Le 19 octobre 2026, l’Assemblée législative du peuple du Burkina Faso a adopté une loi interdisant formellement la privatisation des entreprises publiques à caractère stratégique. Cette décision, qui abroge une législation vieille de trente-trois ans, s’inscrit dans une logique d’étatisme assumé portée par le capitaine Ibrahim Traoré et qui résonne bien au-delà de Ouagadougou, dans l’ensemble de l’Alliance des États du Sahel.
Un texte qui rompt avec l’héritage libéral des années 1990
La loi de 1993, adoptée dans le contexte des programmes d’ajustement structurel imposés par les institutions de Bretton Woods, identifiait quinze entreprises publiques à caractère stratégique sans pour autant en interdire la cession à des acteurs privés. Ce régime hybride laissait la porte ouverte à des privatisations au cas par cas, sous conditions de négociation. Le texte adopté en octobre 2026 referme définitivement cette porte.
Sont désormais protégés contre toute privatisation les secteurs de l’énergie, des ressources stratégiques au premier rang desquelles l’or , des télécommunications, de la défense et des infrastructures aéroportuaires. La loi cible les établissements dont l’activité « touche à la souveraineté nationale, à la sécurité nationale ou contribue fortement au développement et à l’équilibre social ». Reste que la liste précise des sociétés concernées sera arrêtée par décret ultérieur en Conseil des ministres, ce qui confère à l’exécutif une marge d’appréciation considérable pour en fixer les contours.
Devant l’Assemblée législative, le ministre de l’Industrie et du Commerce Serge Poda a présenté le texte comme un acte de protection, non de repli. « Cette loi vise seulement à protéger certains secteurs d’intérêt sans compromettre leur attractivité économique », a-t-il déclaré, cité par Jeune Afrique. Allant plus loin dans le registre souverainiste, il a ajouté : « Nous devons tous prendre conscience que ce n’est pas en bradant nos outils de souveraineté, nos outils de production à d’autres acteurs que le développement pourra se créer chez nous. »
Quelles entreprises sont dans le viseur du décret ?
Trois entreprises publiques majeures la SONABHY (hydrocarbures), l’ONEA (eau potable) et l’ONATEL (télécommunications) sont très probablement dans le périmètre que le décret d’application viendra préciser.
La SONABHY apparaît comme la candidate la plus évidente. Chargée de l’approvisionnement et du stockage des hydrocarbures, elle est directement liée à la sécurité énergétique nationale. Sur le plan financier, ses performances récentes sont solides : un chiffre d’affaires de 1 442 milliards de francs CFA en 2024 et un bénéfice net de 59,58 milliards, en progression de plus de 52 % depuis 2022. En 2024, la SONABHY représentait près de 49,74 % du bénéfice cumulé des vingt et une sociétés d’État burkinabè selon les données compilées par le site spécialisé CFinance ce qui en fait, de loin, la principale contributrice aux résultats du portefeuille public.
L’ONATEL, opérateur historique des télécommunications coté à la Bourse régionale des valeurs mobilières, présente un profil plus contrasté. Son chiffre d’affaires a progressé de 3,1 % en 2025, à 146,18 milliards de francs CFA, mais la rentabilité se contracte : selon son rapport de gestion 2025 disponible sur la BRVM, l’EBITDA a reculé de 11 %, la marge nette passant de 15 % à environ 11 %. L’entreprise reste commercialement résiliente, mais ses charges pèsent sur ses résultats. Son classement parmi les entreprises stratégiques soulèverait par ailleurs une question délicate : l’ONATEL est partiellement détenu par des actionnaires privés cotés en Bourse, ce que la loi devra articuler avec précision.
Au-delà de ces cas particuliers, le secteur aurifère constitue l’enjeu central. Les recettes fiscales et parafiscales tirées de l’or ont atteint environ 470 milliards de francs CFA en 2023 et 546 milliards en 2024, soit près de 19 % des recettes totales de l’État selon les données du FMI. La dépendance du budget national à cette rente minière confère au verrouillage de ce secteur une dimension fiscale autant que symbolique.
Une convergence sahélienne, des modalités distinctes
La mesure burkinabè s’inscrit dans un mouvement régional de reprise en main des actifs jugés stratégiques qui structure la politique économique de l’Alliance des États du Sahel. Mais elle se distingue des approches adoptées par ses partenaires malien et nigérien.
Au Mali, la junte a procédé par réforme du cadre réglementaire plutôt que par interdiction générale de privatisation. L’adoption d’un nouveau code minier en août 2023 a porté la participation potentielle de l’État dans les projets à jusqu’à 35 %, contre 20 % auparavant, tout en renforçant la fiscalité et en obligeant les sociétés minières à déposer leurs bénéfices dans des banques maliennes. Cette stratégie a engendré de fortes tensions avec les groupes étrangers, notamment Barrick Mining autour du complexe de Loulo-Gounkoto, comme Le Monde l’a largement documenté.
Le Niger est allé plus loin, jusqu’à la nationalisation intégrale. Le Conseil des ministres du 19 juin 2025 a adopté un projet d’ordonnance transférant à l’État nigérien la totalité des actions de la SOMAÏR, ancienne filiale d’Orano qui détenait 63,4 % du capital de la société minière. Ce faisant, Niamey est passé d’un modèle de participation minoritaire à un contrôle direct une trajectoire que la loi burkinabè d’octobre 2026 ne reproduit pas : elle interdit la cession sans procéder elle-même à de nouvelles nationalisations formelles.
Cette différenciation est notable. Là où Niamey exproprie et Bamako renchérit les conditions d’accès, Ouagadougou construit un bouclier juridique contre des privatisations futures tout en laissant inchangée la structure de propriété actuelle. La méthode est moins radicale, mais elle opère le même verrouillage dans la durée.
Une loi compatible avec le droit communautaire, mais sous conditions
Sur le plan juridique, la mesure burkinabè n’est pas, en elle-même, contraire aux règles de l’UEMOA. Le droit communautaire n’impose pas aux États membres de privatiser leurs entreprises publiques : il exige seulement que le statut public de ces entités ne serve pas à contourner les règles de concurrence, et que les processus de privatisation, lorsqu’un État y recourt volontairement, soient transparents et notifiés à la Commission. Une interdiction nationale de privatisation reste donc, en principe, compatible avec le cadre de l’Union.
Elle le deviendrait problématique dans ses effets si elle servait à maintenir des monopoles légaux incompatibles avec les règles anticoncurrentielles de l’UEMOA, ou à accorder des aides publiques faussant la concurrence. C’est précisément là que l’absence de liste définitive des entités visées laisse une zone d’incertitude : jusqu’à la publication du décret d’application, il est impossible d’évaluer si certaines configurations L’hôtel coté en Bourse, par exemple, ou une future société minière d’État pourraient soulever des questions communautaires.
À ce stade, ni le FMI ni la Banque mondiale n’ont formulé de réaction publique documentée à l’adoption de ce texte. Cette absence de prise de position officielle ne doit pas être interprétée comme une approbation, mais elle dit quelque chose de la marge de manœuvre dont dispose désormais Ouagadougou vis-à-vis des institutions financières internationales, dans un contexte où les canaux de conditionnalité traditionnels se trouvent considérablement affaiblis.
La question des garde-fous institutionnels
L’analogie sankariste affleure inévitablement dans le débat public burkinabè. Entre 1983 et 1987, Thomas Sankara avait surtout procédé à la réhabilitation d’entreprises déficitaires et à l’accroissement des participations étatiques, plutôt qu’à des nationalisations en bonne et due forme. Les résultats documentés réouverture d’une dizaine d’unités industrielles, sauvegarde de plusieurs milliers d’emplois sont réels mais limités ; la transformation structurelle de l’industrie nationale est restée, à terme, inachevée.
Le risque inhérent à la concentration de responsabilités économiques entre les mains d’un État encore fragilisé par l’insécurité et les contraintes budgétaires n’a rien de théorique. Les performances des entreprises publiques burkinabè sont hétérogènes : si la SONABHY affiche des résultats en nette amélioration, l’ONATEL subit une pression croissante sur ses marges dans un marché des télécommunications en mutation rapide. Interdire la privatisation sans renforcer simultanément les mécanismes de gouvernance interne, les audits indépendants et la responsabilité managériale des dirigeants d’entreprise reviendrait à protéger les actifs sans améliorer leur gestion.
C’est en définitive la question centrale que pose la loi du 19 octobre 2026 : la souveraineté économique peut-elle se construire par le seul verrouillage des structures de propriété, sans réforme parallèle des modes de pilotage et sans contre-pouvoirs institutionnels capables de sanctionner l’inefficacité ? Dans l’Alliance des États du Sahel, cette interrogation n’est pas propre au Burkina Faso elle est au cœur du pari politique que les trois juntes ont collectivement engagé.
Sources
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Le Burkina interdit la privatisation des entreprises publiques à caractère stratégique — Jeune Afrique, octobre 2026
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Burkina Faso : l’ALP adopte une loi pour mieux protéger les entreprises stratégiques contre la privatisation — Burkina24, 19 octobre 2026
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Burkina Faso bans privatisation of strategic state enterprises — West Africa Weekly, octobre 2026
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Au Mali, comment la junte impose aux groupes étrangers sa souveraineté retrouvée sur les mines d’or — Le Monde, janvier 2025
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Communiqué du Conseil des ministres du 19 juin 2025 — nationalisation de la SOMAÏR — Niger Diaspora, juin 2025
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Rapport du FMI sur le Burkina Faso — recettes aurifères 2023-2024 — FMI, 2025
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Rapport de gestion ONATEL 2025 — BRVM, juin 2026
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Performance des entreprises publiques : la SONABHY représente 50 % du bénéfice cumulé en 2024 — CFinance News, 2025
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Règlement n°02/2002/CM/UEMOA sur les pratiques anticoncurrentielles — UEMOA, 2002