Éthiopie-Russie : derrière les Su-35 et les S-400, les ambitions stratégiques de Moscou

La rédaction

octobre 29, 2026

En réceptionnant douze chasseurs Su-35 russes fin octobre 2026, l’Éthiopie a franchi un seuil dans la militarisation d’une région déjà sous haute tension. Derrière cette livraison spectaculaire, facilitée selon Addis-Abeba par Vladimir Poutine en personne, se lisent à la fois les ambitions stratégiques de Moscou sur le continent africain et les calculs sécuritaires d’un Premier ministre, Abiy Ahmed, confronté à une double menace intérieure et extérieure.

Des appareils de pointe dans un théâtre de crise

L’annonce a été faite directement par Abiy Ahmed sur le réseau social X : l’Éthiopie a pris livraison de douze avions de combat Su-35 de génération 4++, soit des appareils à avionique modernisée, dotés de moteurs vectoriels et considérés comme parmi les plus performants de la gamme Soukhoï hors cinquième génération. Le Premier ministre a précisé que quatre systèmes de défense antiaérienne S-400 devaient suivre, sans date précisée ni montant divulgué.

La livraison aurait été anticipée d’un an par rapport au calendrier contractuel initial, à la demande personnelle du président russe. Si cette version n’a pas été confirmée par Moscou, elle sert clairement un récit politique : celui d’un partenariat militaire élevé au rang de priorité souveraine. Le Premier ministre éthiopien a qualifié ces acquisitions d’instrument destiné à « dissuader de manière préventive toute agression », formule qui vise autant les rebelles du Tigré que la menace érythréenne perçue à Addis-Abeba.

Le contexte immédiat est éloquent. Dans les semaines précédant l’annonce, une alliance rebelle avait relancé une offensive dans la région du Tigré, ravivant un conflit qui avait causé des centaines de milliers de morts entre 2020 et 2022. L’Éthiopie accuse par ailleurs l’Érythrée de soutenir activement ces forces, accusation qu’Asmara dément. C’est dans cet environnement que douze des chasseurs les plus modernes d’Afrique subsaharienne ont fait leur apparition sur les tarmacs éthiopiens.

Un déséquilibre aérien soudain dans la Corne de l’Afrique

Pour mesurer l’impact de cette livraison sur la course aux armements dans la Corne de l’Afrique, il faut comparer les capacités en présence. L’inventaire de la force aérienne érythréenne, tel qu’il ressort des données disponibles pour 2025-2026 notamment celles compilées par FlightGlobal World Air Forces , se limite à deux Su-27, dont un biplace d’entraînement, six hélicoptères d’attaque Mi-24/35 et une flotte totale estimée à vingt aéronefs toutes catégories confondues. Aucune liste publique vérifiable de systèmes sol-air érythréens n’est disponible.

L’asymétrie est désormais considérable. Douze Su-35 représentent non seulement une supériorité numérique écrasante sur les deux Su-27 érythréens, mais surtout une supériorité qualitative sans commune mesure : le Su-35 dispose d’un radar Irbis-E à balayage électronique passif, d’une portée de combat supérieure et d’une capacité multirôle que le Su-27 de première génération ne peut égaler. L’Éthiopie, sans avoir tiré un coup de feu, a modifié le rapport de forces aérien dans la région.

L’Algérie est, à ce jour, le seul autre pays africain à avoir effectivement réceptionné des Su-35, en 2025, avec des appareils initialement produits pour l’Égypte qui avait commandé vingt-quatre appareils pour environ deux milliards de dollars avant d’annuler son contrat sous pression américaine. Le coût unitaire de la commande égyptienne était estimé à environ 83 millions de dollars par appareil ; le prix payé par Addis-Abeba demeure inconnu.

L’équation russe : accès stratégique contre transfert technologique

Pour Moscou, cette transaction n’est pas seulement commerciale. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de projection en Afrique orientale, documentée par plusieurs analyses institutionnelles récentes. Selon une note de l’Institut suédois de recherche sur la défense (FOI) publiée en octobre 2026, l’engagement militaire russe en Afrique combine désormais accords de coopération, formation, transferts d’armes et recherche d’accès à des infrastructures une approche qui dépasse le simple export d’armements.

En Afrique orientale spécifiquement, la Russie multiplie les points d’ancrage. Elle a négocié un accès logistique au port d’Assab en Érythrée et obtenu au moins une escale navale à Massawa en 2024. À Port-Soudan, un accord signé dès 2020 prévoyait l’installation d’un point d’appui technique pour la marine russe, pouvant accueillir jusqu’à 300 militaires pour une durée initiale de vingt-cinq ans ; en février 2025, Khartoum et Moscou affirmaient avoir levé les derniers obstacles à sa mise en œuvre, même si la base n’était pas encore opérationnelle. La livraison des Su-35 à l’Éthiopie s’ajoute à cet ensemble et renforce la présence russe dans un couloir stratégique qui longe la mer Rouge et le golfe d’Aden.

La part russe dans les importations d’armes majeures d’Afrique subsaharienne a évolué de 21 % sur la période 2020-2024 à 12 % sur 2021-2025, selon le SIPRI, derrière la Chine (22 %) mais devant la Turquie (11 %). Ces chiffres, calculés en valeur indicative et non en montants commerciaux, illustrent un recul relatif des parts de marché russes conséquence notamment des perturbations industrielles liées à la guerre en Ukraine, qui rend d’autant plus significatifs les contrats spectaculaires comme celui conclu avec Addis-Abeba.

La menace CAATSA : un risque réel mais sélectivement appliqué

L’acquisition de S-400 par l’Éthiopie, si elle se concrétise, soulèvera inévitablement la question des sanctions américaines prévues par la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act). Les précédents sont instructifs : en 2020, Washington a sanctionné la présidence turque des industries de défense après l’achat de S-400 par Ankara, et a exclu la Turquie du programme F-35 la conséquence stratégique la plus lourde. En 2018, des sanctions ciblées avaient frappé un équipementier militaire chinois pour ses achats de Su-35 et de S-400 russes.

L’Inde, en revanche, a acheté cinq batteries S-400 pour environ cinq milliards de dollars sans subir de sanctions CAATSA, Washington ayant privilégié les impératifs du partenariat stratégique indo-pacifique. L’application de la loi est donc fondamentalement sélective et dépend des calculs géopolitiques du moment.

Pour l’Éthiopie, le calcul américain sera différent. Addis-Abeba ne dispose pas du poids stratégique de New Delhi, mais elle reste un partenaire sécuritaire régional non négligeable dans la lutte contre le terrorisme en Somalie et dans la stabilisation de la Corne de l’Afrique. À la date de publication de cet article, aucune déclaration officielle du département d’État ni de l’AFRICOM n’avait été enregistrée en réponse à la livraison des Su-35 un silence qui peut s’interpréter comme une phase d’évaluation plutôt que comme une approbation tacite.

Un budget de défense sous pression, une ambition affichée

Les dépenses militaires éthiopiennes ont suivi une trajectoire erratique depuis 2020. D’après les données de la Banque mondiale, elles ont bondi de 840 millions de dollars en 2020 à un pic de 1,9 milliard en 2022, au cœur du conflit du Tigré, avant de reculer à 1,37 milliard en 2024. Pour 2026, une estimation budgétaire non encore validée par les institutions multilatérales situerait les dépenses autour de 809 millions de dollars, soit 0,58 % du PIB. Le montant de l’accord avec la Russie n’ayant pas été divulgué, il est impossible de le rapporter à cette enveloppe ce qui constitue en soi une opacité problématique pour évaluer la soutenabilité financière de l’acquisition.

Ce que l’on peut établir, c’est qu’Abiy Ahmed a fait le choix politique de diversifier ses fournisseurs d’armements en direction de Moscou, dans un moment où ses relations avec Washington sont compliquées par les critiques américaines relatives aux droits humains pendant le conflit du Tigré. Ce pivot partiel vers la Russie s’inscrit dans une tendance plus large observée en Afrique subsaharienne, même si l’Éthiopie n’a pas, jusqu’à présent, rompu avec ses partenaires occidentaux.

Une équation régionale à plusieurs inconnues

La livraison des Su-35 et la promesse des S-400 modifient le paysage sécuritaire de la Corne de l’Afrique de manière durable, mais plusieurs paramètres restent indéterminés. La capacité opérationnelle réelle de ces appareils dépendra de la formation des pilotes, de la logistique de maintenance et des pièces détachées autant de dépendances qui ancrent l’Éthiopie dans l’orbite industrielle russe pour des années. Les bases d’affectation des Su-35 n’ont pas été communiquées, ce qui limite toute analyse de leur déploiement tactique.

Du côté érythréen, une course aux armements en réponse à cette livraison semble difficilement finançable pour un État dont l’économie reste exsangue. Mais la dynamique régionale est désormais enclenchée : quand un acteur franchit un palier capacitaire aussi significatif, les autres calculent inévitablement leurs options. La question n’est plus de savoir si la course aux armements dans la Corne de l’Afrique s’accélère elle s’accélère mais de déterminer qui, entre Addis-Abeba, Moscou et Washington, en définira les règles dans les mois à venir.


Sources