CÔTE D’IVOIRE : De nouvelles arrestations de cadres de l’opposition relancent les tensions politiques

La rédaction

octobre 25, 2026

Depuis le 19 octobre 2026, au moins neuf dirigeants du PDCI-RDA et du PPA-CI ont été placés sous contrôle judiciaire par la section antiterroriste du tribunal de première instance d’Abidjan. Chacun répond de dix-sept chefs d’inculpation, dont des actes terroristes et tentative d’attentat contre l’autorité de l’État. Ces procédures, qui s’enchaînent depuis plusieurs semaines, ravivent les tensions entre le pouvoir et une opposition qui dénonce une instrumentalisation politique de la justice.

Un dispositif judiciaire mobilisé à grande échelle

Les faits reprochés aux mis en cause s’étendent, selon un avocat de la défense cité par RFI, à la période « avant, pendant et après la présidentielle » d’octobre 2025. Parmi les inculpés du 23 octobre figurent des figures de premier rang : Georges Philippe Ezaley, vice-président du PDCI-RDA, Roger M’Bia, directeur général du parti, Aziz Thiam, frère du président du PDCI-RDA Tidjane Thiam, ainsi que Fabrice Lago, secrétaire général adjoint du PPA-CI.

Ces inculpations ne sont pas isolées. Trois autres cadres du PPA-CI avaient déjà été placés sous contrôle judiciaire la semaine précédente, dans des conditions strictement identiques dix-sept chefs d’accusation, même juridiction. Justin Koné Katinan, quatrième vice-président du PPA-CI, est quant à lui incarcéré depuis le 11 septembre 2026, une procédure antérieure à la vague en cours. La similitude frappante des chefs retenus contre chacun des mis en cause a conduit les avocats de la défense à souligner le caractère systématique de ces poursuites.

Le cadre juridique mobilisé repose sur la loi n° 2015-493 du 7 juillet 2015 portant répression du terrorisme, modifiée à deux reprises en 2018, puis par la loi n° 2024-360 et sur le décret n° 2024-617 du 10 juillet 2024 qui a officiellement créé la section antiterroriste du tribunal de première instance d’Abidjan, remplaçant la cellule spéciale instituée en 2016. Cette section dispose de compétences étendues, couvrant les infractions terroristes, le financement du terrorisme et certains faits de criminalité organisée d’ampleur nationale.

Le contexte électoral qui pèse sur la procédure

La présidentielle du 25 octobre 2025 avait été précédée et suivie de violences dont le bilan officiel, communiqué le 13 novembre 2025 par le Conseil national de sécurité, fait état de onze morts, 71 blessés et 1 658 interpellations. Le Conseil national des droits de l’Homme avait pour sa part recensé six morts lors des manifestations de l’opposition entre le 11 et le 21 octobre, tandis que des organisations non gouvernementales évoquaient une dizaine de décès.

C’est dans ce prolongement que s’inscrivent les poursuites actuelles. La section antiterroriste constitue la juridiction compétente pour instruire et juger des faits qualifiés d’actes terroristes, d’attentat contre l’autorité de l’État et d’assassinat. Sur le plan procédural, le contrôle judiciaire mesure non privative de liberté se distingue de la détention provisoire : l’inculpé reste libre sous obligations (interdiction de quitter le territoire, remise de passeport, présentation régulière aux autorités), mais reste pleinement mis en cause. Le non-respect de ces obligations peut entraîner l’incarcération. En matière antiterroriste, la détention provisoire peut, en vertu du Code de procédure pénale ivoirien, atteindre vingt-quatre mois au total.

Le PDCI-RDA a réagi en alertant la CEDEAO, l’Union africaine et l’ONU, qualifiant les procédures de « signal politique grave ». À la date de publication de cet article, ni la CEDEAO ni sa Commission n’ont formulé de position publique sur ces inculpations. La démarche du parti ne saurait être confondue avec une déclaration de l’organisation régionale, qui s’est jusqu’ici abstenue de tout commentaire officiel.

L’opposition sous pression : un phénomène régional ?

La configuration ivoirienne n’est pas sans précédent dans la sous-région. Au Sénégal, entre 2023 et 2024, des opposants et militants du PASTEF avaient été poursuivis pour appel à l’insurrection et association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, dont Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, avant que le renversement électoral de mars 2024 ne modifie radicalement l’équation politique. En Guinée, sous la junte de Mamadi Doumbouya, des responsables de l’UFDG et du FNDC ont fait l’objet de poursuites pour atteinte à la sûreté de l’État ou participation à un mouvement insurrectionnel. Ces précédents illustrent une tendance observable : le recours à des qualifications pénales sévères terrorisme, attentat contre l’État à l’encontre d’opposants dans des contextes de tensions post-électorales ou de fragilité institutionnelle.

La différence ivoirienne tient à plusieurs facteurs. D’abord, la Côte d’Ivoire n’est pas sous régime militaire : elle dispose d’institutions civiles et d’un appareil judiciaire formellement indépendant, ce qui rend l’analyse moins binaire. Ensuite, les faits allégués qu’il appartient à la justice de qualifier et d’établir sont présentés par les autorités comme des infractions graves au regard de la loi pénale, et non comme une répression politique. L’opposition, en miroir, conteste la qualification retenue et dénonce une pression systématique sur ses cadres.

Le rapport du rapporteur spécial des Nations unies sur la lutte antiterroriste, publié en février 2026 à la suite d’une visite en Côte d’Ivoire en novembre-décembre 2024, avait déjà examiné la conformité des lois et pratiques antiterroristes ivoiriennes avec le droit international des droits de l’homme. Ce document de référence, antérieur aux inculpations actuelles, posait notamment des questions sur l’étendue des compétences de la section antiterroriste et sur les garanties procédurales offertes aux personnes mises en cause.

Juridiction, légitimité et ligne de faille politique

Au cœur du débat se trouvent deux questions distinctes, souvent amalgamées dans le discours public. La première est procédurale : les faits reprochés relèvent-ils légalement de la compétence de la section antiterroriste ? Les chefs d’inculpation retenus terrorisme, attentat, assassinat correspondent aux infractions prévues par la loi de 2015 et ses modifications ultérieures. Leur applicabilité aux circonstances précises des violences de 2025 est au cœur de l’instruction. La seconde question est politique : l’activation répétée et simultanée de cette juridiction contre des cadres des deux principaux partis d’opposition, dans les semaines suivant la présidentielle, signale-t-elle une volonté de neutralisation ou s’agit-il de la réponse normale d’un État de droit face à des violences électorales documentées ?

C’est précisément cette ligne de faille que les inculpations successives de ces dernières semaines viennent d’élargir. Le fait que dix-sept chefs identiques soient retenus contre chacun des mis en cause, indépendamment de leur rôle présumé dans les événements, constitue un motif d’interrogation légitime pour les observateurs de l’État de droit. Il ne suffit pas, en soi, à établir une instrumentalisation les qualifications peuvent être identiques si les faits reprochés le sont mais il justifie une vigilance accrue de la part des mécanismes régionaux et onusiens.

La situation de Tidjane Thiam, président du PDCI-RDA dont l’élection à la tête du parti fait l’objet de recours judiciaires parallèles, ajoute une couche supplémentaire d’incertitude institutionnelle. Une assignation en intervention forcée le visant personnellement a été renvoyée au 19 novembre 2026.

Perspectives : entre instruction judiciaire et agenda politique

La multiplication des procédures, loin de clarifier le paysage politique ivoirien, en accentue l’opacité. La Côte d’Ivoire entre dans une phase où les agendas judiciaires et politiques s’entrelacent de manière croissante, sans que les mécanismes régionaux CEDEAO en tête ne se soient encore positionnés publiquement.

La question qui se posera à brève échéance est celle de la durée : jusqu’où ira la vague d’inculpations, et la section antiterroriste restera-t-elle le seul prisme à travers lequel la justice ivoirienne traitera l’héritage des violences de 2025 ? La réponse conditionne, en grande partie, la crédibilité de tout dialogue politique que le pouvoir et l’opposition seraient appelés à engager dans les mois qui viennent.


Sources