Sénégal : Diomaye Faye relance le spectre d’une dissolution de l’Assemblée

La rédaction

septembre 25, 2026

En marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a laissé planer, le 24 septembre 2026, la perspective d’une dissolution de l’Assemblée nationale. Une prérogative constitutionnelle qu’il dit tenir en réserve, alors que son ex-Premier ministre Ousmane Sonko, désormais président de la chambre et chef de file du Pastef, s’oppose ouvertement à l’accord de 2,2 milliards de dollars signé avec le FMI le 1er septembre. La mécanique institutionnelle sénégalaise entre dans une phase de tension inédite.

Le signal envoyé depuis New York

C’est dans un entretien exclusif accordé à RFI et France 24 que Bassirou Diomaye Faye a formulé ce qui ressemble moins à une menace qu’à un avertissement calculé. Le président sénégalais n’a annoncé aucune décision, mais il a rappelé que la dissolution de l’Assemblée nationale figure parmi ses prérogatives constitutionnelles et que rien, dans le principe, ne l’en empêche. Il a précisé que le recours à cet instrument dépendrait du « contexte » et de la « nécessité » au moment venu.

La formulation est elliptique mais son adresse est transparente : Ousmane Sonko et les députés Pastef qui l’entourent. Après avoir été limogé de son poste de Premier ministre au printemps 2026, Sonko a opéré un retour spectaculaire à l’Assemblée nationale, dont il préside désormais le bureau. De là, il entend peser sur l’agenda législatif, et notamment sur le vote de la loi de finances rectificative (LFR) 2026, présentée comme le jalon budgétaire central de l’accord avec le Fonds monétaire international.

L’accord FMI, pomme de discorde interne au Pastef

Le 1er septembre 2026, le Sénégal a conclu avec le FMI un accord de programme de trois ans portant sur un prêt de 2,2 milliards de dollars. L’accord reste soumis à l’approbation formelle du Conseil d’administration du Fonds, et les autorités sénégalaises doivent préalablement apporter des mesures correctrices sur des irrégularités comptables dans les données budgétaires transmises. Le Sénégal a également rejoint le Cadre commun du G20 pour renégocier sa dette, dont le ratio dépasse désormais 130 % du PIB selon plusieurs estimations.

Faye a défendu cet accord avec conviction depuis New York, rejetant toute lecture austéritaire : « Dans un registre d’austérité, comme on veut le faire croire, on ne recrute pas 2 000 enseignants, on ne recrute pas plus de 2 000 personnels de santé. » Il a également mis en avant le doublement des bourses de sécurité familiale, passées de 35 à 70 milliards de FCFA en 2026, avec un objectif de 140 milliards et un million de bénéficiaires pour 2027, contre 500 000 auparavant.

Sonko, lui, n’a pas caché ses réserves. Depuis sa rupture fracassante avec le chef de l’État consommée publiquement au printemps 2026 selon Le Monde —, l’ex-Premier ministre conteste la trajectoire économique de l’exécutif. Son opposition au programme du FMI n’est pas seulement idéologique : elle lui offre un levier d’influence parlementaire considérable. Car si la LFR ne constitue pas formellement une condition unique de décaissement, elle s’inscrit dans un ensemble de jalons budgétaires que le FMI surveille de près. Un rejet ou une obstruction prolongée fragiliserait la crédibilité de l’accord aux yeux de Washington.

Pastef a néanmoins adopté, dans sa communication officielle, une ligne de retenue institutionnelle, appelant à un « dialogue loyal » avec la présidence. Le parti affirme que Sonko ne cherche pas l’« hostilité permanente » et plaide pour des institutions « debout », sans alignement automatique sur l’exécutif. L’équilibre entre cette posture de façade et le rapport de force réel reste instable.

Le verrou constitutionnel et la fenêtre de novembre

La Constitution sénégalaise encadre strictement le droit de dissolution. L’article 87 interdit au président d’y recourir durant les deux premières années de la législature, et fixe un délai de 60 à 90 jours entre la publication du décret de dissolution et la tenue du nouveau scrutin lequel doit se tenir un dimanche. L’Assemblée actuelle étant issue des législatives anticipées du 17 novembre 2024, les 130 députés Pastef et les 35 élus d’opposition ont été installés en décembre 2024. Selon l’interprétation dominante des constitutionnalistes sénégalais, la dissolution ne devient juridiquement possible qu’à compter de novembre ou décembre 2026, selon le point de départ retenu pour le calcul de la période d’irrévocabilité.

Plusieurs juristes ont livré des lectures nuancées. Abdou Khadre Diop soutient que le verrou temporel est levé à la fin de la période biennale ouverte en décembre 2024, ce qui repousse la possibilité légale à la fin de l’année en cours. Maïssa Diakhaté, qui décrit le système sénégalais comme un « patchwork constitutionnel » favorisant structurellement l’exécutif, estime que le risque de blocage institutionnel est faible et que le président dispose d’un pouvoir de dissolution très étendu une fois ce verrou levé. Un auteur d’opinion publié en septembre 2026 juge au contraire la dissolution « dangereuse » et « pas la bonne réponse à la crise actuelle », tout en fixant la date de possibilité au 2 décembre 2026.

Ce calendrier n’est pas anodin. Si Faye choisissait d’agir dès que le verrou est levé, le décret de dissolution publié fin novembre ou début décembre 2026 imposerait un scrutin en janvier ou février 2027, en plein exercice budgétaire. Le précédent de 2024 où le décret du 12 septembre avait fixé le scrutin au 17 novembre, soit dans la fourchette constitutionnelle montre que la mécanique peut s’activer rapidement dès lors que la volonté politique est là.

Une dissolution dans un paysage déjà fragmenté

Il convient de rappeler que Faye a déjà dissous une Assemblée nationale : c’était en septembre 2024, pour mettre fin à la majorité héritée de Macky Sall et obtenir une chambre favorable à son programme. Pastef avait alors décroché 130 sièges sur 165, soit une majorité absolue écrasante, avec près de 55 % des suffrages exprimés et un taux de participation d’environ 49,5 %. Cette victoire avait semblé consolider le tandem Faye-Sonko au sommet de l’État.

Deux ans plus tard, la donne a radicalement changé. La rupture entre les deux hommes a transformé la majorité parlementaire en adversaire potentiel de l’exécutif une configuration inédite dans l’histoire politique sénégalaise récente, où la dissolution avait jusqu’ici visé une opposition extérieure au camp présidentiel, comme lors du précédent de 2001 par Abdoulaye Wade contre l’Assemblée dominée par les socialistes.

Le signal envoyé depuis New York est donc à lire à plusieurs niveaux. Pour les investisseurs et les institutions financières qui suivent le dossier sénégalais, il traduit une incertitude budgétaire réelle : si le vote de la LFR venait à être bloqué ou dénaturé par une majorité parlementaire en dissidence, les engagements pris vis-à-vis du FMI perdraient une partie de leur assise. Pour les partenaires diplomatiques, il soulève la question de la stabilité institutionnelle d’un pays qui a déjà connu deux dissolutions parlementaires en moins de cinq ans. Pour Sonko et le Pastef, enfin, il pose une question existentielle : jusqu’où peut aller l’affirmation d’une autonomie parlementaire sans déclencher la sanction ultime de l’urne ?

La réponse dépendra moins du droit que du rapport de force politique au moment précis où la fenêtre constitutionnelle s’ouvrira. Et Faye, en évoquant publiquement cette option depuis le plus grand forum multilatéral du monde, a déjà commencé à négocier.

Sources