’un des dossiers que la présidence ghanéenne entend traiter, sans que les leviers à sa disposition ne soient fondamentalement différents de ceux de ses prédécesseurs.
La brièveté du mandat est l’autre contrainte incontournable. Un an ne suffit pas pour transformer des priorités en réformes effectives, surtout lorsque les dossiers les plus urgents, sécurité au Sahel, impasse institutionnelle de la CEDEAO face à l’AES, mise en œuvre de la ZLECAf, nécessitent des négociations qui débordent largement le cadre d’une présidence annuelle.
La méthode contre l’improvisation, mais pas contre la réalité
Ce que la démarche ghanéenne offre de plus immédiatement mesurable, c’est une rupture avec l’improvisation. Arriver à la présidence de l’UA avec cinq rapports d’experts, une stratégie articulée et un programme de travail structuré est en soi un signal institutionnel. Cela permet d’occuper l’agenda dès les premières semaines, de ne pas perdre plusieurs mois à définir des priorités et de donner aux partenaires extérieurs un interlocuteur lisible.
Le précédent rwandais de 2018 montre cependant que la méthode, aussi rigoureuse soit-elle, se confronte aux réalités de l’organisation : souveraineté jalousée des États membres, financement chroniquement insuffisant, crises continentales qui absorbent l’énergie diplomatique. La question qui se posera dans un an n’est pas seulement de savoir si Mahama aura préparé sa présidence, mais si les conditions politiques continentales auront permis de traduire cette préparation en résultats concrets. Sur ce point, aucun comité d’experts ne peut se substituer à la négociation entre capitales.
Sources
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Ablakwa révèle le comité d’experts pour l’agenda de Mahama à l’UA : MyJoyOnline, 2025
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La Mauritanie, candidat du compromis, présidera l’Union africaine en 2024 : Le Monde, février 2024
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Réforme de l’Union africaine : Paul Kagame a obtenu des résultats mitigés : Le Monde, février 2019
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L’Union africaine manque de dirigeants à la vision réellement panafricaine : Le Monde, janvier 2022
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Bilan de la Mauritanie à la tête de l’UA : Afrik.com, 2025
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La double offensive diplomatique du Ghana dans les pays du Sahel : Le Point Afrique, mars 2025
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Sommet de l’UA : bilan d’une année hyperactive pour Paul Kagame : Jeune Afrique, 2019
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La course à la présidence tournante de l’Union africaine s’annonce agitée : ISS Africa, 2024
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Budget de l’UA : les États membres financent à 33 % le budget total : Policy Center for the New South, 2025