Depuis plusieurs années, les factions issues de Boko Haram ne dépendent plus exclusivement de cadres nigérians pour opérer au Cameroun. Des commandants camerounais occupent désormais des postes de commandement dans les départements du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga, transformant en profondeur la nature de la menace. Ce glissement structurel, documenté par l’Institut d’études de sécurité, interpelle l’ensemble des architectures sécuritaires régionales.
Boko Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun : quand l’insurrection s’enracine localement
Depuis plusieurs années, les factions issues de Boko Haram ne dépendent plus exclusivement de cadres nigérians pour opérer au Cameroun. Des commandants camerounais occupent désormais des postes de commandement dans les départements du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga, transformant en profondeur la nature de la menace. Ce glissement structurel, documenté par l’Institut d’études de sécurité, interpelle l’ensemble des architectures sécuritaires régionales.
Une localisation progressive, fruit d’une décennie de pression militaire
La transition entre commandement nigérian et encadrement local camerounais ne s’est pas opérée brutalement. Elle résulte d’une décentralisation contrainte, accélérée par les offensives militaires régionales lancées à partir de 2015. Sous la pression des opérations conjointes Nigeria-Cameroun et de la Force multinationale mixte (FMM) de la Commission du bassin du lac Tchad, les structures centralisées de Boko Haram ont été fragmentées, forçant les factions à déléguer davantage à des intermédiaires locaux.
Dans la faction héritière de Shekau, connue sous le sigle JAS (Jama’tu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad), cette logique était déjà à l’œuvre avant 2016 : des chefs de zone pouvaient être désignés localement, parfois parmi des figures criminelles reconverties en lieutenants, avec une autonomie opérationnelle importante sur le terrain. La scission de 2016 entre la branche Shekau et celle d’al-Barnawi (qui donnera naissance à l’ISWAP/EIAO) a accentué ce mouvement : la première s’est repliée dans la zone Sambisa–monts Mandara, en contact direct avec le territoire camerounais, renforçant mécaniquement le rôle des réseaux locaux transfrontaliers.
Ce que Crisis Group avait déjà signalé dans ses rapports sur l’Extrême-Nord, à savoir la présence camerounaise surtout concentrée dans la branche Shekau, s’est depuis consolidé en un phénomène de commandement structuré, et non plus seulement de supplétifs de terrain.
Des cadres locaux aux fonctions stratégiques élargies
C’est précisément ce saut qualitatif que documente l’Institut d’études de sécurité (ISS) dans son analyse consacrée à la mutation de la menace jihadiste au Cameroun. Au moins cinq commandants camerounais opèrent entre Ngoshé et la zone Sambisa, avec une capacité de mobilisation estimée à environ 1 000 combattants dans les seuls départements du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga. Ces chiffres restent des ordres de grandeur, aucune vérification indépendante n’est possible sur le terrain, mais ils signalent une densification du commandement local sans précédent.
Les fonctions exercées par ces cadres dépassent la simple exécution tactique. Selon l’ISS, ils assurent la planification d’attaques, le recrutement, le soutien logistique et l’accès aux ressources locales. L’exemple de l’EIAO est révélateur : Abu Zara, Camerounais originaire du Mayo-Sava, aurait été chargé par la branche d’al-Barnawi de mettre en place une cellule aux abords du parc national de Waza. Dans la faction JAS, Ali Ngulde, présenté comme numéro deux du groupe, disposerait d’un conseiller spécial chargé des opérations côté camerounais. L’organigramme se stratifie, se camerounise.
Cette évolution n’est pas le seul fait d’une délégation hiérarchique venue du Nigeria. Elle s’alimente de dynamiques internes à la région : la connaissance intime du terrain, l’appartenance aux réseaux communautaires, la maîtrise des dialectes locaux et la capacité à activer des solidarités tribales ou familiales confèrent à ces cadres une valeur opérationnelle que ne peut pas offrir un commandant étranger.
Les ressorts socio-économiques d’un enracinement durable
Comprendre la localisation de l’insurrection suppose d’examiner les conditions qui la rendent possible. Les études de terrain convergent : le recrutement de combattants camerounais, et, a fortiori, l’ascension de certains d’entre eux vers des fonctions de commandement, s’explique d’abord par une économie de la survie.
L’Extrême-Nord est la région la plus pauvre du Cameroun, avec des taux de scolarisation et d’alphabétisation parmi les plus faibles du pays. Le chômage des jeunes y est structurel, l’économie formelle quasi absente. Boko Haram a su exploiter ce terreau en proposant des revenus immédiats, motocyclettes, primes de recrutement, salaires promis, transformant l’engagement armé en alternative économique pour une fraction de la jeunesse. Les effets de réseau amplifient cette dynamique : avoir un proche déjà lié à une faction augmente significativement la probabilité d’association, comme le note une étude de l’Université des Nations Unies menée dans le contexte du bassin du lac Tchad.
La coercition joue également un rôle non négligeable, notamment dans les zones les plus exposées du Mayo-Sava. L’enracinement ne procède donc pas d’une adhésion idéologique uniforme, mais d’un mélange de vulnérabilité économique, de pression sociale et, dans certains cas, de contrainte directe.
Un défi structurel pour Yaoundé et pour la CBLT
La localisation de l’insurrection modifie fondamentalement les termes du problème sécuritaire. Tant que le commandement résidait principalement au Nigeria, les opérations militaires transfrontalières et les pressions sur les bastions nigérians permettaient, au moins théoriquement, de dégrader la capacité de commandement des factions côté camerounais. Ce levier s’émousse dès lors que la direction est désormais ancrée localement.
Pour Yaoundé, le défi est double. Sur le plan militaire, il s’agit de neutraliser des réseaux de commandement qui connaissent mieux le terrain que n’importe quelle unité déployée depuis la capitale. Sur le plan civil, il s’agit de démanteler les relais locaux, économiques, communautaires, familiaux, qui assurent la continuité de l’organisation entre deux offensives.
La Commission du bassin du lac Tchad, de son côté, a évolué vers une stratégie combinant pression militaire soutenue, via les opérations Lake Sanity I (mars-juin 2022) et Lake Sanity II (lancée en avril 2024), et stabilisation civile structurée autour de sa Stratégie régionale de stabilisation, de relèvement et de résilience. Mais le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a lui-même relevé, en 2024, que les composantes policières et civiles prévues dans le concept d’opérations de la FMM restaient largement sous-opérationnelles.
Le phénomène de localisation pose également un problème aux programmes de désengagement. Le Comité national de désarmement, démobilisation et réintégration (CNDDR) a annoncé la réinsertion sociale de plus de 1 000 ex-combattants de Boko Haram, et des évaluations ponctuelles montrent des résultats encourageants en termes de cohésion communautaire. Mais l’IFRI notait en 2023 que l’exécution de la politique nationale de DDR restait « extrêmement déficiente » faute de volonté politique et de financement. Et l’ISS lui-même souligne que les efforts de réintégration piétinent, sans cadre national clair assorti d’indicateurs mesurables.
Une dynamique régionale qui dépasse le seul Cameroun
Le phénomène camerounais n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance plus large observable à l’échelle du Sahel : la localisation progressive des structures de commandement jihadistes, qu’il s’agisse du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) au Burkina Faso, où des commandants locaux burkinabè ont été identifiés à la tête de katibas régionales entre 2021 et 2024, ou du JNIM dans le centre du Mali, dont l’enracinement dans les mécanismes de régulation locale s’est considérablement approfondi depuis 2020.
Cette convergence suggère une adaptation stratégique des organisations jihadistes transnationales face aux contre-insurrections : en déléguant le commandement à des cadres locaux, elles gagnent en résilience face aux décapitations ciblées, en légitimité communautaire et en capacité de survie à long terme. Ce que les militaires appellent parfois « l’effet hydre », couper une tête pour en voir pousser d’autres, prend ici une dimension structurelle.
Pour les décideurs régionaux, la question qui se pose n’est donc plus seulement de savoir comment contenir Boko Haram dans le bassin du lac Tchad, mais de comprendre comment inverser un processus d’enracinement qui, s’il n’est pas traité à la racine, économique, sociale, institutionnelle, rendra la menace imperméable aux seules réponses militaires. Le bassin du lac Tchad est-il en train de produire les conditions d’une insurrection de seconde génération, camerounaise dans ses cadres, transnationale dans ses ambitions ?
Sources
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Les commandants camerounais de Boko Haram étendent la portée du groupe : Institut d’études de sécurité (ISS)
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Extrême-Nord du Cameroun : confronter Boko Haram : International Crisis Group
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La politique nationale de DDR des ex-combattants de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun : IFRI, 2023
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Stratégie régionale de stabilisation, de relèvement et de résilience du bassin du lac Tchad : Commission du bassin du lac Tchad / Union africaine
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Rapport final – Projet réinsertion ex-combattants Boko Haram : PNUD/Fonds pour la consolidation de la paix, 2023
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Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun : l’arbre qui cache la forêt : IFRI
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L’insécurité monte au Cameroun alors que les efforts de réintégration piétinent : Institut d’études de sécurité (ISS)
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Cinq zones de violence – groupes islamistes militants au Sahel : Africa Center for Strategic Studies
- Bassin du lac Tchad : le HCR tire la sonnette d’alarme face à une spirale sécuritaire inédite
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