Cinq figures de l’opposition congolaise se sont retrouvées à Rome du 25 au 27 octobre 2026 pour poser les jalons d’un front commun inédit. Face aux déclarations du président Félix Tshisekedi sur la Constitution, la Coalition Article 64 a tracé une ligne rouge : ni révision constitutionnelle ouvrant la voie à un troisième mandat, ni solution par les armes. Elle réclame un dialogue séparé avec Tshisekedi et avec son prédécesseur Joseph Kabila — pari politique audacieux dans un pays dont les précédents de concertation restent peu concluants.
Une coalition bâtie sur un article constitutionnel
Le nom choisi n’est pas anodin. L’article 64 de la Constitution congolaise de 2006 dispose que « tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l’exerce en violation des dispositions de la présente Constitution », et que « toute tentative de renversement du régime constitutionnel constitue une infraction imprescriptible contre la nation et l’État ». En se plaçant sous cet étendard, la Coalition Article 64 (C64) revendique à la fois une légitimité juridique et un positionnement double : résister à la fois à la dérive constitutionnelle par le haut et à la violence armée par le bas.
Les cinq membres fondateurs — Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Moïse Katumbi, Augustin Matata Ponyo et Delly Sesanga — couvrent un spectre politique large, de l’adversaire historique du pouvoir à l’ancien proche du régime. Kabund, ancien premier vice-président de l’Assemblée nationale et ex-cadre dirigeant du parti présidentiel UDPS, condamné en 2023 à sept ans de prison avant d’être libéré en février 2025 dans des conditions juridiquement encore disputées, incarne à lui seul la profondeur des fractures internes à l’espace politique congolais. Que ces cinq personnalités aient accepté de siéger ensemble constitue déjà, en soi, un signal politique.
Tshisekedi et la Constitution : une rupture publique aux conséquences mesurées
Le contexte direct ayant motivé la réunion romaine est l’accumulation, depuis le printemps 2026, de déclarations présidentielles critiques à l’égard de la loi fondamentale. Le 6 mai, Félix Tshisekedi s’interrogeait publiquement : « Qu’est-ce qui nous interdit de nous pencher dessus et de regarder cela ? » Il proposait de confier ce chantier à des experts, évoquant « beaucoup de difficultés » dans le texte. Le 30 juin, dans un discours plus solennel, il affirmait selon RFI qu’« aucune question d’intérêt national ne doit être confisquée ni interdite de réflexion ». Mais c’est le 24 octobre — à la veille même de la réunion romaine — qu’il a formulé sa position de la manière la plus tranchante, devant les élus de l’Union sacrée : « Cette Constitution, je ne l’aime pas, et vous le savez. »
Il a simultanément renvoyé la responsabilité d’une éventuelle modification à sa majorité parlementaire, affirmant que si le peuple refusait le changement en 2028, il « s’arrêtait là ». Cette construction rhétorique — désaveu de la Constitution, condition référendaire, dénégation de l’ambition personnelle — ne suffit pas à dissiper les inquiétudes de l’opposition. Car le mécanisme est bien connu en Afrique centrale : le référendum constitutionnel y a souvent servi d’instrument de légitimation d’un maintien au pouvoir.
Le précédent régional : quand la révision constitutionnelle produit l’instabilité
L’histoire récente du continent fournit plusieurs grilles de lecture, dont aucune n’est rassurante. En République du Congo voisine, Denis Sassou-Nguesso a fait adopter par référendum, en octobre 2015, une nouvelle Constitution supprimant la limite d’âge et portant à trois le nombre de mandats autorisés — il a été réélu en 2016, puis en 2021. En Guinée, Alpha Condé a suivi le même chemin en mars 2020, avec une remise à zéro du compteur de mandats ; il a été renversé par un coup d’État militaire en septembre 2021, moins d’un an après sa réélection. Selon Africa Center for Strategic Studies, ces révisions ont systématiquement affaibli le principe de limitation des mandats et réduit la capacité des constitutions à garantir l’alternance politique.
La RDC partage avec ces précédents une vulnérabilité structurelle : une opposition fragmentée, des institutions électorales sous-financées et un environnement sécuritaire dégradé dans l’est du pays. La CENI a publié en avril 2025 sa feuille de route pour le cycle électoral 2025-2029, fixant la présidentielle au 16 décembre 2028, mais son président reconnaissait encore en septembre 2026 que le financement des opérations restait à sécuriser. Un report d’élections, fût-il présenté comme technique, constituerait un terrain fertile pour une crise de légitimité.
La proposition de dialogue : ambitions et limites
Face à ce scénario, la C64 adopte une stratégie de dialogue préventif. Elle propose des rencontres séparées avec Tshisekedi et avec Kabila — ce dernier étant désormais à la tête d’un nouveau mouvement politique dont les liens présumés avec des groupes armés dans l’est ont polarisé le débat à Kinshasa. La démarche est délibérément inclusive : en refusant de choisir entre les deux pôles du pouvoir congolais, la coalition se positionne comme tiers arbitre plutôt que comme camp adverse.
La réponse du gouvernement a été ferme sans être fermée. Le porte-parole Patrick Muyaya a exigé que la C64 choisisse clairement le « choix de la République » et condamne sans ambiguïté le recours aux armes dans le camp Kabila. Kinshasa maintient la ligne fixée par Tshisekedi le 27 août : pas de dialogue avec ceux qui combattent l’ordre constitutionnel par la force ou s’allient à des puissances étrangères. Cette condition préalable rejoint paradoxalement une partie des positions de la C64 elle-même — qui condamne aussi bien la modification constitutionnelle que la solution militaire — mais le gouvernement n’a pas pour autant reconnu la coalition comme interlocuteur institutionnel.
Du côté des organisations régionales, l’Union africaine s’est limitée, en octobre 2026, à condamner les « changements anticonstitutionnels de gouvernement » dans une formulation délibérément générale, sans nommer Kabila ni qualifier le projet de réforme constitutionnelle. La SADC, de son côté, a concentré ses déclarations disponibles sur la détérioration sécuritaire dans l’est de la RDC, laissant le débat constitutionnel à Kinshasa sans arbitrage extérieur explicite.
L’ombre du dialogue de 2016
L’appel à un dialogue national inclusif ne peut s’analyser sans rappeler le précédent de la Cité de l’Union africaine en octobre 2016. L’accord conclu le 18 octobre de cette année-là avait fixé une feuille de route précise : élections au plus tard en avril 2019, gouvernement d’union nationale, maintien de Kabila sans nouveau mandat, mécanisme de suivi. Le bilan effectif est contrasté : sur les sept grandes catégories d’engagements, environ trois ont été réellement appliquées — mise en place du gouvernement, nomination d’un Premier ministre issu de l’opposition signataire, création du mécanisme de suivi —, deux à trois partiellement, et au moins trois substantiellement dévoyées, dont le respect du calendrier électoral. L’élection présidentielle s’est finalement tenue le 30 décembre 2018, dans un processus contesté et après de longs reports.
Ce précédent pèse sur la crédibilité de tout appel au dialogue. Il enseigne que la concertation formelle peut coexister avec le détournement de ses objectifs initiaux, et que l’absence de mécanismes contraignants rend les engagements politiques fragiles. La C64 n’a pas précisé, dans ses déclarations publiques, quelles garanties procédurales elle entendrait associer à un éventuel processus de dialogue.
Un test de volonté politique à double sens
La véritable question posée par la réunion de Rome est celle de la réciprocité. La Coalition Article 64 a adopté une position de principe cohérente — rejet de la modification constitutionnelle, rejet de la violence armée, appel au dialogue — qui lui permet d’occuper un espace politique central. Mais cet espace n’a de valeur que si les deux interlocuteurs visés, Tshisekedi et Kabila, s’y engagent effectivement.
Or Tshisekedi a conditionné tout dialogue à la condamnation préalable de la rébellion armée, tandis que Kabila n’a pas répondu publiquement aux avances de la C64. La coalition se retrouve donc dans la position inconfortable de l’intermédiaire que personne n’a mandaté. Elle peut néanmoins contribuer à créer les conditions d’une désescalade en maintenant une ligne de communication ouverte et en refusant de se laisser instrumentaliser par l’un ou l’autre camp.
À l’horizon 2028, la Constitution congolaise est moins menacée par un seul acteur que par la convergence de plusieurs crises : guerre dans l’est, financement incertain des élections, tensions constitutionnelles et recomposition d’une opposition longtemps dispersée. L’initiative romaine ne résout aucun de ces problèmes. Elle les nomme — ce qui, dans le contexte congolais actuel, constitue déjà un acte politique rare. La question est désormais de savoir si nommer suffit à prévenir.
Sources
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RDC : l’opposition rejette tout changement constitutionnel et réclame un dialogue avec Tshisekedi et Kabila — KOACI, 28 octobre 2026
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« Cette Constitution, je ne l’aime pas et vous le savez » — Mediacongo.net, 24 octobre 2026
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Crise en RDC : la C64 plaide pour un dialogue national inclusif — Actualite.cd, 27 octobre 2026
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RDC : l’opposition rejette tout changement constitutionnel et recours aux armes — RFI, 27 octobre 2026
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En Afrique, le contournement des limites de mandats fragilise la gouvernance — Africa Center for Strategic Studies
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Feuille de route du cycle électoral 2028, CENI — Actualite.cd, 4 avril 2025
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Réforme constitutionnelle : « si changement ou révision, cela ne se fera pas sans le peuple » — Actualite.cd, 8 mai 2026
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Réponse de l’UA sur la situation congolaise — AllAfrica / DW, 21 octobre 2026