Entré en vigueur le 1er octobre 2026, le nouvel Accord international sur le cacao marque une évolution symbolique majeure : pour la première fois, le revenu décent des producteurs figure explicitement parmi les objectifs de l’ICCO. Mais l’histoire longue de la régulation cacaoyère invite à mesurer l’ambition à l’aune des résultats et les lacunes du texte sont aussi révélatrices que ses avancées.
Cinquante ans d’accords, une question toujours ouverte
L’Organisation internationale du cacao existe depuis 1973, fruit d’un premier accord conclu en 1972. Ce texte fondateur prévoyait un stock régulateur pouvant atteindre 250 000 tonnes soit environ deux mois de consommation mondiale de l’époque destiné à lisser les fluctuations de prix en achetant lorsque les cours s’effondraient et en vendant lorsqu’ils s’envolaient. L’accord de 1986 allait plus loin encore, autorisant les pays exportateurs à retirer jusqu’à 120 000 tonnes supplémentaires du marché lorsque le stock régulateur atteignait sa limite.
Ces mécanismes d’intervention directe n’ont jamais pleinement fonctionné. Les tensions entre pays producteurs et pays consommateurs sur la gestion du stock, les difficultés de financement et les comportements de passager clandestin ont progressivement vidé le dispositif de sa substance. L’accord de 1993 en a tiré les conséquences : quotas d’exportation et stock régulateur ont été abandonnés, et la réserve constituée liquidée entre 1993 et 1998. L’ICCO s’est alors recentrée sur la collecte de données, la recherche et la coopération technique un rôle utile, mais sans prise directe sur les prix.
La concentration du négoce international illustre la profondeur de cette transformation. Selon les données du Cirad, on comptait près de 200 négociants internationaux actifs dans le cacao au début des années 1970 ; à la fin des années 1990, moins de dix demeuraient en lice. Aujourd’hui, Barry Callebaut, Cargill, Olam et ECOM contrôlent ensemble environ 60 à 65 % de la capacité mondiale de broyage. Cette oligopolisation de l’aval n’a pas été sans conséquences sur le partage de la valeur.
Ce que dit — et ne dit pas — l’accord de 2026
Le nouveau texte introduit trois inflexions notables par rapport à son prédécesseur de 1993. Il inscrit explicitement le revenu décent parmi les objectifs de la coopération internationale, le définissant comme « un revenu net suffisant généré par un foyer afin d’assurer un niveau de vie décent à tous les membres dudit foyer, conformément aux critères nationaux ». Il mentionne l’objectif de prix rémunérateurs pour les producteurs. Il reconnaît également la nécessité de développer la transformation dans les pays d’origine un enjeu central pour la Côte d’Ivoire et le Ghana.
Ces avancées discursives sont réelles. Mais le texte renvoie l’essentiel de la mise en œuvre aux politiques nationales et aux acteurs de filière, sans prévoir de mécanisme contraignant. Aly Touré, porte-parole des pays producteurs à l’ICCO, a salué un accord mettant l’accent sur le prix rémunérateur et une durabilité économique renforcée. Le Conseil du Café-Cacao ivoirien entend s’en saisir pour consolider ses mécanismes de fixation du prix producteur. Mais l’accord lui-même n’impose rien.
La comparaison avec d’autres filières est instructive. Les accords internationaux sur le café de 1962 et 1968 avaient instauré des quotas d’exportation contraignants, qui ont effectivement contribué à stabiliser les cours pendant plusieurs années. Leur abandon en 1989 faute de consensus sur la répartition des contingents avait provoqué une chute des prix estimée à environ 40 % par la Banque mondiale. La leçon tirée par la communauté internationale semble avoir été, non pas de perfectionner ces mécanismes, mais de les abandonner définitivement.
La répartition de la valeur : des avancées réelles, des déséquilibres persistants
Pour la campagne 2024-2025, les prix bord-champ garantis ont atteint des niveaux historiques. En Côte d’Ivoire, le prix a été fixé à 1 800 FCFA par kilogramme pour la campagne principale soit environ 10 % au-dessus du Living Income Reference Price (LIRP) alors applicable, estimé à 1 636 FCFA/kg par Fairtrade. Au Ghana, le prix producteur de 33,7 cedis par kilogramme était aligné sur le LIRP correspondant.
Ces chiffres représentent une progression substantielle. En termes de part du prix FOB, les planteurs ivoiriens ont capté environ les trois quarts de la valeur à l’exportation, contre près des deux tiers pour leurs homologues ghanéens. Mais rapporter le prix producteur au seul prix FOB occulte l’essentiel : c’est au niveau de la valeur finale du chocolat et des produits transformés que se joue la répartition, et là, la part qui remonte jusqu’aux planteurs est structurellement marginale.
La transformation locale reste en outre limitée. En Côte d’Ivoire, environ 35 % de la production brute était transformée localement en 2024, selon les chiffres officiels un taux en progression, mais loin de l’ambition affichée de transformer l’intégralité de la production nationale. Le capital des principales unités de broyage est par ailleurs majoritairement étranger : Cargill, Barry Callebaut, Olam et CEMOI y occupent des positions dominantes. La valeur ajoutée locale existe, mais elle reste en grande partie captée par des groupes dont les sièges sociaux sont à Genève, Minneapolis ou Singapour.
Au Ghana, la réforme est plus ambitieuse sur ce point : la loi COCOBOD de 2026 prévoit qu’au moins 50 % des fèves soient transformées localement dès la campagne 2026-2027, et garantit aux producteurs au moins 70 % du prix FOB réalisé soit 71,18 % pour la campagne en cours.
Les limites des engagements volontaires
Les analyses académiques disponibles convergent sur ce point. Le Cirad a démontré les limites du Living Income Differential différentiel de 400 dollars par tonne instauré conjointement par la Côte d’Ivoire et le Ghana en 2019 dont les effets ont été partiellement annulés par la baisse des prix internationaux et un transfert incomplet de la prime. L’IDH Sustainable Trade Initiative, de son côté, ne trouve aucune corrélation robuste entre hausse de la productivité et amélioration du revenu net des ménages : les coûts d’intrants, l’endettement et la volatilité des cours peuvent absorber, voire inverser, le bénéfice attendu d’une prime ou d’une certification.
Ces résultats interrogent directement la logique de l’accord de 2026 : si les mécanismes volontaires sont insuffisants comme instrument principal, et si les mécanismes contraignants ont été abandonnés depuis trente ans, quel levier reste-t-il à l’ICCO ? La réponse honnête est qu’il s’agit essentiellement d’un cadre de légitimation politique, utile pour aligner les discours et faciliter la coordination internationale, mais structurellement dépendant de la volonté des États membres et du rapport de force au sein des filières nationales.
Un accord utile, mais insuffisant comme instrument principal
L’accord de 2026 n’est pas inutile. Il offre aux pays producteurs un appui diplomatique pour leurs revendications de prix rémunérateurs et de transformation locale. Il crée une obligation de cohérence entre les engagements internationaux et les politiques nationales. Il permet à des institutions comme le Cirad ou l’IFPRI d’opérer dans un cadre multilatéral reconnu.
Mais les vieux déséquilibres de la filière concentration du négoce, faiblesse de la transformation locale, volatilité des revenus paysans ne seront pas résorbés par la seule force des objectifs inscrits dans un texte international. La question qui reste posée est celle du mécanisme : comment garantir qu’un prix rémunérateur soit effectivement atteint et maintenu, dans une filière dominée par un oligopole d’acheteurs disposant d’une capacité de substitution géographique ? Ni l’accord de 2026, ni aucun autre texte récent ne propose de réponse opérationnelle à cette question.
Sources
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Accord international sur le cacao de 2026 — texte intégral — ICCO, 2026
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Prix bord-champ du cacao en Côte d’Ivoire, campagne 2024-2025 — Agence Ecofin, octobre 2024
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Living Income Reference Prices — note explicative Côte d’Ivoire et Ghana — Fairtrade International, 2025
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Analyse du Living Income Differential en Côte d’Ivoire — Cirad
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Pratiques d’achat dans la filière cacao — Voice Network / IDH, 2025
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Cocoa Barometer 2025 — résumé exécutif — Voice Network, 2025
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Réforme COCOBOD et prix producteur campagne 2026-2027 — COCOBOD Ghana, 2026
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Les accords sur les produits de base sont-ils voués à l’échec ? — Banque mondiale, Voices
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Transformation locale du cacao en Côte d’Ivoire — capacité de broyage — Gouvernement de Côte d’Ivoire