Le général de division Ibikunle Ademola Ajose prend la tête de l’opération Hadin Kai, la principale force interarmées du nord-est du Nigeria. Ce remaniement intervient alors que les factions jihadistes, Boko Haram et surtout ISWAP, ont multiplié leurs attaques en 2024, rendant urgente une révision de la conduite des opérations. La question n’est pas tant de savoir qui commande, mais si ce changement peut déboucher sur une stratégie véritablement différente.
Un remaniement qui s’inscrit dans une longue série
La nomination du général Ajose en remplacement du général de division Abdulsalam Abubakar, rapportée par Reuters, n’est pas un événement isolé dans l’histoire militaire nigériane. Depuis 2015, Abuja a multiplié les réajustements de commandement en réponse aux soubresauts de l’insurrection dans le bassin du lac Tchad. Le président Muhammadu Buhari avait dès janvier 2015 procédé à un limogeage massif de l’état-major, avant de déplacer le centre de commandement des opérations du nord-est d’Abuja à Maiduguri pour rapprocher la direction de la guerre du théâtre effectif. L’opération Lafiya Dole avait été lancée en juillet 2015, rebaptisée Hadin Kai en 2021 après la mort du chef jihadiste Abubakar Shekau.
En octobre 2025, c’est le président Bola Tinubu qui avait procédé à un vaste remaniement de la hiérarchie militaire, remplaçant le chef d’état-major des armées et plusieurs commandants, au nom d’un repositionnement global de l’architecture sécuritaire. Cette décision avait été présentée comme un effort pour améliorer la coordination interservices et renforcer la lutte contre le terrorisme. La nomination du général Ajose à la tête de Hadin Kai s’inscrit dans cette logique de réajustement continu, devenue une constante de la politique de défense nigériane depuis une décennie.
Une menace fragmentée, mais persistante
Pour comprendre les défis qui attendent le nouveau commandant, il faut d’abord saisir la cartographie actuelle des factions. Depuis la mort de Shekau en 2021, le paysage jihadiste du bassin du lac Tchad s’est articulé autour de deux grands pôles : ISWAP (l’État islamique en Afrique de l’Ouest) et JAS, le groupe Boko Haram historique désormais plus fragmenté.
ISWAP reste la faction militairement dominante. Les estimations pour 2024 lui attribuent entre 4 000 et 7 000 combattants, avec certaines évaluations allant jusqu’à 8 000 à 12 000 selon les sources du Crisis Group et les rapports onusiens. Sa zone d’activité principale couvre les États de Borno et de Yobe au Nigeria, avec des ramifications dans le bassin du lac Tchad au sens large. JAS, de son côté, a perdu en cohérence territoriale, mais conserve des sanctuaires dans les îles du lac Tchad et les monts Mandara à la frontière Nigeria-Cameroun, avec une présence signalée jusqu’au réservoir de Shiroro dans l’État de Kaduna. Les analystes estiment ses effectifs entre 1 500 et 2 000 combattants répartis dans ces enclaves.
Cette fragmentation ne signifie pas un affaiblissement absolu. En 2024, la BBC, s’appuyant sur des données du PNUD et de SBM Intelligence, recensait 191 incidents attribués aux deux factions, contre 147 en 2023 et 105 en 2022. Le bilan humain pour 2024 dépasse 200 morts et 300 blessés dans le nord-est, sans qu’un chiffre consolidé distinguant les victimes civiles des pertes militaires soit disponible de manière fiable. Depuis le début de l’insurrection en 2009, le PNUD estime à au moins 35 000 le nombre de personnes tuées directement dans les violences liées à Boko Haram et à ses factions.
La Force multinationale mixte : des succès tactiques sans victoire stratégique
Au-delà du commandement national, la lutte contre Boko Haram et ISWAP implique la Force multinationale mixte (FMM), qui réunit les armées du Nigeria, du Niger, du Tchad, du Cameroun et du Bénin. En 2024, l’opération Lake Sanity II a permis la neutralisation de 344 combattants, la reddition de 884 membres des groupes armés et l’arrestation de 340 personnes. Une offensive conjointe en juillet 2024 dans la zone du lac Tchad a causé environ 70 morts parmi les djihadistes selon les bilans de la FMM. Plus de 3 800 personnes déplacées ont également pu rentrer chez elles grâce à la sécurisation temporaire de certaines zones.
Ces chiffres sont réels, mais l’Institut d’études de sécurité (ISS Africa) les nuance : le nombre de redditions a fortement baissé, passant de 2 121 entre janvier et novembre 2023 à 884 sur la même période en 2024. La pression militaire produit des effets, mais ils ne sont pas linéaires. L’insurrection conserve une forte capacité d’adaptation, notamment grâce à des mécanismes de succession rapide au sein des cadres jihadistes qui limitent l’impact des pertes de commandement.
La crise humanitaire illustre l’ampleur du défi résiduel. Selon l’OCHA, environ 2,1 millions de personnes étaient déplacées dans les États de Borno, Adamawa et Yobe en 2024, et 7,9 millions de personnes dépendaient de l’aide humanitaire dans ces trois États. Ces chiffres soulignent que la stabilisation militaire, même partielle, n’a pas encore produit de retour à la normale pour les populations civiles.
Ce que peut – et ne peut pas faire un nouveau commandant
Les analyses des principaux centres de recherche sur la région convergent vers un constat sévère : les remaniements de commandement produisent des effets limités, mais insuffisants s’ils ne s’accompagnent pas de réformes plus profondes. Bulama Bukarti, expert régulièrement cité par VOA Afrique, estime que ces changements « ne modifieront pas la donne dans l’immédiat », tout en constituant une première étape. Idayat Hassan, directrice du Centre pour la démocratie et le développement à Abuja, appelle de son côté à une révision complète de la stratégie contre-insurrectionnelle, au-delà des seules nominations.
Le Crisis Group, dans ses analyses post-Shekau, souligne qu’en dépit d’une amélioration de la coordination air-terre et d’ajustements tactiques successifs, les forces nigérianes et leurs alliés n’ont pas encore trouvé de méthode fiable pour répondre à la plasticité d’ISWAP. Une victoire militaire seule paraît peu probable, dit l’organisation. L’Africa Center for Strategic Studies pointe quant à lui des problèmes structurels persistants : mauvaise gestion des ressources, moral insuffisant dans certaines unités, violations des droits humains ayant fragilisé la relation avec les populations civiles.
Le général Ajose hérite d’un théâtre opérationnel où les résultats tactiques ont été réels, des bases détruites, des cadres neutralisés, des milliers de redditions sur plusieurs années, mais où la résilience des factions reste entière. Son prédécesseur, le général Abdulsalam Abubakar, avait lui-même pris le commandement en avril 2025 dans un contexte de recrudescence des attaques dans l’État de Borno, sans que la situation ait été fondamentalement stabilisée. Le chef d’état-major Christopher Musa a confirmé publiquement que le remaniement s’accompagnait de l’envoi de nouveaux équipements, ce qui suggère une volonté de soutenir la transition par des moyens matériels supplémentaires. Mais la question des ressources humaines, formation, moral, professionnalisation des troupes de contact, reste plus difficile à résoudre par décret.
Un signal politique autant qu’opérationnel
La récurrence de ces remaniements révèle une tension structurelle propre au Nigeria : la pression politique pour afficher des résultats dans le nord-est se traduit systématiquement en changements de visages au sommet, alors que les problèmes de fond, coordination interagences, stratégie de stabilisation des zones reprises, réintégration des combattants repentis, gouvernance locale, requièrent des réponses institutionnelles de long cours.
Le nouveau commandant de Hadin Kai prend ses fonctions dans un contexte régional qui ne lui est pas favorable : le retrait des contingents nigériens de la FMM, consécutif au coup d’État de juillet 2023 à Niamey, a réduit la capacité de couverture au nord. La coopération avec Ndjamena reste opérationnelle mais tributaire des équilibres politiques internes au Tchad. Et ISWAP continue d’exploiter les espaces ruraux et lacustres que ni Hadin Kai ni la FMM ne contrôlent durablement.
La vraie question que pose ce remaniement n’est pas celle de la compétence du général Ajose, mais celle du cadre stratégique dans lequel il opérera. Si Abuja se contente d’un nouveau visage sans revoir la doctrine, les ressources et les mécanismes de coordination civilo-militaire, la prochaine rotation de commandement sera annoncée dans les mêmes termes que celle-ci : nécessaire, urgente, et insuffisante.
Sources
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Nigeria names new commander to lead military operations against Boko Haram : Reuters, septembre 2026
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Nigeria : Ibikunle Ajose prend la tête des opérations contre Boko Haram et l’ISWAP : Bénin Web TV
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Boko Haram, menace persistante sur les rives du lac Tchad : Le Monde, octobre 2024
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Capitaliser sur le succès de l’opération Lake Sanity contre Boko Haram : ISS Africa
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After Shekau : Boko Haram’s splinters (rapport en français) : International Crisis Group
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Nigeria Humanitarian Needs Overview 2024 : OCHA, 2024
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Au Nigeria, les nouveaux chefs de l’armée face à d’immenses défis sécuritaires : VOA Afrique
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Nigeria : changements dans l’appareil militaire face à l’insécurité grandissante : TV5 Monde
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