Quatre millions de déplacés au Sahel : l’AES rattrapée par l’échec de sa stratégie sécuritaire

La rédaction

octobre 11, 2026

Le nombre de personnes déplacées au Mali, au Burkina Faso et au Niger a presque doublé depuis 2020, atteignant près de quatre millions selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Cette dégradation intervient alors que les juntes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) présentent leur rapprochement comme une réponse souveraine et efficace aux menaces jihadistes. L’écart entre la communication officielle et les données humanitaires documentées n’a jamais été aussi béant.

La rhétorique de la « sécurité partagée » face aux chiffres

Depuis les coups d’État successifs, au Mali en 2020 et 2021, au Burkina Faso en 2022, au Niger en 2023, les autorités militaires de l’AES ont construit un récit cohérent : leurs armées nationales, émancipées des tutelles occidentales et réarmées grâce à de nouveaux partenariats, reconquièrent progressivement les territoires perdus. En mars 2024, les chefs d’état-major des trois pays annonçaient à Niamey la création d’une force conjointe antijihadiste, censée être opérationnelle « dans les plus brefs délais » pour garantir une « sécurité partagée » au bénéfice de leurs « vaillantes populations en quête de paix et de stabilisation ». En 2025, l’AES a officiellement lancé sa force unifiée, présentée comme l’aboutissement de cette montée en puissance collective.

Ce discours s’appuie sur des investissements budgétaires réels. Au Mali, les dépenses militaires sont passées de 341 milliards de francs CFA en 2020 à 476 milliards en 2023, puis à 641 milliards exécutés en 2024, selon les documents budgétaires analysés par des médias spécialisés. Au Burkina Faso, l’enveloppe défense a atteint 657,7 milliards de francs CFA en 2023, soit une hausse de 49 % en un an. La progression est indéniable. Sa traduction sur le terrain sécuritaire l’est beaucoup moins.

Des incidents sécuritaires qui ont « presque doublé depuis 2020 »

C’est précisément la formulation retenue par le HCR dans son alerte du 9 octobre : « Les incidents sécuritaires ont presque doublé depuis 2020, affaiblissant la présence de l’État […] et augmentant les risques tant pour les personnes déplacées que pour les communautés d’accueil », déclare Abdouraouf Gnon-Konde, directeur régional de l’agence onusienne pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale. Les données d’ACLED corroborent ce constat : les niveaux de violence politique dans les trois pays ont progressé de 46 % par rapport à 2021, et une synthèse fondée sur ce même jeu de données chiffre les incidents liés aux groupes armés à 2 845 pour l’ensemble Mali-Burkina-Niger en 2025, contre 63 en 2016. Pour le Mali seul, ACLED recense 758 incidents sécuritaires entre octobre 2024 et mars 2025, ayant causé 1 444 morts.

Ces données contredisent frontalement la narration des juntes sur la reconquête territoriale. Elles illustrent surtout un paradoxe structurel : l’augmentation des budgets militaires et la multiplication des opérations conjointes n’ont, à ce stade, pas inversé la dynamique de violence, ni par conséquent, endigué les flux de déplacement qu’elle génère.

Quatre millions de déplacés : la géographie d’une crise qui déborde

Les chiffres du HCR traduisent cette réalité en termes humains. Près de quatre millions de personnes sont aujourd’hui déplacées dans les trois pays de l’AES ou à partir de ceux-ci. Parmi elles, plus de 818 000 ont le statut de réfugiés ou de demandeurs d’asile, les autres étant des déplacés internes dont la mobilité reste contrainte par les frontières et l’insécurité des axes de circulation.

La localité de Koro, dans la région de Bandiagara au Mali, offre une illustration concrète de cette pression : en juillet 2025, elle accueillait quelque 86 000 réfugiés burkinabè, saturant les ressources locales et fragilisant les équilibres des communautés hôtes. Plus au sud, plusieurs centaines de milliers de personnes ont fui vers les pays côtiers. Le Bénin, qui héberge officiellement 27 854 réfugiés et 27 294 déplacés internes au 30 septembre 2025 selon Solidarités International, voit le nord de son territoire soumis à une pression croissante : quatre écoles y ont fermé en raison de l’insécurité, perturbant la scolarisation de 315 élèves dans les communes de Matéri et Karimama. La Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo font face à des dynamiques similaires, avec un total estimé à 159 000 réfugiés et demandeurs d’asile en provenance du Sahel dans l’ensemble de la bande côtière.

Le retrait de la CEDEAO : une variable supplémentaire

La sortie effective du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, le 29 janvier 2025, complexifie la gestion régionale de ces flux. L’organisation régionale a adopté une posture de porte ouverte, maintenant temporairement la libre circulation des personnes et des biens, et mettant en place un plan de contingence. Mais cette période de transition ne résout pas la question de la coordination humanitaire à long terme dans un espace désormais institutionnellement fragmenté, où les pays d’accueil côtiers restent membres de la CEDEAO tandis que les pays d’origine de la majorité des déplacés s’en sont retirés.

Le financement humanitaire : une crise dans la crise

À la dégradation sécuritaire s’ajoute une contraction des ressources disponibles pour y répondre. En septembre, le HCR ne disposait que de 27 % des près de trois millions d’euros requis pour financer ses activités dans la région. Ce taux de couverture très insuffisant s’inscrit dans une tendance plus large : pour l’ensemble de la situation au Sahel en 2024, l’agence indique avoir reçu 130,6 millions de dollars sur les 300,9 millions nécessaires, soit 43 % des besoins, et les plans de réponse humanitaire pour les pays de la région n’avaient reçu que 40 % des 4,7 milliards de dollars demandés à l’échelle du Sahel pour 2024, selon les données d’OCHA.

Ce désengagement financier des bailleurs s’opère au moment précis où les besoins atteignent un niveau record. La combinaison est particulièrement délétère : plus les déplacements augmentent, moins les ressources disponibles pour les gérer sont proportionnées. Les communautés d’accueil, déjà fragilisées par des années de conflit et d’insécurité alimentaire, absorbent un choc que ni les juntes de l’AES ni la communauté internationale ne semblent en mesure de contenir.

Le fossé entre discours et réalité : un défi de gouvernance

Il serait inexact de réduire la situation à une simple imposture des juntes. La dégradation sécuritaire au Sahel central est antérieure aux coups d’État : au Mali, les déplacés internes étaient déjà 311 000 en octobre 2020, contre 90 000 en juin 2015. Les gouvernements civils qui ont précédé les militaires n’avaient pas davantage endigué la progression jihadiste. Mais les juntes ont fait de la restauration sécuritaire le fondement exclusif de leur légitimité politique, écartant les processus électoraux et les contre-pouvoirs institutionnels au nom de cet objectif prioritaire. C’est précisément ce choix qui rend le contraste avec les données du HCR politiquement significatif.

La question n’est donc pas seulement humanitaire. Elle est de gouvernance : peut-on continuer à concentrer des ressources budgétaires sans précédent sur l’outil militaire tout en voyant le nombre de déplacés quasi doubler ? Et jusqu’où les populations de l’AES, les pays voisins et les bailleurs internationaux accepteront-ils de financer, chacun à leur manière, les conséquences d’une stratégie dont les résultats restent à ce jour inversement proportionnels aux ambitions affichées ?


Sources