Gouvernement du Burkina Faso : entre reconquêtes annoncées et présence effective de l’État, un fossé persistant

La rédaction

septembre 15, 2026

Ouagadougou multiplie les annonces de victoires territoriales et affiche des chiffres spectaculaires de zones « libérées ». Mais entre la reconquête militaire et le retour effectif de l’administration civile, les données indépendantes révèlent un écart considérable que la communication officielle de la transition peine à combler.

Des chiffres officiels difficiles à vérifier

Le 7 août 2024, le ministre burkinabè de la Défense, Kassoum Coulibaly, annonçait que les forces armées avaient récupéré 69 % des territoires occupés par les groupes terroristes depuis 2022. Le capitaine Ibrahim Traoré avait lui-même cité des localités emblématiques, Baraboulé, Pétégoli, Nadiagou, comme exemples de zones désormais sous contrôle ou en phase de consolidation. Ces déclarations s’inscrivent dans un narratif cohérent : celui d’une armée qui aurait repris l’initiative et d’un État qui avancerait vers ses frontières.

Le problème est que ces affirmations résistent mal à l’examen des sources indépendantes. ACLED documente en 2024 des foyers de violence étendus dans l’Est, le Sahel, le Centre-Nord, la Boucle du Mouhoun et le Nord, précisément les zones présentées comme partiellement ou totalement reconquises. Les localités de Diapaga, Kantchari, Pama, Partiaga et Fada N’Gourma continuent d’apparaître dans les relevés d’incidents armés, ce qui décrit une situation de contrôle au mieux fluctuant, non stabilisé. Aucune cartographie indépendante consolidée ne valide les pourcentages avancés par Ouagadougou. Ce que les sources externes documentent, c’est une activité militaire accrue et des variations de contrôle local, pas une reconquête homogène et cartographiable.

La reconquête militaire, condition nécessaire mais insuffisante

Même à supposer que les gains militaires annoncés soient réels, ils ne constituent qu’une première étape. La question déterminante est celle qui suit : qui revient après les soldats ? L’expérience comparée au Sahel et dans d’autres théâtres de conflit similaires livre sur ce point un enseignement sévère.

Au Mali, entre 2013 et 2023, l’État a tenté de redéployer fonctionnaires et services essentiels dans les zones reprises aux groupes armés. Le bilan, documenté notamment par l’IFRI, est sans ambiguïté : les succès sont « essentiellement urbains ». La présence administrative a pu être restaurée dans les chefs-lieux, mais sans capacité à tenir durablement les zones rurales ni à y garantir un fonctionnement régulier des services publics. Dans les districts sanitaires du Nord, un rapport sénatorial français relevait qu’entre 20 et 30 % seulement du personnel avait consenti à revenir fin 2013, faute de volontaires acceptant de rejoindre des zones encore exposées. L’expérience nigériane dans le Borno State après 2015 livre un constat similaire : derrière l’avancée militaire contre Boko Haram, les fonctionnaires ne revenaient souvent que de façon ponctuelle depuis Maiduguri, et la normalisation complète est restée hors d’atteinte sur l’ensemble du territoire.

Au Burkina Faso, le point de départ est encore plus dégradé. Le gouvernement lui-même a reconnu officiellement que 4 773 agents publics ont été contraints de quitter leurs postes sous la menace terroriste depuis l’intensification des violences en 2019-2020. Les secteurs les plus touchés — santé, administration territoriale, éducation — sont précisément ceux dont la présence conditionne la légitimité de l’État aux yeux des populations. À cela s’ajoutent 5 319 structures éducatives fermées au 31 mars 2024 selon les données UNICEF, soit environ une école sur quatre à l’échelle nationale. Ces établissements fermés ne rouvrent pas mécaniquement au passage d’une patrouille militaire.

Plus de deux millions de déplacés : l’indicateur qui ne ment pas

Le nombre de personnes déplacées internes constitue peut-être le meilleur indicateur de la réalité des reconquêtes. Selon les agences onusiennes, le Burkina Faso compte encore, en 2024-2025, plus d’un million de personnes déplacées internes, après un pic qui avait dépassé les deux millions, concentrées dans le Sahel et le Centre-Nord, mais aussi dans l’Est, le Nord et la Boucle du Mouhoun. Si des retours ont bien été enregistrés, plus de 1,16 million de réinstallations selon le gouvernement burkinabè, leur durabilité et leurs conditions restent très inégalement documentées.

La persistance de ce chiffre massif pose une question simple : dans les zones officiellement « reconquises », les conditions objectives permettant le retour des populations sont-elles réunies ? Le retour durable suppose non seulement l’absence d’attaques directes, mais aussi l’existence de services fonctionnels, école, dispensaire, marché, administration, qui donnent à un ménage une raison concrète de regagner son village plutôt que de rester dans un site de déplacés. Or ces services ne peuvent eux-mêmes être rétablis que si des agents acceptent d’y travailler, ce qui renvoie au problème des 4 773 fonctionnaires déjà évoqués.

Le retour de l’État ne se décrète pas

Les travaux du chercheur Luca Raineri pour International Alert offrent un cadre analytique particulièrement pertinent pour évaluer cette situation. L’équation qu’il propose est exigeante : un retour effectif de l’État suppose une sécurité sans abus, un accès à la justice, une gouvernance inclusive des autorités coutumières et locales, et des services publics concrets, pas seulement des bâtiments administratifs rouverts ou des drapeaux replantés. En d’autres termes, la « reprise » reste largement formelle si l’État qui revient reproduit les logiques de prédation ou d’exclusion qui ont contribué à l’essor des groupes armés.

Cette grille de lecture est inconfortable pour tout gouvernement de transition, car elle déplace le curseur de la performance militaire vers la qualité de la gouvernance. Elle impose de distinguer ce qui peut être annoncé rapidement, telle localité sécurisée, tel axe rouvert, de ce qui se construit lentement et silencieusement : le retour d’une sage-femme dans un centre de santé, la réouverture d’une école avec un maître titulaire, la présence d’un agent forestier ou d’un percepteur d’impôts. Ces réalités-là n’ont ni la visibilité d’une opération militaire ni la simplicité d’un chiffre de territoire repris.

Un indicateur clé à surveiller

La capacité du gouvernement de la transition à concrétiser ce retour administratif dans les zones où il revendique une reconquête militaire sera, à terme, le principal indicateur permettant de mesurer la portée réelle de sa stratégie sécuritaire. Les communiqués officiels, les cartes de progression et les pourcentages de territoire « libéré » forment un récit politique cohérent. Mais la légitimité durable de l’État burkinabè dans ses périphéries sahéliennes se jouera sur un autre terrain : celui de la restauration quotidienne de services que les populations n’ont pas vus depuis des années.

La question qui mérite d’être posée aux décideurs, aux partenaires et aux observateurs n’est donc pas seulement « combien de territoire a été repris ? » mais « combien d’instituteurs, d’infirmières et de sous-préfets ont regagné leur poste dans ces territoires, et depuis combien de temps ? ». À ce stade, personne ne dispose d’une réponse consolidée et vérifiable à cette question — ce qui est en soi révélateur.

Sources