Peuls au Sahel : le piège mortel de la double stigmatisation

La rédaction

octobre 26, 2026

Au Sahel, les communautés peules se retrouvent écrasées entre deux feux : soupçonnées de complicité avec les groupes jihadistes par les forces armées et les milices d’autodéfense, elles sont simultanément ciblées par ces mêmes groupes armés lorsqu’elles refusent de s’y soumettre. Ce mécanisme de stigmatisation croisée, structurel et documenté, expose des millions de civils à des violences collectives sans précédent dans la région.


Une communauté prise en étau

La situation des Peuls au Sahel ne relève pas d’une simple montée des tensions intercommunautaires. Elle procède d’un engrenage bien précis : la suspicion généralisée à leur égard, alimentée par des amalgames entre appartenance ethnique et affiliation armée, produit une logique de punition collective qui s’auto-entretient.

D’un côté, les Forces armées maliennes (FAMa), burkinabè (FAMA/Burkina) et leurs auxiliaires, milices d’autodéfense Dozos ou groupes Wagner au Mali, ont été mis en cause dans de nombreux incidents mortels visant des villages peuls. Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté, au fil des années, des exécutions sommaires, des destructions d’habitations et des arrestations arbitraires dans des localités à majorité peule, au motif que ces populations auraient « collaboré » avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) ou l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). La logique du soupçon collectif se substitue alors à toute enquête individualisée.

De l’autre côté, les groupes jihadistes eux-mêmes exercent une pression considérable sur les communautés peules : ceux qui refusent de rejoindre leurs rangs, de financer leurs opérations ou de leur fournir un refuge s’exposent à des représailles tout aussi violentes, exécutions de chefs de village, enlèvements, destruction de bétail, qui constituent le socle économique des éleveurs peuls nomades.


Pourquoi les Peuls sont-ils ciblés au Sahel ?

Comprendre ce ciblage impose de démêler plusieurs fils historiques et contemporains.

Une marginalisation ancienne. Les Peuls, éleveurs nomades par tradition, ont longtemps entretenu des rapports conflictuels avec les États postcoloniaux qui ont privilégié l’agriculture sédentaire et les populations qui la pratiquent. L’accès à la terre, aux pâturages et aux points d’eau constitue depuis des décennies une source de friction avec les communautés agricoles voisines, Dogons au Mali, Mossi au Burkina Faso. Cette marginalisation structurelle a nourri un ressentiment que les groupes armés ont méthodiquement exploité dès la décennie 2010.

Un recrutement jihadiste ciblé. Le JNIM, en particulier, a développé une stratégie délibérée de recrutement au sein des communautés peules en se présentant comme leur défenseur face aux exactions de l’État et aux conflits fonciers. Cette instrumentalisation ne signifie pas que les Peuls adhèrent massivement à l’idéologie jihadiste, la grande majorité demeure étrangère à tout engagement armé, mais elle a suffi à ancrer durablement l’amalgame dans les représentations des acteurs sécuritaires et des populations voisines.

L’amalgame comme arme. Ce glissement entre identité peule et suspicion d’appartenance jihadiste constitue précisément le nœud du problème. Des chercheurs spécialisés dans les conflits sahéliens, comme ceux du Centre FrancoPaix ou du Sahel Research Group, ont mis en garde à plusieurs reprises contre cette confusion : elle légitime des opérations militaires indiscriminées et détourne les stratégies de contre-insurrection de leur efficacité réelle, en transformant des populations neutres, voire potentiellement alliées, en adversaires.


Des déplacements massifs, reflet d’une protection défaillante

La conséquence la plus mesurable de cette double exposition aux violences est démographique : les Peuls figurent parmi les communautés les plus représentées dans les statistiques de déplacements internes au Burkina Faso et au Mali, deux pays qui comptent désormais parmi les crises de déplacement les plus graves du continent africain.

Le Burkina Faso, avec plus de deux millions de déplacés internes recensés ces dernières années selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), illustre de manière particulièrement aiguë cette dynamique. Une part significative de ces déplacés est issue des régions du Sahel, du Nord et de l’Est, zones à forte concentration peule, chassée à la fois par les violences jihadistes et par les opérations militaires ou les représailles communautaires qui les accompagnent.

Au Mali, la région de Mopti reste emblématique : théâtre depuis 2015 de violences intercommunautaires d’une intensité croissante, elle a vu ses populations peules quitter en masse les villages devenus ingouvernables, sans que les autorités de transition parviennent à endiguer la spirale.


Les juntes face à leurs contradictions

La montée en puissance des régimes militaires dans l’Alliance des États du Sahel (AES), Mali, Burkina Faso, Niger, complique davantage encore la question. Ces juntes ont fait du discours souverainiste et de la rupture avec les partenaires occidentaux (France, MINUSMA) un marqueur identitaire central. Mais leur réponse sécuritaire repose largement sur une intensification des opérations militaires, y compris dans des zones peules, sans qu’un cadre de protection des civils crédible ne soit mis en place.

Les positions officielles de ces gouvernements sur la question peule restent évasives : aucune junta n’a, à ce jour, reconnu publiquement le phénomène de stigmatisation ethnique, préférant cadrer les violences comme des opérations antiterroristes légitimes. Cette posture rend toute accountability quasi impossible et prive les victimes de tout recours institutionnel.

L’absence de mécanismes judiciaires indépendants, renforcée par le retrait du Mali de la Cour pénale internationale et les restrictions imposées aux organisations de la société civile dans les trois pays, ferme les dernières fenêtres de recours pour les communautés affectées.


Un précédent qui interpelle la doctrine

La situation des Peuls n’est pas sans précédents dans l’histoire des conflits asymétriques. Des minorités ethniques ou religieuses ont régulièrement été prises en étau entre insurgés et forces gouvernementales, des Kurdes d’Irak aux Rohingyas de Birmanie, avec des dynamiques de stigmatisation similaires menant à des violences de masse. Ce parallèle, que les spécialistes de la protection des civils ont commencé à thématiser, invite à s’interroger sur les conditions dans lesquelles une communauté ciblée peut basculer vers l’adhésion aux groupes armés qui prétendent la défendre, faute d’alternative crédible offerte par l’État.

C’est précisément ce point aveugle des stratégies sécuritaires sahéliennes qui inquiète le plus les observateurs : en traitant la stigmatisation des Peuls comme un dommage collatéral acceptable plutôt que comme un facteur aggravant du conflit, les États concernés risquent de creuser eux-mêmes le lit du radicalisme qu’ils entendent combattre.


La question centrale reste posée : dans un contexte où les juntes sahéliennes récusent toute ingérence extérieure et où les mécanismes de protection des civils se délitent, qui peut encore rompre le cycle de la stigmatisation croisée ? La réponse conditionnera en grande partie l’évolution du conflit dans la prochaine décennie.


Sources