Fin juin 2026, le ministère nigérien des Affaires étrangères a diffusé une circulaire ordonnant à ses missions diplomatiques de traquer les publications en ligne critiques des autorités de transition. Ce texte, dont RFI a révélé l’existence, s’inscrit dans un durcissement systématique de la répression numérique au Niger depuis le coup d’État de juillet 2023, un durcissement documenté, aux conséquences désormais mesurables.
Une circulaire qui transforme les ambassades en cellules de renseignement
Le texte est sans ambiguïté sur ses intentions. Les chefs de missions diplomatiques nigériennes à l’étranger sont sommés d’assurer une veille des contenus « diffamatoires » ou « injurieux » publiés en ligne par des ressortissants, de compiler des éléments de preuve, captures d’écran, liens URL, identifiants des auteurs et de rappeler aux Nigériens concernés les risques juridiques qu’ils encourent. Si nécessaire, ils devront solliciter les autorités compétentes des pays d’accueil.
Ce dispositif représente une instrumentalisation inédite du réseau diplomatique : les ambassades, dont la mission première est de protéger les ressortissants, sont ici requises de les surveiller et de les dénoncer. La Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961 prévoit certes que les missions s’informent « par tous les moyens licites » de la situation dans les pays hôtes, mais elle prohibe explicitement les actes de contrainte sur le territoire d’un État tiers sans son consentement. Recueillir des preuves à charge contre des résidents étrangers pour les transmettre à des autorités étrangères constitue une zone grise juridique sérieuse, susceptible d’être qualifiée d’ingérence dans les affaires internes de l’État d’accueil.
La résistance est venue, au moins partiellement, de l’intérieur même du réseau ciblé. Au Canada, le Haut conseil des Nigériens de l’extérieur (HCNE) a refusé de coopérer à ce dispositif, invoquant son statut apolitique et laïc ainsi que la contradiction fondamentale entre cette démarche et sa mission de protection de la communauté.
Déchéances de nationalité et listes terroristes : des précédents documentés
La circulaire de juin 2026 n’est pas une initiative isolée. Elle s’inscrit dans un continuum répressif dont les effets sur des membres de la diaspora sont déjà tangibles. Koffi Dove, secrétaire général du Conseil de résistance pour le renouveau démocratique africain, l’a formulé sans détour lors de son intervention sur RFI : « Ce n’est pas d’aujourd’hui que le régime de Niamey surveille les communications de ceux qui ne sont pas d’accord avec eux et qui vivent à l’extérieur. En preuve, toutes les déchéances de nationalité et les inscriptions sur les fichiers des personnes dites terroristes suite à des publications [sur les réseaux sociaux]. »
Ces affirmations trouvent un ancrage factuel dans des cas documentés. Depuis 2024, une ordonnance a instauré la déchéance provisoire de nationalité pour terrorisme et infractions graves, sur simple décision du président, sans condamnation définitive préalable. L’Observatoire pour la protection des défenseurs recense plus de vingt personnes déchues de leur nationalité depuis octobre 2024 sur ce fondement, pour des motifs aussi larges que « intelligence avec une puissance étrangère » ou « diffusion de données de nature à troubler l’ordre public ».
Parmi les cas récents, celui de la Dr Mariama Djibrine, médecin et défenseure des droits, déchue provisoirement de sa nationalité par décret du 11 juin 2026 pour « diffusion de données de nature à troubler l’ordre public » et « incitation à la révolte », illustre la plasticité de ces qualifications juridiques. Deux autres personnes, Takoubakoye Aminata Boureima et Djibo Yaya, avaient été visées par un décret similaire dès avril 2026, pour des faits incluant explicitement « diffamation, injures par moyen de communication électronique ». La formulation désigne sans équivoque des publications numériques, sans que les décrets précisent s’il s’agit de réseaux sociaux au sens strict.
Sur le terrain des inscriptions sur listes terroristes, Human Rights Watch a documenté en septembre 2024 les risques que présente la nouvelle base de données antiterroriste nigérienne : les critères d’inscription y sont si larges qu’ils couvrent la « diffusion de propos de nature à troubler l’ordre public », et des sources non vérifiées peuvent suffire à y faire figurer quelqu’un. Les conséquences, interdiction de voyager, gel des avoirs sont immédiates et sévères.
Un arsenal juridique hérité, mobilisé sans garde-fous constitutionnels
La répression numérique au Niger ne repose pas sur un corpus législatif entièrement nouveau. Le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) a surtout activé et radicalisé l’usage de textes préexistants : le code pénal, la loi sur la cybercriminalité et la loi n° 2019-33 portant régulation des communications électroniques. Ce qui a changé de manière déterminante, c’est le cadre dans lequel ces textes sont appliqués : depuis le 28 juillet 2023, l’ordonnance n° 2023-01 a suspendu la Constitution nigérienne, supprimant les garanties constitutionnelles de protection des droits fondamentaux qui auraient pu faire contrepoids.
Amnesty International a documenté des arrestations de militantes pour des publications jugées critiques envers les autorités; notamment le cas de la blogueuse Samira Sabou, sur le fondement des dispositions relatives à la cybercriminalité. Les peines encourues incluent emprisonnement et amendes substantielles.
La trajectoire du Niger dans les classements de liberté de la presse traduit cette dégradation en chiffres. Reporters sans frontières place le Niger au 120e rang mondial en 2026, contre la 66e place en 2023, une chute de 54 positions en trois ans, dont une dégringolade particulièrement brutale de 37 places entre 2025 et 2026, désignée par RSF comme la plus forte régression annuelle toutes catégories confondues.
Un modèle sahélien en formation, aux contours encore flous
La question de savoir si le Niger inaugure un modèle régional de surveillance transnationale de la dissidence mérite d’être posée avec prudence. Le Mali et le Burkina Faso, tous deux gouvernés par des juntes militaires issues de coups d’État survenus en 2021 et 2022, ont chacun restreint l’espace civique intérieur et exercé des pressions sur les médias. Mais les sources disponibles ne permettent pas d’affirmer que l’un ou l’autre ait formalisé un dispositif équivalent de surveillance numérique systématique de sa diaspora. La différence nigérienne tient peut-être à la mise par écrit : une circulaire diplomatique est un acte traçable, qui traduit une volonté d’institutionnaliser la surveillance plutôt que de la maintenir dans l’informel.
C’est précisément cette formalisation qui pose problème au regard du droit international. Si la Convention de Vienne reconnaît aux États le droit d’exercer une compétence extraterritoriale sur leurs ressortissants, cette compétence doit satisfaire aux exigences de nécessité, proportionnalité et base légale imposées par le droit international des droits humains. Une surveillance systématique de l’expression politique, organisée via des réseaux associatifs contraints et visant à produire des éléments à charge contre des résidents légaux d’États tiers, s’éloigne considérablement de ces standards.
La résistance du HCNE Canada constitue à ce titre un signal intéressant : elle indique que la diaspora n’est pas monolithique, et que certains de ses segments organisés refusent d’être transformés en auxiliaires de la répression. La vraie question, pour les prochains mois, est de savoir si d’autres associations de la diaspora nigérienne, dans d’autres pays, feront de même et si les États d’accueil, informés de l’existence de cette circulaire, choisiront d’y répondre officiellement.
Sources
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Le Niger appelle ses missions diplomatiques à assurer une veille des critiques émises en ligne à l’étranger — RFI, 6 juillet 2026
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Niger : déchéance de nationalité de la Dr Mariama Djibrine — FIDH, juin 2026
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Niger : une nouvelle base de données sur le terrorisme menace les droits — Human Rights Watch, septembre 2024
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Niger : deux nouvelles déchéances de nationalité — Les Échos du Niger, avril 2026
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Niger — Classement mondial de la liberté de la presse — Reporters sans frontières, 2026
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Niger : threatened and brought to heel — Amnesty International, mars 2025
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Convention de Vienne sur les relations diplomatiques, 1961 — Nations Unies