Nigeria–Afrique du Sud : la xénophobie met les relations bilatérales à l’épreuve

La rédaction

septembre 11, 2026

Le Nigeria a gelé ses visites officielles en Afrique du Sud, marquant une rupture supplémentaire dans une relation bilatérale déjà profondément fragilisée par les épisodes répétés de violences xénophobes. Confrontée aux assassinats, aux violences physiques et aux pillages visant ses ressortissants sur le sol sud-africain, l’Assemblée nationale d’Abuja a choisi le retrait diplomatique pour signifier à Pretoria que l’absence de sanctions a désormais un coût. Au-delà des tensions entre deux des principales puissances du continent, c’est la cohérence même du projet d’intégration africaine qui se trouve interrogée.

Un signal politique aux racines bien ancrées

La suspension des visites parlementaires nigérianes n’est pas un acte isolé. Elle s’inscrit dans une séquence diplomatique désormais bien rodée entre Abuja et Pretoria, dont chaque flambée xénophobe en Afrique du Sud constitue un nouveau chapitre. La crise la plus aiguë remonte à 2019, lorsqu’une vague de violences avait fait au moins douze morts selon les bilans les plus cités. À l’époque, Le Monde rapportait que l’Afrique du Sud avait temporairement fermé son ambassade à Abuja, craignant des représailles, tandis que le Nigeria rappelait son ambassadeur à Pretoria et boycottait le Forum économique mondial du Cap. L’émissaire Jeff Radebe avait finalement été dépêché à Abuja pour présenter des excuses, désamorçant provisoirement la crise.

Avant cela, en 2015, déjà, le Nigeria avait rappelé son ambassadeur après des attaques similaires. Ce précédent avait démontré qu’Abuja était prêt à mobiliser les leviers diplomatiques pour répondre à ces violences, sans pour autant que Pretoria adopte des mesures structurelles durables. La suspension parlementaire actuelle s’inscrit dans cette continuité : c’est un signal fort, mais dont l’efficacité dépend, comme les fois précédentes, de la réponse sud-africaine.

Le silence initial de Pretoria est lui-même révélateur. Selon les informations disponibles, un porte-parole du gouvernement sud-africain n’a pas répondu immédiatement aux demandes de commentaire lors de l’annonce de la suspension. Cette absence de réaction prompte trahit soit une sous-estimation de la gravité du geste, soit une incertitude sur la manière d’y répondre sans alimenter davantage les tensions.

La xénophobie sud-africaine : un phénomène récurrent, des causes structurelles

Pour comprendre pourquoi ce cycle se répète, il faut regarder au-delà des épisodes de violence et examiner les ressorts profonds du phénomène. Depuis les émeutes de mai 2008, qui avaient causé environ 62 morts, essentiellement des ressortissants zimbabwéens, mozambicains et malawites, et fait des dizaines de milliers de déplacés, l’Afrique du Sud traverse régulièrement des flambées de violence antimigrante. Les épisodes de 2015, 2016 et 2019 ont chacun visé des communautés étrangères installées dans les townships et les centres urbains, souvent des commerçants perçus comme des concurrents économiques.

Les analyses académiques convergent vers une lecture structurelle. Le chercheur Loren Landau, spécialiste des migrations en Afrique australe, insiste sur le fait que la xénophobie n’est pas causée par les migrants en tant que tels, mais constitue une réponse à l’échec de l’État sud-africain à transformer la société après 1994. Les inégalités héritées de l’apartheid, la pauvreté endémique et la désillusion face aux promesses de l’ère post-apartheid alimentent un sentiment d’injustice qui cherche des boucs émissaires accessibles. Les migrants africains, souvent visibles dans l’économie informelle, remplissent ce rôle.

Le contexte économique aggrave le tableau. Selon Statistics South Africa, le taux de chômage officiel du pays oscillait entre 31,9 % et 33,5 % tout au long de l’année 2024, ce qui place l’Afrique du Sud parmi les économies les plus touchées par le chômage au monde. Dans ce contexte de pression extrême sur le marché du travail et sur les services publics, la compétition avec des travailleurs étrangers, réelle ou perçue, nourrit des ressentiments qui peuvent rapidement dégénérer en violence. Cette dynamique est également instrumentalisée par des acteurs politiques locaux cherchant à consolider leur base électorale sur fond de populisme antimigrant.

La communauté nigériane, cible et enjeu diplomatique

La communauté nigériane occupe une place particulière dans ce contexte. Les données officielles disponibles, issues d’une enquête communautaire de 2016, recensaient environ 30 000 Nigérians documentés en Afrique du Sud. Mais les estimations non officielles évoquent des chiffres bien supérieurs, allant de 100 000 à plusieurs centaines de milliers de personnes si l’on inclut les résidents en situation irrégulière. Cette communauté est largement implantée dans le commerce, notamment dans les secteurs de la téléphonie, de la restauration et du négoce, ce qui la rend particulièrement visible et, dès lors, particulièrement exposée lors des épisodes de violence.

C’est précisément cette vulnérabilité que le Parlement nigérian entend aujourd’hui sanctionner politiquement. La suspension des visites officielles est accompagnée d’un appel à Pretoria pour qu’il prenne des mesures urgentes : protéger les ressortissants nigérians, enquêter sur les incidents et poursuivre les auteurs de violences. Ce dernier point est essentiel. Amnesty International soulignait dès 2019 que des années d’impunité pour les crimes xénophobes constituaient le principal moteur de la récidive. Sans que les auteurs de violences soient traduits en justice, les cycles se perpétuent mécaniquement.

La réponse sud-africaine passée donne peu d’espoir d’un changement rapide. En 2019, les excuses présentées par Ramaphosa via son émissaire avaient certes contribué à apaiser la crise diplomatique immédiate, mais n’avaient pas débouché sur une politique migratoire plus protectrice ni sur des condamnations judiciaires significatives. Le risque est que la suspension parlementaire nigériane actuelle connaisse le même sort : une gestion à court terme de la crise, sans remède de fond.

Le paradoxe continental : intégration proclamée, migrants exposés

L’affaire dépasse largement le cadre bilatéral Nigeria–Afrique du Sud et met en lumière un paradoxe fondamental du projet d’intégration africaine. Le continent prône officiellement la libre circulation des personnes comme vecteur de développement. Le protocole de l’Union africaine sur la libre circulation affirme que la mobilité intra-africaine doit faciliter l’intégration continentale et la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Mais ces engagements restent largement normatifs tant que le protocole n’est pas ratifié et appliqué par les États membres.

Il importe de rappeler que le cadre de la CEDEAO, dont le Nigeria est membre fondateur, ne s’applique pas en Afrique du Sud. Le protocole de libre circulation de l’organisation ouest-africaine couvre uniquement les ressortissants des États membres au sein de l’espace CEDEAO. Un Nigérian en Afrique du Sud reste soumis au droit sud-africain de l’immigration, sans filet de protection communautaire. Cette lacune juridique illustre la fragmentation des régimes de protection des migrants africains selon les blocs régionaux.

Le Nigeria n’est pas seul à avoir réagi. Le Zimbabwe et le Mozambique, historiquement les premières victimes des violences xénophobes depuis 2008, ont organisé ou soutenu des opérations de rapatriement de leurs ressortissants lors d’épisodes récents. Des ONG zambiennes ont appelé la SADC et l’Union africaine à agir. Ces réactions dispersées révèlent l’absence d’un mécanisme continental cohérent de protection des migrants africains face à des violences survenant dans un pays membre de l’UA.

Un boycott symbolique en attente d’une réponse structurelle

La portée réelle du boycott parlementaire nigérian doit être évaluée avec lucidité. Sur le plan symbolique, la décision envoie un message clair : le Nigeria, première économie du continent par la taille de sa population et l’un des acteurs diplomatiques majeurs de l’Afrique subsaharienne, refuse de normaliser les violences visant ses ressortissants à l’étranger. La suspension des visites officielles prive certes les deux parlements d’un canal de dialogue direct, mais elle crée aussi une pression politique sur Pretoria.

Sur le plan pratique, en revanche, les précédents invitent à la prudence. Les rappels d’ambassadeurs de 2015 et 2019 n’ont pas produit de changements durables dans la politique migratoire sud-africaine ni dans la gestion judiciaire des violences xénophobes. La question qui se pose est donc celle de l’escalade : si la suspension parlementaire reste sans réponse concrète de Pretoria, Abuja sera-t-il prêt à franchir un palier supplémentaire, sanctions économiques, restriction des activités des entreprises sud-africaines au Nigeria, mobilisation de l’UA, ou le boycott s’essoufflera-t-il comme ses prédécesseurs ?

La réponse à cette question conditionnera non seulement l’avenir des relations Nigeria–Afrique du Sud, mais aussi la crédibilité des mécanismes africains de protection des droits des migrants. Dans un continent où la rhétorique de l’intégration et les réalités de la mobilité humaine divergent profondément, l’Afrique du Sud constitue à la fois le symbole d’un projet inachevé et le test de la capacité des États africains à se tenir mutuellement responsables de la sécurité de leurs citoyens hors de leurs frontières.

Sources