Le Sénégal intensifie discrètement mais méthodiquement son dispositif sécuritaire le long de ses marges méridionales et orientales. Alors que le Mali et le Burkina Faso voient les groupes armés sahéliens progresser toujours plus au sud, Dakar cherche à ériger un bouclier préventif avant que la contagion ne frappe ses propres territoires. Une course contre la montre, dont l’issue reste incertaine.
Un front intérieur à double visage
La géographie sécuritaire du Sénégal est trompeuse. Le pays jouit d’une réputation de stabilité dans une sous-région meurtrie, mais ses périphéries racontent une autre histoire. Au sud, la Casamance demeure le théâtre d’une insécurité résiduelle entretenue par des factions du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) qui n’ont jamais totalement déposé les armes. Le processus de paix amorcé depuis 2014 a réduit l’intensité des hostilités, mais n’a pas effacé la menace : en décembre 2023, un véhicule militaire sautait encore sur une mine antichar au nord de Bignona, tuant quatre soldats. À l’est, la zone de Kédougou et de la Falémé cristallise une autre forme de violence, mêlant orpaillage clandestin, criminalité transfrontalière et premières manifestations d’une menace armée organisée.
C’est précisément pour répondre à cette double pression que l’armée sénégalaise a déclenché en février 2024 l’opération « Sentinelle Est », visant à sécuriser le couloir frontalier entre Kédougou et le Mali. L’opération a permis le démantèlement de plusieurs sites d’orpaillage clandestins le long du fleuve Falémé et l’interpellation d’une bande armée active de part et d’autre de la frontière avec la région malienne de Kayes. Un rapport de l’Organisation internationale pour les migrations daté d’octobre 2024 signale par ailleurs qu’une attaque attribuée à un groupe armé non identifié a été documentée au Sénégal en février 2024, fait rare, mais significatif dans une zone jusque-là relativement épargnée.
Le dispositif s’étend désormais sur plusieurs axes stratégiques : Mpack au sud, Moussala, Gouloumbou et Kalifourou vers l’est. Ces points ne sont pas choisis au hasard. Ils correspondent aux corridors de circulation les plus exposés aux flux transfrontaliers, légaux et illicites, et aux zones où l’État a historiquement exercé une souveraineté incomplète.
La progression sahélienne comme révélateur d’une urgence
Pour comprendre la logique de cette sanctuarisation, il faut regarder ce qui se passe de l’autre côté des frontières. La situation au Mali et au Burkina Faso en 2024 dépasse les scénarios les plus pessimistes formulés il y a cinq ans. Selon une analyse du Africa Center for Strategic Studies fondée sur des données ACLED, les groupes islamistes militants au Mali ont « étendu la portée de leurs activités vers le sud du pays » depuis leurs bastions du nord et du centre. Plus alarmant encore : les attaques dans un rayon d’environ 150 kilomètres de Bamako devaient presque tripler en 2024, signalant une avancée inédite vers la capitale malienne.
Au Burkina Faso, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’État islamique au Grand Sahara (ISGS) ont également poussé vers le sud, dans la zone du Liptako-Gourma, cette région trifontalière où Mali, Burkina et Niger se rejoignent à quelques centaines de kilomètres des frontières sénégalaises. Dans ce contexte, la question n’est plus théorique : combien de temps Dakar peut-il rester à l’écart de ce mouvement centrifuge ?
Les experts de l’Institut d’études de sécurité (ISS) formulent à ce sujet une réponse nuancée mais préoccupante. Ils estiment que le risque djihadiste « reste réel » dans les régions orientales du Sénégal, tout en précisant que les incidents observés ne pointent pas encore vers des cellules opérationnelles actives, mais davantage vers une pénétration accrue de la propagande radicale dans le sud-est frontalier du Mali. Le Timbuktu Institute, de son côté, documente une menace persistante autour de Kédougou, où les communautés locales signalent une présence croissante d’hommes armés.
La réponse de Dakar : prévenir plutôt que subir
Face à ce tableau, le président Bassirou Diomaye Faye a clairement défini l’orientation de sa politique de défense. Lors de ses déplacements au Mali fin mai 2024, il a insisté sur la nécessité de renforcer la coopération sécuritaire régionale par l’échange de renseignements et des patrouilles conjointes, affirmant que « le terrorisme n’a pas de frontières ». Le ministre des Forces armées, Birame Diop, a relayé ces instructions en accordant une priorité explicite au renforcement des liens opérationnels entre Dakar et Bamako.
Sur le plan bilatéral, le Sénégal a déjà posé des jalons avec la Guinée-Bissau, avec qui il a renouvelé ses accords de défense en novembre 2020 pour « mieux prendre en compte les défis sécuritaires transfrontaliers », selon des termes qui visaient explicitement le terrorisme et le trafic de drogue. La coopération douanière entre les deux pays a été également actualisée, avec un objectif d’interconnexion des systèmes de renseignement. En revanche, les sources disponibles ne permettent pas d’identifier d’accord formel équivalent signé avec le Mali depuis 2020, lacune notable au vu de l’urgence que représente cette frontière.
Budgétairement, l’effort est réel. En 2024, le Sénégal a consacré environ 667 milliards de FCFA à la défense et à la sécurité au sens large, 472 milliards pour le ministère des Forces armées et 195 milliards pour la sécurité intérieure, soit environ 22 % du budget général de l’État. En valeur absolue, cet effort est significatif, même si en proportion du budget public, la défense a légèrement reculé sur cinq ans selon les données comparatives disponibles.
Les limites d’un cordon sanitaire
L’approche sénégalaise s’inscrit dans une logique que d’autres États côtiers ont déjà expérimentée, avec des résultats contrastés. Le Ghana a bâti son cordon nord sur une densification militaire et préventive, combinant redéploiement de forces spéciales, bases frontalières et coopération transfrontalière avec le Burkina Faso. La Côte d’Ivoire a mis l’accent sur la clarification du tracé frontalier, notamment par l’installation de 37 bornes sur 150 kilomètres de frontière commune avec le Ghana, et sur des déploiements sécuritaires au nord. Dans les deux cas, le résultat principal est une « contenance relative » de la menace : aucune attaque djihadiste majeure enregistrée sur ces territoires, mais une vulnérabilité structurelle qui n’a pas disparu.
Le Sénégal fait face à des contraintes supplémentaires. La Casamance n’est pas pacifiée au sens plein du terme, la situation y est décrite par certains observateurs comme « ni en guerre, ni en paix », et constitue une zone de fragilité préexistante que toute déstabilisation externe pourrait réactiver. À l’est, la longueur et la porosité de la frontière avec le Mali rendent illusoire un contrôle exhaustif des mouvements : le fleuve Falémé, qui sert de frontière naturelle sur une partie de cet axe, est traversé sans difficulté par des orpailleurs clandestins et des bandes armées.
La coordination opérationnelle entre les différentes forces déployées, armée, gendarmerie, douanes, sur des axes aussi distants que Mpack et Kalifourou représente un défi logistique et de commandement que les sources disponibles ne permettent pas encore d’évaluer pleinement. La multiplication des points de déploiement ne vaut que si elle s’accompagne d’un système de renseignement capable d’alimenter ces positions en informations exploitables en temps réel.
Une soutenabilité en question
La stratégie de sanctuarisation sénégalaise repose sur un pari : que la menace restera encore suffisamment lointaine pour que le dispositif préventif ait le temps de se consolider. Ce pari n’est pas déraisonnable au regard de l’analyse actuelle de l’ISS, qui distingue entre une menace d’infiltration idéologique, réelle mais non encore traduite en capacité opérationnelle, et une présence djihadiste stabilisée. Mais la trajectoire malienne de 2024, avec cette progression quasi-triplement des attaques autour de Bamako, montre que ce type de menace peut évoluer rapidement.
La vraie question, à moyen terme, est celle de la profondeur stratégique : un cordon frontalier, aussi bien équipé soit-il, ne peut tenir sans un arrière-pays administrativement présent, économiquement intégré et socialement résilient. Or, les zones de Kédougou et de la Casamance profonde cumulent souvent les vulnérabilités, enclavement, chômage, défiance envers l’État, qui ont facilité l’implantation djihadiste dans d’autres régions du Sahel. Dakar le sait. La question est de savoir si le renforcement militaire des frontières s’accompagnera d’un investissement équivalent dans la gouvernance des territoires qu’il s’agit de protéger.
Sources
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Le Sénégal va-t-il enfin boucler le processus de paix en Casamance ? : ISS Africa, 2024
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Les groupes islamistes militants avancent au Mali : Africa Center for Strategic Studies, novembre 2024
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Sécurisation des frontières : l’armée sénégalaise déclenche l’opération « Sentinelle Est » : Dakar Actu, 2024
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Rapport DTM sur les zones frontalières Mali-Sénégal-Mauritanie-Guinée : OIM, octobre 2024
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Paix et sécurité : le Sénégal et la Guinée-Bissau renouvellent leurs accords de défense : Afrique Confidentielle, 2020
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Anticiper la menace djihadiste numérique avant son ancrage territorial : ISS Africa, 2024
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Recadrer la réponse des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest à l’extrémisme violent : Africa Center for Strategic Studies, octobre 2024
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Frontières et menaces au Sahel : Observatoire du Sahel, IRIS, 2023
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Sénégal : la crise politique ne fait pas oublier la menace terroriste persistante : Timbuktu Institute, 2024