Le Financial Times a révélé comment A7, une société fintech adossée à la banque d’État russe Promsvyazbank, a fait transiter plus de 6,9 milliards de dollars dans le système bancaire mondial grâce à des sociétés-écrans et une usine à fausses factures. Ce qui pourrait sembler être un problème russo-occidental lointain ne l’est pas : A7 s’implante en Afrique, avec des bureaux annoncés à Lagos et Harare, des recrutements actifs au Togo et des délégations déjà repérées à Madagascar. Pour les régulateurs et les directions financières de la région, l’heure n’est plus à l’observation distante.
Un mécanisme conçu pour tromper, pas pour financer le développement
Pour comprendre ce que représente A7, il faut d’abord comprendre ce qu’est Promsvyazbank. La banque a été placée sous contrôle de l’État russe en décembre 2017, formellement nationalisée au printemps 2018, puis reconvertie, par une loi du 27 décembre 2019 en banque de référence du complexe militaro-industriel russe. Elle finance les contrats de défense, les entreprises d’armement, l’effort de guerre. Elle est sous sanctions de l’Union européenne depuis février 2022, exclue de SWIFT depuis le 12 mars de la même année, et visée par des mesures de blocage des États-Unis et du Royaume-Uni. Les correspondants bancaires qui ont voulu maintenir des relations avec des entités liées à PSB ont eux-mêmes subi des contraintes croissantes.
A7 est l’instrument de contournement de cet isolement. Selon l’enquête du Financial Times publiée le 22 septembre 2026, le réseau « s’est introduit dans le système financier mondial grâce à une vaste opération de falsification de documents », permettant à Standard Chartered, Citigroup et d’autres établissements internationaux de traiter des milliards de dollars sans détecter la nature réelle des opérations. Ces flux auraient notamment concerné des équipements à vocation militaire. Le chiffre de 6,9 milliards de dollars n’est pas une estimation approximative : il décrit l’ampleur documentée d’un circuit structurellement conçu pour mentir aux systèmes de conformité.
Le mécanisme repose sur deux piliers classiques mais efficaces : des sociétés-écrans dont la finalité est de dissocier l’origine des fonds de leur destination réelle, et de fausses factures servant à habiller des transactions illégitimes en opérations commerciales ordinaires. C’est précisément ce que les spécialistes du blanchiment basé sur le commerce, le TBML, ou Trade-Based Money Laundering, identifient comme l’un des vecteurs les plus difficiles à détecter pour les établissements bancaires, car il exploite la chaîne documentaire du commerce international.
L’expansion africaine d’A7 : des signaux convergents
L’implantation en Afrique n’est pas spéculative. Des bureaux ont été annoncés à Lagos et à Harare. Des recrutements ont été signalés pour le Togo. Des délégations liées au réseau ont effectué des visites à Madagascar. Et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a publiquement invité les pays africains à « rejoindre la plateforme ». Ce dernier élément mérite d’être retenu pour ce qu’il est : une démarche diplomatique de haut niveau en faveur d’un système que les enquêteurs occidentaux documentent comme une infrastructure de contournement de sanctions.
Le Centre for Information Resilience estime que cette expansion pourrait marquer une intégration plus étroite d’A7 dans les réseaux stratégiques russes en Afrique. Cette interprétation reste une hypothèse analytique, et non un fait établi. Mais les signaux d’implantation, eux, sont factuels.
Le choix des pays d’entrée n’est pas anodin sur le plan de la conformité internationale. Le Nigeria vient de sortir de la liste grise du GAFI en octobre 2025, après plusieurs années d’efforts réglementaires salués par l’institution. Cette sortie représente un acquis institutionnel important pour Abuja et pour la crédibilité de la place financière nigériane. Le Zimbabwe ne figure pas non plus sur la liste grise au moment où ces lignes sont écrites. Paradoxalement, c’est dans des pays qui tentent d’améliorer leur image de conformité que ce type de plateforme choisit de s’installer, précisément parce que leur accès aux correspondants bancaires occidentaux est en train de se reconstituer.
Ce que risquent concrètement les institutions africaines
Pour les directions de conformité et les banques centrales de la région, BCEAO, Banque centrale du Nigeria, régulateurs zimbabwéens, la question n’est pas abstraite. Elle se décline en risques opérationnels précis.
Le risque de contamination documentaire est le premier. Si des entreprises locales, des intermédiaires ou des banques de correspondance traitent des flux transitant par A7 sans le savoir, elles intègrent dans leur chaîne de transactions des documents falsifiés. Lorsque ces falsifications seront détectées par des correspondent banks occidentaux, ce n’est qu’une question de temps, comme l’illustre l’affaire ABLV en Lettonie, c’est l’ensemble de la relation de correspondance qui sera remise en cause, pas seulement la transaction problématique.
Le précédent letton est instructif à cet égard. ABLV Bank avait servi de corridor pour des flux liés à des clients russes et à des entités sanctionnées, via des sociétés-écrans et des opérations destinées à masquer l’origine réelle des fonds. FinCEN avait conclu que la banque avait « institutionnalisé le blanchiment d’argent ». La BCE a ensuite déclaré ABLV « en faillite ou susceptible de l’être ». La liquidation a suivi. La leçon principale retenue par les régulateurs européens : la surveillance locale seule ne suffit pas face à un modèle d’affaires conçu pour l’opacité transfrontalière, et les faiblesses structurelles d’un établissement peuvent condamner l’ensemble du secteur bancaire d’un pays à un coût réputationnel sévère.
Le risque de dé-risking est le deuxième vecteur de préoccupation. Les banques d’Afrique de l’Ouest ont déjà subi une érosion significative de leurs relations de correspondance bancaire. Selon des données citées par la Banque de France à partir d’une enquête du Conseil de stabilité financière, l’UMOA a perdu 10 % de ses correspondants bancaires entre 2010 et 2017. En 2015-2016, le taux de résiliation des relations de correspondance atteignait 6,9 % sur un an, soit 1 220 résiliations nettes pour 17 687 relations recensées. Ces chiffres documentent une fragilité structurelle que l’introduction de flux opaques liés à A7 pourrait aggraver rapidement.
Le risque de capture institutionnelle est le troisième, et peut-être le plus durable. Un réseau conçu pour contourner les règles ne cherche pas seulement à faire transiter de l’argent. Il a besoin d’intermédiaires locaux agents, juristes, responsables de conformité mal rémunérés, régulateurs insuffisamment outillés. L’implantation progressive crée des dépendances, des incitations et, à terme, des complicités qui peuvent s’avérer très coûteuses à défaire.
La question que les régulateurs doivent se poser maintenant
Le brief de conformité habituel traite A7 comme une menace de blanchiment parmi d’autres. Ce serait une erreur de cadrage. A7 n’est pas une fintech qui contourne accidentellement des règles : c’est un dispositif construit pour cela, adossé à une banque d’État russe dont la mission est explicitement liée à l’industrie de défense, promu au niveau ministériel comme alternative au système financier occidental. Son expansion en Afrique suit une logique géopolitique, pas une logique de marché.
Cela signifie que les outils habituels de diligence raisonnable peuvent ne pas suffire. Les documents présentés par A7 ou ses intermédiaires sont conçus pour paraître conformes. C’est précisément ce que l’enquête du Financial Times établit : Standard Chartered et Citigroup ont traité ces flux sans détecter la falsification. Si des établissements de cette taille et de cette expérience n’ont pas vu le problème, il serait imprudent de supposer que des banques régionales disposant de moyens plus limités en matière de conformité feront mieux.
La question pratique que les régulateurs de la CEDEAO et de l’UEMOA doivent désormais se poser est simple : qui portera le risque si ces flux sont découverts ? La réponse, dans tous les précédents connus, est la même : les institutions locales, leurs clients et leurs relations de correspondance. Pas les architectes du système.
Sources
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Financial Times (@FT) sur X, 22 septembre 2026 — Financial Times
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Promsvyazbank — Wikipedia — Encyclopédie collaborative, données institutionnelles
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ABLV Bank nommée institution de préoccupation primaire pour le blanchiment — FinCEN — FinCEN, février 2018
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Le GAFI retire le Nigeria de la liste grise après des réformes financières jugées concluantes — Financial Afrik, octobre 2025
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Russia Launches Crypto Scheme in Africa — ADF Magazine, mai 2026
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Africa Emerges as Testing Ground for Russia’s Parallel Financial Network — Business Insider Africa
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Rapport annuel de la zone franc 2018 — Banque de France — Banque de France, données sur les correspondants bancaires UMOA
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Sept banques russes exclues de SWIFT — Le Moci, mars 2022