Le 17 octobre 2026, depuis Marrakech où il réside désormais, Macky Sall a annoncé sur son compte X le retrait de sa candidature au poste de secrétaire général des Nations unies. En six votes indicatifs, l’ancien président sénégalais n’a jamais réussi à dépasser cinq avis favorables sur quinze au Conseil de sécurité, face à trois membres permanents prêts à opposer leur veto. Ce renoncement n’est pas seulement un échec personnel : il révèle avec acuité les contraintes structurelles auxquelles se heurte toute ambition africaine d’accéder aux sommets de la gouvernance multilatérale.
Un scrutin informel aux effets bien réels
Pour comprendre la mécanique de cet échec, il faut d’abord saisir le fonctionnement des votes indicatifs les straw polls que le Conseil de sécurité utilise pour filtrer les candidatures avant tout vote formel. La pratique remonte au début des années 1980, lorsqu’il s’agissait de débloquer la succession du secrétaire général Kurt Waldheim, paralysée par des oppositions contradictoires entre membres permanents. Depuis, elle constitue l’usage régulier.
Le principe est simple dans sa forme : chaque membre du Conseil attribue à chaque candidat l’une de trois appréciations « encourage », « décourage » ou « sans opinion ». Les bulletins sont d’abord identiques pour préserver l’anonymat. Puis, à mesure que les tours se succèdent, les bulletins des cinq membres permanents Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie peuvent prendre une couleur distincte. Cette subtilité technique permet de détecter l’existence d’un veto potentiel sans en révéler l’auteur. La procédure se poursuit jusqu’à ce qu’un candidat cumule au moins neuf soutiens sans opposition susceptible de devenir un veto. Le Conseil adopte alors une recommandation formelle que l’Assemblée générale entérine, conformément à l’article 97 de la Charte des Nations unies.
Lors du sixième et dernier vote indicatif, le 16 octobre 2026, Macky Sall n’obtenait que cinq avis favorables, avec trois membres permanents alignés contre lui. Le signal était sans ambiguïté : aucun résultat ultérieur ne pouvait renverser cette arithmétique.
Macky Sall, deuxième candidat à renoncer
Dans une déclaration publiée le 17 octobre, l’ancien chef d’État sénégalais a expliqué sa décision : « J’ai pris cette décision avec un profond sens des responsabilités, en espérant contribuer ainsi à l’émergence d’une candidature consensuelle au sein du Conseil de sécurité, gardant à l’esprit que, depuis le début du processus, les résultats des différents votes tests indiquent un choix en faveur d’une candidature issue de la région d’Amérique latine et des Caraïbes, et éventuellement féminine. »
Il devient ainsi le deuxième candidat à se retirer du processus, après l’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet, dont le parcours avait été encore plus abrupt. Bachelet avait obtenu six avis favorables lors du premier scrutin de juillet, puis deux en août, avant de chuter à un seul avis encourageant lors du troisième vote du 18 septembre 2026, face à onze « décourage » et trois « sans opinion ». Son retrait avait également été précipité par la décision du gouvernement chilien de José Antonio Kast de retirer le soutien officiel de Santiago à sa candidature.
La candidature de Macky Sall avait pourtant bénéficié d’un parrainage institutionnel solide sur le continent : elle était portée par Évariste Ndayishimiye, président du Burundi et président en exercice de l’Union africaine, et soutenue par Bassirou Diomaye Diakhar Faye, président sénégalais et président en exercice de la CEDEAO. Selon la BBC Afrique, cette candidature n’était cependant pas présentée comme une candidature officielle de l’Union africaine, nuance qui a sans doute limité la capacité à mobiliser un front diplomatique continental homogène.
La préférence latino-américaine et la course au consensus
Après le retrait de Macky Sall, cinq candidats issus d’Amérique latine et des Caraïbes demeurent en lice pour la succession d’António Guterres, dont le mandat s’achève en janvier 2027. En tête des votes indicatifs figure la Costaricaine Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la CNUCED. Elle est suivie de l’Argentin Rafael Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, de la Guyanaise Carolyn Rodrigues-Birkett, ainsi que de deux candidates équatoriennes, María Fernanda Espinosa et Ivonne A-Baki. Selon France 24, aucun de ces candidats n’avait toutefois encore obtenu l’appui de l’ensemble des cinq membres permanents au moment du retrait de Macky Sall, signalant que le processus reste ouvert à de nouvelles candidatures.
L’Ougandais Olara Otunnu, unique autre candidat africain encore formellement en lice, n’avait recueilli que deux avis favorables lors du premier scrutin de juillet.
Un précédent historique : Boutros-Ghali, le veto américain de 1996
L’échec de Macky Sall s’inscrit dans une histoire longue et souvent douloureuse de la représentation africaine au sommet de l’ONU. Deux Africains seulement ont dirigé l’organisation depuis sa fondation : l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali, de 1992 à 1996, et le Ghanéen Kofi Annan, de 1997 à 2006.
Le précédent de Boutros-Ghali reste le cas le plus emblématique d’un blocage par veto contre un candidat africain. En 1996, les États-Unis ont opposé leur veto à sa reconduction pour un second mandat, malgré le soutien des quatorze autres membres du Conseil de sécurité un isolement diplomatique américain assumé, qui avait abouti à l’élection de Kofi Annan. Pour la période postérieure à 2000, les sources disponibles ne permettent pas d’identifier un veto formel clairement documenté contre un candidat africain à la tête d’une institution onusienne. En 2026, on se trouve dans une configuration de veto potentiel signalé lors des consultations informelles, pas encore de veto juridiquement exercé mais l’effet pratique sur le processus est identique.
La représentation africaine dans le système onusien : des avancées partielles
Au-delà du secrétariat général, la question de la représentation africaine dans les structures de l’ONU mérite d’être posée avec précision. En 2025-2026, des ressortissants africains dirigent quatre des quinze agences spécialisées de l’organisation, soit environ 26,7 % de ces postes un peu plus d’un quart. Ce chiffre traduit des progrès réels depuis les premières décennies de l’organisation, mais il reste disproportionné au regard du poids démographique et politique du continent, qui représente 54 des 193 États membres de l’ONU.
Cette sous-représentation nourrit une revendication politique constante. Sur la réforme du Conseil de sécurité, la position commune africaine, fondée sur le Consensus d’Ezulwini et la Déclaration de Syrte, est sans ambiguïté : au moins deux sièges permanents africains assortis de toutes les prérogatives, y compris le droit de veto tant que celui-ci existe, et cinq sièges non permanents. Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine, a réaffirmé cette position en 2026. Mais la difficulté pratique demeure entière : tout amendement à la Charte requiert l’accord des cinq membres permanents actuels, peu enclins à rogner leurs prérogatives, et une majorité des deux tiers à l’Assemblée générale, doublée d’une ratification par les parlements nationaux.
La diplomatie africaine face à ses propres limites
Macky Sall lui-même, dans sa déclaration de retrait, a tenu à situer l’épisode dans une perspective plus large : « L’Afrique, qui est au cœur des enjeux de paix, de sécurité et de développement, doit aussi continuer à faire entendre sa voix et poursuivre ses efforts afin d’occuper la place qui lui revient dans la gouvernance mondiale. »
La formule est juste, mais elle pointe aussi la faiblesse structurelle mise en lumière par cet épisode : la coordination diplomatique africaine. La candidature de Macky Sall n’était pas une candidature officielle de l’Union africaine elle bénéficiait du soutien de son président en exercice, sans être portée institutionnellement par l’organisation. Cette distinction n’est pas seulement formelle : elle explique en partie l’incapacité à transformer un soutien continental de principe en appuis concrets au Conseil de sécurité, où les membres africains non permanents qui siègent à tour de rôle sans droit de veto ne disposent que d’une influence limitée face aux cinq permanents.
La question de la réforme du Conseil de sécurité se pose donc à deux niveaux simultanément. Le premier est diplomatique : comment l’Afrique peut-elle transformer ses revendications de représentation en capital politique effectif dans les négociations multilatérales ? Le second est structurel : tant que le droit de veto des membres permanents restera intact, toute candidature africaine aussi légitime soit-elle demeurera soumise à l’arbitrage de puissances dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec ceux du continent. Le retrait de Macky Sall en est la dernière illustration. La question qui reste ouverte est celle de la suite : l’Union africaine trouvera-t-elle, avant janvier 2027, les ressorts diplomatiques nécessaires pour peser sur le choix du prochain secrétaire général ou devra-t-elle, une fois de plus, se contenter d’observer depuis les marges un processus qu’elle ne contrôle pas ?
Sources
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Secrétariat général de l’ONU : Macky Sall jette l’éponge — Jeune Afrique, 17 octobre 2026
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Tous les candidats au poste de chef de l’ONU essuient un veto — Africanews, 17 octobre 2026
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Macky Sall retire sa candidature au poste de secrétaire général de l’ONU — RFI, 17 octobre 2026
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Élection du secrétaire général des Nations unies en 2026 — Wikipédia (synthèse documentée)
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Sélection et nomination du prochain secrétaire général — Nations unies, site officiel
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Michelle Bachelet exits UN chief race after low poll support — Al Jazeera, 20 septembre 2026
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Election du secrétaire général de l’ONU 2026 : enjeux — Focus 2030
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AUC Chairperson reaffirmed Africa’s position on UN Security Council reform — Union africaine, 11 mai 2026
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Veto américain contre Boutros-Ghali — Libération, 20 novembre 1996