ANC xénophobie élections : le parti au pouvoir pris en étau par la vague « March and March »

La rédaction

juillet 8, 2026

En quelques semaines, un mouvement antimigrants inconnu il y a encore quelques mois a réussi à fracturer le discours public sud-africain et à contraindre le secrétaire général du Congrès national africain à admettre publiquement sa propre vulnérabilité. À l’approche des élections municipales de 2026, la xénophobie s’impose comme variable électorale centrale — et l’ANC ne sait pas encore comment la désamorcer sans s’y brûler.

Un mouvement qui capitalise sur une décennie de frustrations

Le rassemblement de Durban du 30 juin 2026 a matérialisé ce que beaucoup pressentaient : le mouvement « March and March », fondé il y a quelques mois à peine, est capable de mobiliser des milliers de personnes autour d’une exigence simple — l’expulsion des migrants sans papiers. Parmi les pancartes brandies ce jour-là, certaines portaient le slogan « Ramaphosa doit tomber », signalant une convergence explicite entre rejet des étrangers et défiance envers le gouvernement en place.

Le terrain était préparé de longue date. Le Monde rappelle que l’Afrique du Sud fait face depuis plusieurs années à une pression migratoire dont les contours restent difficiles à chiffrer : selon les déclarations du président Cyril Ramaphosa relayées par Africanews, quelque 450 000 personnes ont été interceptées à la frontière au cours des douze derniers mois, tandis que les estimations sur le nombre total de migrants en situation irrégulière oscillent entre 2 et 5 millions — chiffres que le gouvernement lui-même qualifie d’approximatifs, faute de statistiques officielles consolidées. Cette incertitude statistique nourrit à elle seule une partie du fantasme xénophobe.

Les conséquences humaines de ce climat ne se font pas attendre : des milliers de ressortissants malawites cherchent à être rapatriés depuis l’Afrique du Sud, tandis que la mort de plusieurs ressortissants étrangers — mozambicains, éthiopiens, malawites — dans des violences liées à ces mobilisations jette une ombre sur l’image internationale du pays.

Mbalula face à l’aveu : « nos adhérents pourraient se retourner contre nous »

La séquence la plus révélatrice de cette crise politique n’est pas venue des manifestants, mais du sommet même de l’ANC. Dans une déclaration recueillie par RFI le 5 juillet 2026, le secrétaire général Fikile Mbalula a formulé ce que le parti s’efforce habituellement de taire : « Bien sûr que l’ANC s’inquiète lorsque la population se mobilise et réagit à certains problèmes dont on imputera la responsabilité au gouvernement de l’ANC. C’est ce que tout le monde dira. Il y a une possibilité que nos adhérents se retournent contre nous. »

Cette admission est politiquement lourde. Elle confirme que l’ANC ne perçoit pas « March and March » comme un phénomène marginal ou folklorique, mais comme un signal potentiellement disruptif dans le tissu électoral du parti. La formulation même de Mbalula — « nos adhérents » et non « des électeurs flottants » — indique que le parti craint une hémorragie dans ses propres bases, et non seulement un déplacement de vote vers des partis concurrents.

Ce positionnement s’inscrit dans une trajectoire électorale déjà préoccupante pour le parti historique. Aux municipales de 2021, l’ANC avait obtenu 46,04 % des suffrages au niveau national — son pire score à ce scrutin, en recul de près de dix points par rapport aux 55,65 % de 2016. Aux élections générales de mai 2024, il a pour la première fois perdu sa majorité absolue à l’Assemblée nationale, contraint de former un gouvernement d’union nationale. La trajectoire est connue ; la question est de savoir si « March and March » en accélère la pente.

Zuma à l’affût, l’EFF comme contre-exemple

Dans cet espace politique ouvert par la frustration antimigrants, Jacob Zuma n’a pas tardé à tenter de se positionner. Depuis sa rupture avec l’ANC et la création de son parti Umkhonto we Sizwe (MK), l’ancien président cherche à incarner une alternative populiste pour les franges les plus désenchantées de l’électorat noir sud-africain. Lors des élections générales de 2024, le parti MK a obtenu 14,80 % des voix au niveau national, et jusqu’à 45,35 % au KwaZulu-Natal, province dont Durban est la capitale et où s’est tenu le rassemblement de « March and March ». La géographie n’est pas anodine.

Zuma dispose ainsi d’une base territoriale dans la région même où le mouvement xénophobe a choisi de démontrer sa force. La tentation de capitaliser électoralement sur cette effervescence antimigrants est évidente : elle lui permettrait de consolider son ancrage au KwaZulu-Natal tout en se distinguant d’un ANC qu’il accuse de gouverner au profit des élites plutôt que du peuple.

Faut-il pour autant conclure que « March and March » annonce un séisme électoral ? L’analyste politique Sandile Swana invite à la prudence méthodologique. « Il faut différencier la propagande physique dans les rues de sa répercussion concrète dans les urnes », déclare-t-il dans le même reportage de RFI. « Par exemple, l’EFF est capable de remplir des stades avec cent mille personnes. En réalité, l’EFF remplit même plus de stades que l’ANC, et pourtant cela ne s’est pas reflété dans ses résultats électoraux. » Les chiffres confirment cette lecture : malgré sa capacité de mobilisation, l’Economic Freedom Fighters n’a recueilli qu’environ 10,3 % des suffrages aux municipales de 2021, oscillant entre 8 % et 14 % selon les métropoles, sans parvenir à traduire sa visibilité de rue en gains électoraux significatifs.

L’ANC dans le piège de l’ambivalence migratoire

La difficulté structurelle de l’ANC face à cette crise tient à une contradiction que le parti traîne depuis plusieurs cycles électoraux. D’un côté, le parti se réclame de valeurs constitutionnelles de non-discrimination et de solidarité panafricaine, héritage direct de la lutte anti-apartheid et de l’appui reçu par le mouvement de libération auprès des pays voisins. De l’autre, il gouverne un pays où le chômage officiel dépasse 30 %, où les services publics sont en décomposition dans les townships, et où les frustrations sociales cherchent des boucs émissaires facilement identifiables.

Cette ambivalence a déjà conduit l’ANC, en 2016 comme en 2021, à une stratégie de double discours : condamnation formelle des violences xénophobes d’un côté, durcissement rhétorique sur les migrants « irréguliers » et renforcement des contrôles aux frontières de l’autre. Comme le rapporte Mediapart, les migrants sont désormais devenus les réceptacles symboliques d’une crise économique que le gouvernement peine à résoudre. Le risque pour l’ANC est de valider, même partiellement, ce cadrage xénophobe, et d’alimenter ainsi la légitimité des mouvements qu’il prétend contenir.

Face aux rassemblements antimigrants de juin 2026, la réaction du gouvernement s’est d’abord traduite par un rejet global des accusations de xénophobie et un renvoi de responsabilité vers les États d’origine — appelés à traiter les crises économiques et de gouvernance qui alimentent les flux migratoires. Cette posture, défensive et peu opérationnelle à court terme, n’apporte aucune réponse aux électeurs qui veulent entendre que leurs préoccupations sont prises au sérieux.

2026 : l’enjeu municipal comme test grandeur nature

Les élections municipales de 2026 constituent le prochain terrain d’épreuve. Elles interviendront dans un contexte de fragmentation politique accélérée : l’ANC doit désormais composer avec une opposition qui ne se résume plus à la DA et à l’EFF, mais inclut un MK fort de sa base zouloue et des mouvements de rue comme « March and March » dont la capacité à se transformer en force électorale reste à déterminer.

La question posée par Sandile Swana — celle de la conversion de la rue en urnes — sera au cœur des prochains mois. Si « March and March » parvient à s’institutionnaliser ou à nouer des alliances avec des partis existants, son poids politique pourrait dépasser la simple pression morale. Si, en revanche, il reste un phénomène de mobilisation cyclique sans structure durable, l’ANC pourrait absorber le choc sans perte électorale majeure — à condition toutefois de ne pas s’être laissé entraîner, entre-temps, dans une surenchère xénophobe qui lui aliénerait ses propres valeurs fondatrices et la communauté internationale.

L’Afrique du Sud dispose d’institutions électorales solides et d’une société civile active. Mais l’histoire des partis de libération africains, du Zimbabwe à la Namibie, montre que les héritiers de la lutte anticoloniale ne sont pas immunisés contre la tentation de sacrifier leurs principes sur l’autel du maintien au pouvoir. Pour l’ANC, la xénophobie comme variable électorale est moins une nouveauté qu’un vieux dilemme qui revient, cette fois, avec une intensité inédite.


Sources