Mali : sous Goïta, les failles de discipline militaire persistent malgré les promesses de redressement

La rédaction

octobre 21, 2026

Quarante-trois affaires, 72 prévenus dont 69 militaires, des dossiers de désertion et de trafic d’armes au cœur du rôle : la session correctionnelle et criminelle ouverte le 19 octobre 2026 à Sévaré par le Tribunal militaire de Mopti offre une fenêtre rare sur l’état de discipline interne des Forces armées maliennes (FAMa). Elle révèle des fragilités structurelles que les discours officiels sur la cohésion et le professionnalisme des troupes peinent à dissiper.

Une session sous pression dans une région sous tensions

La ville de Sévaré, chef-lieu de la région de Mopti au centre du Mali, accueille jusqu’au 29 octobre 2026 une session qui fait figure d’événement judiciaire inhabituel dans ce territoire miné par l’insécurité armée. Le Tribunal militaire de Mopti y inscrit 40 affaires relevant de la chambre correctionnelle et 3 de la chambre criminelle. Ces dernières portent sur des faits graves assassinat, torture, séquestration, meurtre et pédophilie qui témoignent de la nature profonde des dysfonctionnements examinés.

Parmi les 72 prévenus comparaissant, trois sont des civils, et 69 sont des militaires de rang ou des gradés des FAMa. La géographie de ce prétoire n’est pas anodine : la région de Mopti est l’une des plus exposées aux attaques jihadistes, et Human Rights Watch y a documenté, entre 2022 et 2023, des exécutions sommaires, des cas de torture et des arrestations arbitraires impliquant des personnels militaires maliens et leurs alliés étrangers.

Armes détournées et désertions : les deux plaies du rôle correctionnel

La nature des infractions correctionnelles renseigne directement sur les tensions qui traversent l’institution militaire. Près de la moitié des 40 dossiers de la chambre correctionnelle concernent des armes, des munitions ou des chargeurs militaires : pertes, vols, détournements et trafics. C’est un indicateur préoccupant à l’heure où le Small Arms Survey relevait en 2024 que les groupes extrémistes actifs au Mali s’approvisionnent notamment en capturant des armes aux forces armées sur les champs de bataille et en recourant aux trafiquants de la sous-région. La porosité entre armement militaire réglementaire et circuits illicites ne se réduit pas aux seules batailles perdues.

Le second bloc d’infractions est celui des désertions. Selon le procureur du Tribunal militaire de Mopti, Seba Lamine Koné, cité par l’Agence malienne de presse, « les désertions constituent le deuxième groupe d’infractions le plus représenté au rôle ». Cette formulation, prudente dans sa forme, est éloquente dans sa portée : dans un pays en guerre prolongée, les abandons de poste constituent une réalité judiciaire suffisamment dense pour structurer le calendrier d’un tribunal militaire.

Les données agrégées sur les désertions au sein des FAMa restent très lacunaires. Aucun bilan annuel officiel n’est accessible pour la période 2021-2026. On sait seulement qu’en août 2026, l’état-major accordait jusqu’au 6 septembre aux militaires en « situation irrégulière » au sein de groupes armés pour rejoindre leur unité, sous peine d’être officiellement qualifiés de déserteurs sans que le nombre de personnels concernés ait été communiqué. Ces chiffres partiels dessinent néanmoins une réalité persistante.

Des défaillances structurelles assumées par le parquet

Au-delà des infractions elles-mêmes, la tenue irrégulière des sessions du Tribunal militaire de Mopti constitue en elle-même un dysfonctionnement institutionnel. Le parquet militaire, interrogé sur ce point, en impute la responsabilité au contexte sécuritaire qui complique les déplacements et les convocations , au manque de magistrats et de personnel d’appui, ainsi qu’à l’éloignement géographique de certains juges.

Ces explications sont recevables dans leur principe : les tribunaux militaires du Burkina Faso et du Niger, dans des contextes comparables de transition et d’insécurité, ne publient pas non plus de calendrier national fixe et connaissent des retards récurrents. Mais la régularité des sessions reste une condition élémentaire du droit à un procès équitable, et le parquet malien lui-même ne prétend pas que ce standard est atteint.

C’est précisément ce que le Barreau malien a mis en cause lors de cette session : son représentant a dénoncé de longues périodes de détention provisoire subies par certains prévenus avant leur comparution. Le Code de procédure pénale malien prévoit un plafond de trois ans en matière criminelle ; or le Sous-Comité des Nations unies pour la prévention de la torture a constaté que cette limite était fréquemment dépassée au Mali, avec des cas documentés de détention provisoire atteignant cinq ou huit ans, parfois sans mandat de dépôt valide. La justice militaire n’échappe pas à cette pathologie systémique.

La réforme annoncée, l’institution qui attend

Depuis 2021, les autorités de transition ont engagé une révision du Code de justice militaire, jugé obsolète car fondé sur la loi de 1995. Un atelier de cadrage a été organisé par le ministère de la Défense pour préparer cette relecture. En 2023, le Conseil national de transition a adopté des textes modifiant le Code de procédure pénale et le statut des militaires. Mais le cadre institutionnel analysé par le réseau African Security Network n’a pas encore abouti à la promulgation d’un nouveau code militaire. La juridiction de Mopti fonctionne donc toujours dans un cadre légal dont l’inadaptation est reconnue par les autorités elles-mêmes.

Du côté du commandement suprême, les discours d’Assimi Goïta sur la discipline militaire privilégient le registre de la cohésion nationale et de l’efficacité opérationnelle. Après les attaques coordonnées du 25 avril 2026, il a salué « la promptitude » et « le professionnalisme des troupes », affirmant que « la cohésion de la chaîne de commandement » avait permis de déjouer le plan adverse. À la fête de l’Indépendance du 22 septembre 2026, il a présenté les démonstrations militaires comme un signe de « cohésion et de discipline ». En revanche, aucune déclaration officielle spécifiquement consacrée à la désertion ou au trafic d’armes interne n’a pu être identifiée pour la période 2024-2026.

Un enjeu systémique pour l’efficacité militaire

La session de Sévaré ne saurait être réduite à une opération de routine judiciaire. Elle documente, dans un cadre officiel, des infractions qui affectent directement la capacité opérationnelle des FAMa : un soldat qui déserte affaiblit les effectifs de son unité ; un militaire qui détourne des armes alimente potentiellement les arsenaux adverses ; un crime commis contre un civil érode la relation entre l’armée et les populations dont elle dépend pour le renseignement et le soutien logistique.

Amnesty International, dans son rapport de 2026 sur les opérations menées le long de la frontière mauritanienne, a documenté des crimes de guerre imputés aux FAMa et à leurs alliés étrangers. La chercheuse Ousmane Diallo d’Amnesty avait déjà souligné en 2022 l’absence de poursuites effectives contre des militaires pour des crimes commis contre des civils, ainsi que les pressions exercées sur les témoins. Le tribunal militaire de Mopti, en tenant cette session, répond formellement à l’exigence de poursuites. La question de l’effectivité des sanctions et de la régularité future des sessions reste, elle, entièrement ouverte.

Dans un contexte sahélien où la légitimité des régimes militaires de transition repose en grande partie sur leur capacité à sécuriser les populations et à réformer l’appareil d’État, les failles internes de discipline ne sont pas seulement un problème judiciaire. Elles constituent un test de cohérence politique pour un commandement qui promet le redressement tout en peinant, selon ses propres procureurs, à réunir assez de magistrats pour tenir ses audiences.


Sources