Le yuan en Afrique : CIPS, la tuyauterie discrète de l’expansion financière chinoise

La rédaction

septembre 28, 2026

L’adhésion de Bank of Kigali au système de paiement transfrontalier chinois CIPS marque une étape discrète mais significative dans la stratégie de Pékin pour ancrer le renminbi dans les infrastructures financières africaines. Loin d’être un acte isolé, cette connexion rwandaise s’inscrit dans une progression méthodique, presque capillaire, qui transforme peu à peu les tuyauteries du commerce sino-africain.

Bank of Kigali, troisième pionnier africain d’une architecture en construction

La nouvelle est passée sans fracas dans les chancelleries, mais elle mérite attention : Bank of Kigali est devenue, en septembre 2026, la première institution financière d’Afrique de l’Est et centrale à rejoindre directement le Cross-Border Interbank Payment System (CIPS), le réseau chinois dédié aux règlements transfrontaliers en yuan. La banque rwandaise n’est que le troisième acteur africain à obtenir ce statut de participant direct, après Afreximbank, admise en juin 2025, et Standard Bank, première banque commerciale africaine connectée en novembre 2025.

L’architecture du CIPS distingue deux niveaux d’accès. Les participants directs règlent leurs opérations en yuan sans passer par un intermédiaire ; les participants indirects transitent par une banque relais. Selon les données les plus récentes disponibles, le continent compterait entre 7 participants directs et une soixantaine à une soixante-et-onzième d’institutions affiliées toutes catégories confondues, un chiffre qui reflète la difficulté à obtenir une photographie stable d’un réseau en expansion rapide. Ce que cette donnée traduit sans ambiguïté, en revanche, c’est l’accélération du rythme d’adhésion depuis 2025.

Pour Kigali, l’intérêt opérationnel est immédiat. La Chine représentait en 2023 environ 550 millions de dollars d’échanges bilatéraux avec le Rwanda, dont 419 millions d’importations rwandaises depuis la Chine. La connexion directe au CIPS permet désormais de régler une partie de ces flux en yuan, sans passer par une banque correspondante en dollars, supprimant au passage les frais de conversion et les délais inhérents au système de messagerie SWIFT pour les opérations sino-rwandaises.

Le CIPS, rouage d’une stratégie d’internationalisation planifiée

Comprendre la portée de l’événement rwandais suppose de le replacer dans l’agenda officiel de la Banque populaire de Chine. Les objectifs formulés par Pékin pour la période 2025-2030 sont explicites : accroître l’usage international du renminbi dans le commerce, l’investissement et la finance transfrontalière ; développer les marchés offshore du yuan ; et « perfectionner » le CIPS comme infrastructure de règlement mondiale. Le système a traité, en 2024, 8,2 millions de transactions pour un montant total de 175 490 milliards de yuans, soit une hausse de 43 % en volume par rapport à l’année précédente, selon les données publiées par la Banque populaire de Chine.

Le CIPS n’est pas un doublon de SWIFT : il s’agit d’un système de règlement brut en temps réel, libellé exclusivement en renminbi, qui s’appuie d’ailleurs sur la messagerie SWIFT pour une partie de ses communications interbancaires. L’enjeu n’est donc pas de « remplacer » SWIFT, une formulation souvent inexacte dans le débat public, mais de créer un rail de paiement parallèle, dédié aux flux en yuan, progressivement indépendant des décisions américaines en matière de sanctions financières. Comme le note RFI, l’accès au CIPS ne signifie pas un abandon du dollar ni de SWIFT, du moins à court terme.

La Caisse des Dépôts française qualifie cette dynamique de « géofinance des infrastructures » : l’influence monétaire se construit moins par des déclarations politiques que par l’implantation patiente de normes techniques et de standards opérationnels dans les systèmes bancaires étrangers. Une fois qu’une banque est connectée au CIPS, elle dispose des compétences, des accords juridiques et des incitations pour traiter davantage d’opérations en yuan.

Le précédent asiatique, miroir instructif pour l’Afrique

L’Asie du Sud-Est offre un précédent analytiquement précieux. DBS China a été la première banque basée à Singapour à rejoindre le CIPS dès 2015, l’année du lancement du système. L’implantation s’est ensuite propagée par capillarité bancaire : les banques correspondantes de la région ont progressivement rejoint le réseau, direct ou indirect, portant à une centaine le nombre d’institutions de l’ASEAN connectées. Parallèlement, des pays comme la Thaïlande et la Malaisie ont développé leurs propres mécanismes de règlement en monnaies locales, montrant que CIPS peut fonctionner en complément d’autres dispositifs, sans nécessairement les supplanter.

L’enseignement central de ce précédent pour l’Afrique est que l’adoption d’un tel système est moins commandée par un discours géopolitique que par des conditions opérationnelles concrètes : volume commercial suffisant avec la Chine, banques relais disponibles, cadre de conformité adapté, et intérêt économique réel pour le règlement en renminbi. Sur ces critères, le Rwanda présente un profil favorable : sa banque centrale, la BNR, maintient un cadre prudentiel robuste, et la Chine est devenue le premier fournisseur du pays avec 18 % des importations de biens.

L’autre leçon est celle de la diversification. En Asie du Sud-Est, CIPS n’a pas éliminé la dépendance au dollar, qui reste impliqué dans environ 88 % des échanges de devises sur les marchés mondiaux, mais il a offert une option alternative sur les corridors sino-régionaux. Pour l’Afrique subsaharienne, où plus de 60 % de la dette publique extérieure est libellée en dollars selon les estimations du FMI, réduire la facture en monnaie américaine sur les échanges avec la Chine représente un gain marginal mais réel, surtout lorsque le dollar se renforce et renchérit le service de la dette.

Vers une cartographie africaine du yuan : trois risques à surveiller

La progression du CIPS en Afrique mérite cependant d’être lue avec nuance. Trois dimensions de risque s’imposent à l’analyse.

La concentration de la dépendance. Adopter massivement le CIPS, c’est substituer une dépendance infrastructurelle, vis-à-vis du dollar et de SWIFT, par une autre, vis-à-vis de l’architecture chinoise. La souveraineté monétaire n’est pas restaurée par ce transfert ; elle est réorientée. Les services de renseignement canadiens, dans une note publique sur la rivalité stratégique sino-américaine, soulignent explicitement que le CIPS sert à promouvoir l’usage international du renminbi et à renforcer l’influence de Pékin dans les zones couvertes par l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie.

L’articulation avec les systèmes panafricains. Le Système de paiement panafricain (PAPSS), dont les transactions ont bondi de plus de 1 000 % depuis son lancement selon les chiffres publiés début 2026, développe une logique complémentaire mais distincte : faciliter les échanges intra-africains en monnaies locales. La question stratégique n’est pas CIPS contre PAPSS, mais celle de leur interopérabilité : comment connecter les rails asiatiques aux rails africains sans que les seconds ne deviennent de simples extensions des premiers ?

L’asymétrie commerciale persistante. Le déficit commercial de l’Afrique vis-à-vis de la Chine a atteint 80 milliards de dollars en 2024. Régler ce déficit en yuan ne le réduit pas : il déplace simplement la devise dans laquelle il s’exprime. L’enjeu de fond reste la diversification et la valeur ajoutée des exportations africaines, pas seulement l’infrastructure de leur règlement.

La plomberie avant la politique

L’adhésion de Bank of Kigali au CIPS illustre une vérité plus large sur la dédollarisation en Afrique : elle ne se joue pas dans les grandes déclarations des sommets BRICS ni dans les appels à une monnaie commune africaine, mais dans les choix techniques discrets que font les directions bancaires lorsqu’elles sélectionnent leurs systèmes de règlement. C’est dans cette plomberie financière, les protocoles de messagerie, les comptes nostro en renminbi, les accords de correspondance bancaire, que se joue, lentement mais structurellement, la recomposition du système monétaire international.

Pour les décideurs financiers africains, la question n’est donc plus de savoir si le yuan progresse sur le continent, mais à quelle vitesse, dans quels corridors, et selon quelles conditions de réciprocité. Le précédent rwandais suggère que Pékin a compris que l’influence monétaire se construit nœud bancaire par nœud bancaire, et que l’Afrique de l’Est vient d’en ouvrir un nouveau.


Sources