Marchés carbone Afrique : Kigali accueille un sommet crucial sur fond de réforme réglementaire mondiale

La rédaction

octobre 11, 2026

Du 13 au 15 octobre 2026, le Kigali Convention Centre rassemble les principaux acteurs des marchés carbone africains pour trois jours de négociations sur l’avenir du financement climatique continental. L’événement survient à un moment charnière : les règles internationales encadrant ces échanges sont en pleine refonte, et l’Afrique entend peser sur leur définition.


Un sommet à la mesure des enjeux continentaux

Le Carbon Markets Africa Summit (CMAS 2026) ne se résume pas à une conférence de plus sur le climat. Avec des représentants de 45 pays, dont 24 pays africains, plus de 100 intervenants, une cinquantaine d’investisseurs et d’acheteurs, 20 gouvernements africains et plus de 40 développeurs de projets, l’événement constitue la plus grande concentration de décideurs du secteur carbone jamais réunie sur le continent.

Organisé avec l’appui du ministère rwandais de l’Environnement, le sommet bénéficie d’un parrainage institutionnel de premier plan : le Programme des Nations Unies pour le développement et la Banque africaine de développement figurent parmi les organisations hôtes, aux côtés de la Development Bank of Southern Africa (DBSA). L’AUDA-NEPAD intervient comme partenaire institutionnel stratégique.

Le Rwanda n’a pas choisi ce rôle par hasard. Depuis l’Accord de Kigali de 2016 sur les hydrofluorocarbures, Kigali s’est imposée comme une place de référence pour la diplomatie climatique. En 2023, le pays a mobilisé 300 millions d’euros supplémentaires avec la Team Europe et ses partenaires pour renforcer sa résilience climatique, avant d’obtenir en 2024 un financement de 319 millions de dollars auprès du Fonds fiduciaire pour la résilience et la durabilité du FMI. Cette trajectoire fait du Rwanda un interlocuteur crédible pour accueillir un débat aussi technique que politiquement sensible.


L’article 6 de l’Accord de Paris : le vrai sujet de fond

Le calendrier du CMAS 2026 n’est pas anodin. Juste avant l’ouverture du sommet de Kigali, le Conseil de supervision du mécanisme de crédit de l’article 6.4 de l’Accord de Paris tient sa 23e réunion à Bonn, en Allemagne. Cette instance vient d’adopter de nouveaux standards sur la prise en compte de la non-permanence et des inversions dans les méthodologies du mécanisme, ainsi que deux outils méthodologiques inédits, l’analyse des pratiques courantes et l’analyse des investissements. Des décisions techniques aux implications directes pour les porteurs de projets africains.

L’article 6 de l’Accord de Paris définit les mécanismes de coopération entre États pour atteindre leurs objectifs climatiques. Son volet 6.2 encadre les échanges bilatéraux de résultats d’atténuation, tandis que le volet 6.4 établit un mécanisme multilatéral supervisé par l’ONU. Pour l’Afrique, ces règles déterminent en grande partie la capacité des projets à générer des crédits reconnus sur les marchés internationaux, et donc leur attractivité pour les investisseurs.

Les négociations sur ce cadre avancent lentement. Sur le plan des accords bilatéraux au titre de l’article 6.2, la Suisse et la Tunisie ont signé un accord en août 2024, l’un des rares impliquant un pays africain. Cette progression modeste illustre la complexité des négociations, mais aussi l’appétit croissant des États à développer de nouveaux mécanismes de compensation carbone au-delà de leurs frontières.


Un potentiel immense, une réalisation encore marginale

Les chiffres disponibles donnent la mesure des enjeux. Selon les données compilées à partir de la base Berkeley, plus de 2 000 projets africains ont émis des crédits carbone depuis la création du marché volontaire, pour un volume cumulé d’environ 300 millions de crédits équivalant à environ 2,2 milliards de dollars. Sur la seule période 2023-2024, le continent a émis environ 50 millions de tonnes de CO2 équivalent et en a retiré environ 25 millions.

Ces volumes restent toutefois très en deçà du potentiel : selon plusieurs analyses, l’Afrique ne réalise encore qu’environ 2 % de son potentiel annuel de crédits carbone. Ce chiffre résume à lui seul la tension structurelle qui traverse le CMAS 2026 : comment transformer un potentiel naturel et forestier exceptionnel en flux financiers effectifs et équitables ?

Les thématiques retenues pour les discussions du sommet reflètent cette diversité de possibilités : solutions fondées sur la nature, agriculture régénératrice, gestion des déchets, technologies de cuisson propre, élimination du carbone. La présence simultanée de plus de 40 développeurs et représentants de projets est précisément conçue pour accélérer les mises en relation avec investisseurs et acheteurs.


La question centrale : qui bénéficie réellement des crédits carbone ?

C’est ici que le débat devient politiquement sensible. Les organisations qui scrutent les marchés carbone africains, de la Rainforest Foundation UK à des institutions comme l’Agence Française de Développement, ont documenté des défaillances récurrentes : surestimation de l’efficacité de certains projets certifiés, risques d’accaparement des terres, opacité dans les structures contractuelles, vérification insuffisante. L’Union africaine elle-même, dans son plan d’action sur les marchés du carbone adopté en septembre 2025, a reconnu des lacunes de gouvernance affectant l’intégrité des crédits.

La question du partage des revenus illustre ces tensions. Dans le projet Chinko en République centrafricaine, la répartition contractuelle attribue 10 % du total des recettes aux communautés locales. Une analyse citée en 2024 indique que la part reversée aux acteurs locaux peut osciller entre 10 % et 60 % selon les structures retenues, mais que les intermédiaires peuvent capter entre 50 % et 80 % de la valeur dans les montages actuels. Ces écarts considérables posent une question directe à la crédibilité des projets.

La BAD et le PNUD, partenaires du CMAS 2026, ont publiquement défini leurs conditions pour un marché carbone africain équitable. Pour la Banque africaine de développement, l’équité passe par une redistribution effective des revenus vers les communautés, des cadres réglementaires nationaux solides, des outils de suivi-déclaration-vérification (MRV) robustes, et une intégration de l’égalité de genre. Le PNUD insiste pour sa part sur les co-bénéfices sociaux et environnementaux, la protection des droits des populations locales et des peuples autochtones, et des mécanismes publics d’appui pour réduire les coûts d’entrée des porteurs de projets.


Entre appropriation continentale et dépendance aux capitaux extérieurs

Pour Ibrahim Shelleng, assistant spécial principal du président du Nigeria chargé du financement climatique, le CMAS 2026 marque une étape politique autant que technique. « Ce rassemblement des principaux acteurs des marchés carbone africains témoigne d’une appropriation continentale de l’avenir des marchés carbone, façonné par les Africains et au bénéfice de l’Afrique », a-t-il déclaré aux organisateurs.

La formule est éloquente, mais elle pointe aussi une tension : l’appropriation africaine ne signifie pas encore l’autonomie financière. La quasi-totalité des acheteurs de crédits carbone africains restent des entreprises européennes, américaines ou asiatiques cherchant à compenser leurs émissions. Maggie Kinyanjui, responsable de l’approvisionnement en projets pour l’Afrique chez Climate Impact Partners, souligne que le renforcement de la collaboration entre développeurs, investisseurs et acheteurs est « essentiel à la consolidation d’un marché carbone africain capable d’attirer les capitaux et de garantir des retombées aux pays et aux communautés concernés ». Mais attirer des capitaux et garantir des retombées sont deux objectifs qui peuvent facilement diverger si les règles du jeu ne sont pas fixées par les pays hôtes.

La comparaison avec d’autres régions du monde est instructive à cet égard. En Asie du Sud-Est, des sommets dédiés à la transition carbone ont permis de structurer des engagements financiers concrets : le fonds FAST-P a atteint 800 millions de dollars lors de sa deuxième levée en 2026 à Singapour, et les marchés carbone régionaux pourraient attirer entre 1,6 milliard et 8,5 milliards de dollars d’ici 2035 grâce aux mécanismes liés au CORSIA. Ces chiffres restent des projections, mais ils montrent qu’une mobilisation régionale structurée peut générer des engagements financiers significatifs.


Kigali comme test grandeur nature

Les organisateurs du CMAS 2026 ont explicitement conçu l’événement pour dépasser le stade des déclarations d’intention. La présence simultanée de gouvernements, d’investisseurs, d’acheteurs et de développeurs de projets dans le même espace vise à produire des partenariats opérationnels, pas seulement des protocoles d’accord.

Le défi est bien connu des observateurs du financement climatique : la conversion des intentions en investissements effectifs bute régulièrement sur des obstacles techniques (qualité des données MRV, standardisation des méthodologies), réglementaires (incertitudes liées à l’article 6) et politiques (négociations sur le partage des revenus entre États, communautés et intermédiaires). Les décisions adoptées à Bonn juste avant le sommet de Kigali alimenteront directement ces discussions, notamment sur les exigences de permanence qui conditionnent la valeur des projets forestiers, secteur central pour l’Afrique subsaharienne.

La vraie mesure du succès du CMAS 2026 ne se lira donc pas dans les déclarations finales, mais dans les accords signés, les financements annoncés et, à plus long terme, dans la part des revenus carbone effectivement reversée aux communautés africaines concernées. Pour un continent qui ne réalise encore que 2 % de son potentiel carbone, les marges de progression sont considérables, à condition que les règles du jeu soient fixées par ceux qui supportent les coûts environnementaux et sociaux de la transition.


Sources