Depuis le 3 septembre, onze universités publiques camerounaises sont paralysées par une grève illimitée de leurs enseignants-chercheurs. Derrière ce mouvement déclenché par le Syndicat national des enseignants du supérieur (SYNES), se dessine un problème structurel bien plus ancien : celui d’une dette académique accumulée sur plus de deux décennies, que les paiements partiels annoncés par l’État n’ont pas suffi à éteindre.
Une dette de plus de deux décennies
Le contentieux financier au cœur de la crise n’est pas né en septembre. La dette académique réclamée par le SYNES couvre la période 2000-2021, soit vingt et un ans d’arriérés, pour un montant total avoisinant 15,5 milliards de francs CFA. À cette somme s’ajoutent les impayés de l’allocation spéciale pour la modernisation de la recherche universitaire, un mécanisme institué le 8 avril 2009 par décret présidentiel dans le cadre d’un compte d’affectation spéciale, et dont les versements trimestriels ont eux-mêmes accusé des retards chroniques.
L’État a reconnu la réalité de cette dette. En réponse à la grève, le gouvernement a annoncé le déblocage de plus de 66 milliards de francs CFA en faveur des enseignants-chercheurs, selon Actucameroun. Mais ces chiffres doivent être mis en perspective : selon le Journal du Cameroun, l’État n’aurait effectivement payé que 63 milliards sur une créance totale de 154 milliards de francs CFA, tous postes confondus. Le 21 septembre, le SYNES maintenait la grève en précisant que 97 milliards de francs CFA demeuraient encore dus.
Cette situation illustre un écart persistant entre les engagements formels de l’État et leur traduction budgétaire effective, un écart qui n’est pas conjoncturel.
Des contraintes budgétaires structurelles
Pour comprendre pourquoi cette dette s’est accumulée, il faut examiner la structure du financement public de l’enseignement supérieur camerounais. En 2023, le budget du ministère de l’Enseignement supérieur (MINESUP) s’établissait à 72,8 milliards de francs CFA, soit environ 1,15 % du budget général de l’État, lui-même arrêté à 6 345 milliards de francs CFA. Les dépenses publiques d’éducation dans leur ensemble représentent 2,6 % du PIB national, un niveau nettement inférieur aux recommandations internationales.
Ces enveloppes financent un système universitaire qui croît beaucoup plus vite que ses moyens humains. En 2023-2024, les universités publiques camerounaises accueillent des effectifs étudiants en forte expansion, avec un ratio d’encadrement estimé à environ 104 étudiants par enseignant permanent, contre 81 l’année précédente, selon l’annuaire statistique du ministère. Une telle dégradation, en l’espace d’un seul exercice académique, trahit à la fois la pression démographique sur le système et l’incapacité à recruter des enseignants en proportion.
Dans ce contexte, le financement des primes et allocations spécifiques, dont l’allocation pour la modernisation de la recherche, repose sur des mécanismes budgétaires particulièrement vulnérables aux aléas de trésorerie de l’État. Le compte d’affectation spéciale institué en 2009 n’a pas été doté de garanties de décaissement suffisantes pour assurer la régularité des versements trimestriels. C’est dans cet interstice entre la norme juridique et la réalité de l’exécution budgétaire que la dette s’est formée, année après année.
Un bras de fer récurrent, une logique de paiements partiels
La crise de septembre n’est pas un épisode isolé. Depuis 2000, le SYNES a lancé plusieurs mouvements de grève aux revendications quasi identiques : paiement intégral des arriérés, règlement des primes de recherche, audience avec la tutelle ministérielle. Les archives de ces conflits révèlent une logique immuable : l’État concède des paiements partiels suffisants pour calmer temporairement le mouvement, sans jamais solder l’intégralité du passif. La dette se réduit à la marge, avant de se reconstituer lors de l’exercice suivant.
En janvier 2026, le SYNES avait déjà déclenché une nouvelle grève de dix jours, précisément sur le non-respect des engagements pris lors du conflit précédent. En septembre, le mouvement reprend, amplifié, sous la forme d’une « rentrée académique morte » décrétée dans les onze universités d’État.
Le ministre de l’Enseignement supérieur, Jacques Fame Ndongo, a répondu en convoquant des réunions d’urgence et en annonçant des mesures de décaissement, tout en tendant la main au SYNES pour reprendre le dialogue, selon le Journal du Cameroun. Mais le syndicat a maintenu son mot d’ordre, estimant que les paiements annoncés ne couvraient pas l’ensemble des revendications. Au 24 septembre, RFI confirmait que les onze universités d’État restaient affectées par le mouvement.
Un phénomène régional qui interroge les modèles de financement
Le Cameroun n’est pas seul dans cette configuration. Au Congo-Brazzaville, l’Université Marien-Ngouabi a connu en juin-juillet 2024 quarante jours de grève pour des salaires impayés, une première suspension obtenue après le versement de deux mois d’arriérés. En octobre de la même année, un nouveau mouvement éclatait, portant cette fois sur des heures supplémentaires dues depuis 2018. La grève du SYNES s’inscrit donc dans une tendance sous-régionale : les États d’Afrique centrale peinent à honorer leurs engagements salariaux et indemnitaires envers leurs universitaires, exposant leurs systèmes d’enseignement supérieur à des interruptions répétées.
La Banque mondiale, dans ses recommandations sur le financement de l’enseignement supérieur en Afrique subsaharienne, plaide de longue date pour une diversification des ressources universitaires : contribution des étudiants via des frais modulés, programmes de bourses ciblés, mécanismes de financement liés aux résultats. Ces préconisations ont leur logique économique, mais elles ne répondent pas directement au problème camerounais, qui est moins celui de l’insuffisance globale des ressources que celui de la défaillance dans l’exécution des engagements déjà contractés par l’État envers ses propres personnels.
Réformer l’exécution budgétaire, pas seulement promettre
La vraie question posée par la grève des enseignants camerounais n’est pas celle du niveau global du budget de l’enseignement supérieur, même si celui-ci reste manifestement insuffisant au regard des besoins, mais celle de la fiabilité des mécanismes d’exécution budgétaire. Comment une dette peut-elle s’accumuler sur vingt et un ans sans que les institutions de contrôle budgétaire ne l’aient signalée comme anomalie systémique ? Comment un compte d’affectation spéciale créé en 2009 pour garantir le financement de la recherche a-t-il pu fonctionner pendant quinze ans avec des versements irréguliers sans correction structurelle ?
Tant que ces questions ne trouveront pas de réponse institutionnelle durable, que ce soit par la sanctuarisation budgétaire des allocations aux enseignants, par un mécanisme de règlement automatique des arriérés, ou par un audit indépendant des engagements de l’État envers ses universités, la logique du bras de fer périodique entre le SYNES et le gouvernement a toutes les chances de se perpétuer. Pour les étudiants qui vivent une nouvelle rentrée amputée, la question n’est pas seulement académique.
Sources
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RFI, « Cameroun : à un mois de la rentrée académique, les enseignants du supérieur entament une grève illimitée » : RFI Afrique, septembre 2026
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Koaci, « Cameroun : malgré des paiements partiels, le SYNES maintient sa grève illimitée dans le supérieur » : Koaci, 21 septembre 2026
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Journal du Cameroun, « Cameroun : dette académique, l’État a payé 63 milliards sur 154 milliards de F, le SYNES maintient la grève » : Journal du Cameroun, 2026
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Actucameroun, « Universités d’État : l’État débloque plus de 66 milliards de FCFA pour les enseignants-chercheurs » : Actucameroun, 18 septembre 2026
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RFI, « Cameroun : des enseignants du supérieur maintiennent leur grève, onze universités d’État restent impactées » : RFI Afrique, 24 septembre 2026
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MINESUP, Annuaire statistique de l’enseignement supérieur 2023-2024 : Ministère de l’Enseignement supérieur du Cameroun
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Beninwebtv, « Cameroun : 97 milliards FCFA restent dus, le SYNES maintient la grève » : Beninwebtv, 2026
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MINESUP, Communiqué 3e trimestre 2023 de la prime à la modernisation de la recherche universitaire : Ministère de l’Enseignement supérieur du Cameroun, 2023
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Stratégie du secteur éducation-formation 2023-2030 : AUF / Gouvernement du Cameroun