Wagner, Africa Corps, contrats miniers : la Russie offre-t-elle la souveraineté ou une nouvelle tutelle ?

La rédaction

octobre 20, 2026

À l’approche du sommet Russie–Afrique prévu les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, Moscou réaffirme vouloir accompagner les États africains dans le « renforcement de leur souveraineté dans tous les domaines ». Mais derrière ce discours, les cas documentés du Mali, du Burkina Faso et de la Centrafrique révèlent une réalité plus ambivalente : celle d’une dépendance sécuritaire et économique qui pourrait simplement substituer un parrain à un autre.

Le discours de la souveraineté, arme diplomatique russe

La formule est devenue un marqueur du vocabulaire diplomatique russe sur le continent. Le ministère des Affaires étrangères de Moscou l’a répété en amont du sommet d’octobre 2026 : « La Russie est prête à devenir partenaire dans le renforcement de la souveraineté des pays d’Afrique dans tous les domaines. » L’Union africaine, pour sa part, a accueilli positivement ces préparatifs, inscrivant la rencontre dans le cadre du mémorandum de coopération de 2019 et du plan d’action 2023-2026, sans formuler de réserve de principe.

Cette posture n’est pas nouvelle. Lors du sommet de Sotchi en 2019, 92 accords et mémorandums représentant quelque 12,5 milliards de dollars avaient été annoncés. Une évaluation de l’IFRI établit que 13 accords économiques conclus avec des pays d’Afrique de l’Ouest n’avaient donné lieu à aucun projet concrétisé. À Saint-Pétersbourg en 2023, plus de 120 contrats et mémorandums furent de nouveau annoncés, sans qu’un taux d’exécution vérifiable n’ait pu être établi publiquement. La centrale nucléaire d’El-Dabaa en Égypte, financée en grande partie par un prêt russe estimé à 25 milliards de dollars, demeure la réalisation phare systématiquement avancée pour illustrer la coopération russo-africaine, à défaut d’exemples plus nombreux.

Africa Corps au Mali : une présence armée aux bilans contestés

C’est au Mali que la relation russo-africaine prend sa forme la plus concrète et la plus risquée à documenter. Fin 2024, environ 1 000 membres d’Africa Corps, la structure qui a pris le relais opérationnel de Wagner, auraient été déployés aux côtés d’environ 1 500 combattants Wagner encore présents. Selon le Timbuktu Institute, quelque 30 bases et postes avancés auraient été établis à travers le territoire malien d’ici juillet 2025, et près de la moitié du personnel d’Africa Corps serait composé d’anciens combattants de Wagner reconvertis.

Les résultats sécuritaires sont loin d’être probants. Selon des données ACLED rapportées par Africa Defense Forum, le nombre de batailles impliquant des combattants russes au Mali est passé de 537 en 2024 à 402 en 2025, une baisse de l’activité qui ne reflète pas une amélioration notable de la situation sécuritaire. Les incidents graves se sont multipliés : en juin 2025, une embuscade du Front de libération de l’Azawad (FLA) à Anoumalane, près de Kidal, a coûté la vie à au moins 23 combattants russes selon Reuters ; un bombardier Su-24M s’est écrasé près de Gao le lendemain ; en août 2025, des soldats d’Africa Corps ont de nouveau été tués à Tenenkou, dans la région de Mopti. Amnesty International a par ailleurs documenté sept incidents ayant entraîné la mort délibérée de 34 personnes lors de patrouilles conjointes entre forces maliennes et Wagner/Africa Corps entre 2023 et 2025.

Centrafrique : l’économie extractive comme contrepartie silencieuse

En République centrafricaine, la relation russo-africaine a pris une tournure économique plus opaque. Les sociétés Lobaye Invest puis Midas Resources, toutes deux décrites par des experts de l’ONU comme liées au dispositif Wagner, ont opéré dans l’or et les diamants centrafricains. Les conditions précises de ces concessions n’ont jamais été rendues publiques, et aucun contrat intégral n’est accessible.

En octobre 2026, Moscou et Bangui ont néanmoins signé un plan d’action de coopération géologique portant sur plus de trente mesures : adaptation du cadre juridique, exploration de nouvelles zones pour l’or, les diamants, l’uranium et le pétrole, utilisation de technologies russes, création d’une école des mines. Il s’agit formellement d’un plan de préparation de projets, non d’un contrat d’exploitation déjà attribué. Mais comme le souligne Thierry Vircoulon de l’IFRI, l’emprise du dispositif Wagner, et désormais d’Africa Corps, reste totale sur l’appareil sécuritaire centrafricain, quelles que soient les formes juridiques retenues pour habiller les échanges économiques.

La souveraineté comme langage, la dépendance comme structure

L’histoire soviétique en Angola et en Éthiopie offre un miroir éclairant. Entre 1975 et 1991, quelque 11 000 conseillers soviétiques furent envoyés en Angola, et les livraisons d’armes au MPLA atteignirent environ 3,7 milliards de roubles. En Éthiopie, pendant la guerre de l’Ogaden, Moscou fournit environ un milliard de dollars d’armements et dépêcha 1 500 conseillers militaires, tandis que 20 000 soldats cubains participaient aux combats. Dans les deux cas, les régimes concernés conservaient leur souveraineté formelle tout en externalisant leur sécurité existentielle. L’analogie n’est pas parfaite, les contextes de guerre froide et post-guerre froide diffèrent substantiellement, mais elle illustre la dynamique structurelle : la dépendance sécuritaire finit par contraindre les marges de manœuvre politiques, même sans annexion formelle.

L’analyse des accords russo-africains contemporains rejoint ce constat. Selon le rapport du Sénat français s’appuyant notamment sur les travaux de Niagalé Bagayoko, ces accords sont moins des traités de défense collective que des arrangements bilatéraux transactionnels : fourniture d’armes, formation, renseignement, soutien aux appareils de sécurité, absence de conditionnalité démocratique. Leur attractivité pour des régimes issus de coups d’État tient précisément à cette souplesse, mais cette souplesse accroît mécaniquement la dépendance des gouvernements bénéficiaires, faute d’alternatives internes crédibles.

Le coût invisible : isolement financier et multilatéral

La dimension rarement articulée de ce rapprochement concerne le prix payé auprès des institutions multilatérales. Aucune sanction formelle du FMI ou de la Banque mondiale n’a été prononcée au nom d’un alignement avec Moscou, mais les coups d’État qui ont précédé ou accompagné ces rapprochements ont eu des effets documentés : la Banque mondiale a suspendu temporairement les décaissements au Mali après 2021, le FMI n’y a plus de programme actif depuis 2022, le Burkina Faso a perdu son appui budgétaire, et le Niger a connu une interruption quasi totale de ses financements extérieurs après juillet 2023. L’accès aux marchés financiers internationaux se réduit à mesure que le partenariat avec Moscou se consolide, une contrainte que le discours sur la souveraineté ne compense pas.

Substitution, non émancipation

La question posée aux États africains qui se rapprochent de Moscou n’est pas rhétorique. Elle est structurelle : les mécanismes concrets de la relation, personnel militaire étranger sur le territoire national, concessions extractives opaques, dépendance aux livraisons d’armes russes, perte d’accès aux financements multilatéraux, reproduisent les caractéristiques des dépendances que ces gouvernements entendaient précisément rompre avec la France ou les institutions de Bretton Woods.

L’enjeu du sommet de Moscou d’octobre 2026 ne réside donc pas dans les annonces qui en sortiront, l’expérience de 2019 et 2023 invite à la prudence sur ce point. Il réside dans la capacité des États africains à négocier des termes qui transforment ce rapprochement en bénéfice tangible et symétrique, plutôt qu’en nouvelle relation de client à protecteur. À ce jour, les précédents documentés, Mali, Centrafrique, et dans une moindre mesure Burkina Faso, ne permettent pas de conclure que cet équilibre a été atteint.


Sources