Niger : la souveraineté pétrolière à l’épreuve des files d’attente

La rédaction

octobre 21, 2026

Les files d’attente devant les stations-service de Niamey racontent une contradiction saisissante : le Niger exporte du brut par pipeline vers l’Atlantique et se retrouve incapable d’alimenter régulièrement ses propres pompes. Derrière les bidons vides et les moteurs coupés, c’est toute la fragilité d’un modèle de souveraineté pétrolière proclamée qui se révèle.

Niamey rattrapée par la pénurie

Jusqu’à récemment, la capitale nigérienne était épargnée par les ruptures d’approvisionnement qui affectaient le reste du pays. Ce relatif privilège a pris fin cette semaine : les stations-service de Niamey font face à des queues inhabituelles, certaines ayant instauré une limite de dix litres par client pour éviter la rupture totale. Le signal est symboliquement fort. Quand la capitale est touchée, la crise cesse d’être périphérique.

Les autorités ont réagi par un ensemble de mesures de rationnement : suspension des exportations de carburant, interdiction de vente en bidons hors des stations-service, restriction des horaires aucune distribution entre 21h et 6h du matin, sauf dérogation. La Société nigérienne du pétrole (Sonidep) est simultanément mise sous pression pour organiser des importations supplémentaires afin de combler le déficit.

L’équation impossible entre production et demande intérieure

La raffinerie de Zinder la SORAZ, inaugurée en 2012, d’une capacité nominale de 20 000 barils par jour tourne actuellement à environ 75 % de ses capacités. Elle produit 1,6 million de litres de carburant par jour. Problème : la demande nationale est estimée à 3 millions de litres par jour. Le déficit structurel atteint donc 1,4 million de litres quotidiens, soit près de la moitié des besoins du pays non couverts par la production locale.

Ce gap n’est pas nouveau, mais il était jusqu’ici partiellement comblé par un canal officieux : l’essence de contrebande venue du Nigeria, qui alimentait jusqu’à la moitié du marché nigérien, principalement dans les régions frontalières de Zinder, Maradi et Tahoua. Ce circuit parallèle, toléré de fait, fonctionnait comme une soupape de sécurité pour un système officiel structurellement sous-dimensionné.

Par ailleurs, le Niger produit bien du brut autour de 110 000 barils par jour sur le champ d’Agadem, dont quelque 90 000 barils destinés à l’export via le pipeline vers le terminal béninois de Sèmè-Kpodji. Mais ce brut part à l’étranger sous forme brute ; il ne se transforme pas automatiquement en carburant disponible à la pompe. La chaîne de valeur entre extraction et distribution domestique reste le maillon manquant.

L’effet Tinubu : quand Abuja bouleverse les équilibres sahéliens

La décision du président nigérian Bola Tinubu de supprimer les subventions sur les carburants en mai 2023 a provoqué un choc en cascade sur les pays enclavés de la zone sahélienne. Au Niger, l’effet a été direct et durable : le prix de l’essence de contrebande nigériane, qui se négociait autour de 250 à 275 francs CFA le litre, est passé dans une fourchette de 550 à 700 francs CFA soit un niveau supérieur au prix officiel à la pompe au Niger (499 francs CFA le litre d’essence super, 618 francs CFA le litre de gasoil).

La mécanique est simple : lorsque le différentiel de prix entre le Nigeria et ses voisins disparaît, la rente de la contrebande s’évapore. Les flux informels se contractent ou se tarissent. Ce que confirmaient les données de ventes officielles nigériennes dès juin 2023 : elles auraient doublé entre mai et juin, et auraient été multipliées par dix dans certaines villes frontalières, soudainement privées de leur approvisionnement habituel. Corollaire : la soupape informelle qui compensait l’insuffisance de la SORAZ a cessé de fonctionner, exposant dans toute sa nudité le déficit structurel.

Il convient toutefois de nuancer. Les effets documentés au Mali restent moins directs : ce pays s’approvisionne principalement par d’autres corridors, et ses difficultés récentes d’approvisionnement tiennent davantage aux contraintes sécuritaires notamment les blocages liés aux groupes armés jihadistes qu’à la réforme nigériane de 2023.

Le gel des prix : choix politique ou fuite en avant ?

Face à la pénurie, le chef de la junte, Abdourahamane Tiani, a affiché une ligne claire : pas de hausse des prix à la pompe, pour « ne pas aggraver le coût de la vie ». La formule est politiquement lisible elle ancre la junte dans une posture protectrice vis-à-vis des populations mais elle entre en tension avec les analyses économiques disponibles.

La doctrine du FMI, résumée par son directeur des finances publiques Rodrigo Valdés, est sans ambiguïté : « protéger les populations ne signifie pas protéger les prix des carburants ». Le Fonds privilégie les aides ciblées aux ménages vulnérables plutôt qu’un plafonnement universel qui bénéficie aussi aux plus aisés, pèse sur les finances publiques et réduit les incitations à ajuster la demande. Il n’existe toutefois pas de déclaration publique du FMI spécifiquement adressée au Niger depuis le coup d’État de juillet 2023.

Les économistes nigériens sont plus nuancés. Issoufou Boubacar Kado Magagi, spécialiste des finances publiques, conteste l’idée qu’une hausse des prix suffirait à résoudre les pénuries : selon lui, les problèmes se situent d’abord dans la gestion de la Sonidep et de la SORAZ, et dans la gouvernance du circuit pétrolier. Hamidou Issoufou Alfaga, consultant indépendant, recommande d’examiner les écarts entre production, importation, stockage, distribution et consommation avant de faire payer davantage les consommateurs. Ces positions ne plaident pas pour le statu quo, mais elles déplacent le diagnostic : le problème n’est pas que le prix soit trop bas, c’est que la chaîne d’approvisionnement est dysfonctionnelle à plusieurs niveaux.

Le risque du marché noir structurel

Le précédent le plus instructif dans la région reste le Bénin, où le commerce informel d’essence dite kpayo alimenté par l’écart de prix avec le Nigeria subventionné est passé d’une contrebande diffuse à une filière économique organisée, dotée d’associations de vendeurs, de prix relativement prévisibles et d’une capacité d’influence sur le marché. Les tentatives de répression administrative, notamment la création d’un régulateur spécialisé en 2003, n’ont pas éliminé le phénomène : elles l’ont professionnalisé.

Au Niger, le rationnement actuel crée mécaniquement les conditions d’un tel glissement : un prix officiel maintenu en dessous du prix d’équilibre, des quantités administrativement limitées, des files d’attente qui récompensent la patience ou les connexions plutôt que le besoin. Lorsque l’offre légale devient insuffisante et que la tolérance est sélective, les circuits parallèles ne disparaissent pas ils se structurent.

La limitation à dix litres par personne peut freiner la thésaurisation à court terme, mais elle ne résout pas le déficit de 1,4 million de litres quotidien. L’interdiction de vente en bidons hors station complique l’approvisionnement des zones rurales mal desservies. Les restrictions horaires réduisent l’accès sans augmenter les volumes disponibles.

Une souveraineté à compléter

Le Niger dispose d’atouts réels : une production pétrolière en montée en puissance, un pipeline opérationnel depuis mars 2024, une raffinerie qui tourne certes en deçà de ses besoins. Un projet de nouvelle raffinerie à Dosso, d’une capacité envisagée de 100 000 barils par jour, est annoncé, mais il s’agit d’une installation distincte de la SORAZ et non d’une extension imminente. La Sonidep, pour sa part, s’approvisionne en importations complémentaires via les corridors de Cotonou et de Lomé, sans que les volumes contractualisés soient publiquement documentés.

La question qui s’impose désormais n’est pas seulement celle du prix à la pompe. C’est celle de la capacité de l’État à articuler production, raffinage, importation et distribution en un système cohérent capable de garantir un approvisionnement régulier du marché intérieur indépendamment des aléas du voisin nigérian. Tant que cette architecture reste lacunaire, la souveraineté pétrolière du Niger restera davantage une posture qu’une réalité vécue par les automobilistes de Niamey. Et la prochaine décision d’Abuja sur ses prix intérieurs risque, une fois encore, de se répercuter dans les files d’attente sahéliennes.


Sources