Le 27 novembre 2025, le général Horta N’Tam prenait la tête de la Guinée-Bissau après le renversement inconstitutionnel d’Umaro Sissoco Embaló. Pour le mouvement citoyen Firkidja di Pubis, le diagnostic est sans appel : il s’agit d’une recomposition des élites, non d’une rupture systémique. Mais que révèle l’examen rigoureux des faits sur la nature réelle de cette transition ?
Un putsch assumé, une transition de fait
La prise de pouvoir de Horta N’Tam ne s’est appuyée sur aucune procédure constitutionnelle régulière. La Constitution de 1984, qui organise la succession et l’exercice du pouvoir par les institutions civiles, n’a pas été respectée. Embaló a été renversé par les forces armées alors que le processus électoral était encore en cours ; un Conseil national de transition, composé de membres nommés par la junte, a ensuite suspendu l’ordre institutionnel et investi Horta N’Tam pour une durée annoncée d’un an. Une charte de transition publiée en décembre 2025, puis une modification constitutionnelle établissant un régime présidentiel, ont tenté de donner a posteriori une base juridique à cet arrangement, sans que cela rende rétroactivement conforme la destitution d’Embaló.
Ce constat juridique posé, il reste à évaluer ce que la figure de Horta N’Tam représente politiquement par rapport au régime qu’il a renversé. Et c’est ici que la thèse de Firkidja di Pubis mérite un examen sérieux.
Un homme du système, promu par Embaló lui-même
Le parcours de Horta N’Tam, de son nom complet Horta Inta-A Na Man, est celui d’un officier dont l’ascension institutionnelle doit presque tout au président déchu. Commandant de la Garde nationale jusqu’en septembre 2023, il a ensuite été nommé chef d’état-major particulier de la présidence par Embaló lui-même, avant d’être promu à la tête de l’armée de terre. Ainsi, lorsque Le Monde souligne dès le 27 novembre 2025 qu’il n’est « pas impossible que ce putsch soit une opération de manipulation », la question n’est pas rhétorique. Elle traduit une interrogation fondée sur la biographie même du nouvel homme fort de Bissau.
Il ne s’agit pas d’un opposant politique qui aurait bâti une légitimité partisane ou citoyenne. Il n’a jamais été une figure de la société civile, ni un cadre du PAIGC ou de la PAI–Terra Ranka. Son pouvoir est militaire dans ses origines et institutionnel dans sa construction, et cette institution, c’est précisément la présidence d’Embaló qui en a fait un pilier.
Le legs d’Embaló : un terrain institutionnel ravagé
Pour mesurer l’ampleur du défi posé à tout successeur, il faut rappeler l’état dans lequel Embaló a laissé les institutions. Entre 2020 et 2025, son régime a procédé à au moins deux dissolutions de l’Assemblée nationale populaire, en mai 2022 et en décembre 2023, la seconde intervenant contre un Parlement fraîchement élu et dominé par l’opposition. Après décembre 2023, le pays a fonctionné sans session plénière normale, le président gouvernant largement par décrets et nominations. Les élections législatives annoncées pour novembre 2024 ont été reportées, prolongeant une période de gouvernance exceptionnelle que les observateurs ont analysée comme un affaiblissement délibéré des contre-pouvoirs.
Les indicateurs internationaux de gouvernance confirment cette dégradation. Selon l’Indice Ibrahim de la gouvernance africaine 2024, fondé sur les données disponibles jusqu’en 2023, le respect de l’État de droit par l’exécutif bissau-guinéen a reculé de 9,9 points sur dix ans, pour atteindre 58,2 sur 100, malgré un score d’impartialité judiciaire en hausse. Freedom House classe le pays comme « partiellement libre » avec un score global de 43 sur 100, et attribue zéro point sur quatre au respect des garanties de procédure civile et pénale.
C’est sur ce terrain-là que Horta N’Tam doit gouverner. Et c’est à l’aune de ce legs qu’il faut évaluer les premières semaines de la transition.
La société civile, premier juge de la transition
Face à cette configuration, les organisations de la société civile bissau-guinéenne n’ont pas attendu pour exprimer leur position. La Liga Guineense dos Direitos Humanos (LGDH) a condamné la prise de pouvoir militaire et exigé la reprise du processus électoral, rejointe par la FIDH au niveau international. Début janvier 2026, RFI rapportait que la société civile exigeait encore, un mois après le putsch, la restauration de la démocratie. Une déclaration collective signée notamment par l’Espaço de Concertação das Organizações da Sociedade Civil, la Rede Nacional dos Defensores dos Direitos Humanos et plusieurs organisations féminines comme la Rede das Mulheres Mediadoras, appelait au retour à l’ordre constitutionnel.
C’est dans ce concert que s’inscrit le mouvement Firkidja di Pubis, dont la thèse centrale, une recomposition du pouvoir sans rupture systémique, mérite d’être confrontée à deux niveaux d’analyse distincts : la continuité des personnes et la continuité des pratiques.
Alternance de personnes, continuité des logiques ?
La biographie de Horta N’Tam, la méthode de sa prise de pouvoir et l’absence de programme institutionnel public avant son investiture plaident en faveur de la thèse du mouvement. Sur le plan comparatif, le cas angolais est éclairant. Lorsque João Lourenço a succédé à José Eduardo dos Santos en 2017, il a bien procédé à une recomposition des réseaux, en écartant plusieurs proches du président sortant, sans transformer pour autant la structure du pouvoir : le MPLA est resté un parti-État dominant, la présidence a conservé son hyperconcentration, et les mécanismes de contrôle n’ont pas été réformés en profondeur. Dans un contexte militarisé comme celui de la Guinée-Bissau, la similitude de surface est frappante.
Reste cependant une différence de nature : au contraire de Lourenço, Horta N’Tam ne dispose pas de la légitimité d’un scrutin populaire, même interne à un parti. Sa seule source de légitimité déclarée est le consensus militaire et la durée limitée de la transition, un an. Cette temporalité annoncée est à la fois un atout rhétorique et un point de vulnérabilité : la Guinée-Bissau a connu quatre coups d’État réussis depuis son indépendance en 1974, et au moins neuf tentatives. Les transitions annoncées comme provisoires y ont une fâcheuse tendance à se prolonger.
La CEDEAO, arbitre sous pression
À l’échelle régionale, la CEDEAO a posé ses conditions lors de son sommet extraordinaire de décembre 2025 : retour rapide à un régime civil, calendrier électoral clair, respect des droits des détenus politiques, inclusion de la société civile et des partis politiques dans le processus de transition, sous peine de sanctions ciblées. Ces exigences constituent le cadre dans lequel Horta N’Tam doit démontrer que son accession au pouvoir n’est pas une simple perpétuation des méthodes de son prédécesseur.
L’organisation régionale applique en principe sa doctrine de « tolérance zéro » envers les changements de pouvoir anticonstitutionnels. Elle l’a fait, avec une sévérité variable, au Mali, au Burkina Faso et au Niger. La question est de savoir si elle appliquera la même rigueur à Bissau, pays lusophone à la périphérie de l’attention médiatique régionale, ou si des considérations de stabilité prévaudront sur la cohérence doctrinale.
Rupture ou continuité : ce que la transition devra prouver
Firkidja di Pubis pointe une réalité structurelle que les indicateurs objectifs corroborent : la Guinée-Bissau souffre moins d’une personnalité dirigeante particulière que d’un déficit chronique d’institutions capables de s’imposer aux acteurs militaires et politiques. Aucun dirigeant, qu’il soit civil ou militaire, issu du suffrage ou du putsch, n’a jusqu’ici réussi à inverser durablement cette tendance.
Pour que la transition Horta N’Tam représente autre chose qu’une énième recomposition des élites, il faudra que les prochains mois produisent des signaux clairs : publication et respect d’un calendrier électoral contraignant, rétablissement d’un Parlement fonctionnel, garanties effectives pour la société civile et les partis d’opposition. L’alternance sans réforme institutionnelle, comme l’illustre, à des degrés divers, l’expérience angolaise ou celle des transitions bissau-guinéennes précédentes, ne produit pas de démocratie. Elle produit un nouveau cycle. La Guinée-Bissau a-t-elle les ressources institutionnelles et civiques pour en sortir cette fois ?
Sources
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Profil Wikipedia de Horta N’Tam : Wikipédia, 2025
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Le Monde, « En Guinée-Bissau, le général Horta N’Tam, auteur d’un étrange coup d’État » : Le Monde, 28 novembre 2025
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Crise politique en Guinée-Bissau : la démocratie ou l’autoritarisme ? : The Conversation, 2024
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Profil pays Guinée-Bissau – IIAG 2024 : Mo Ibrahim Foundation, 2024
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Freedom in the World 2024 : Guinée-Bissau : Freedom House, 2024
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Communiqué du sommet extraordinaire de la CEDEAO sur la Guinée-Bissau : CEDEAO, 27 novembre 2025
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Déclaration des organisations de la société civile d’Afrique de l’Ouest sur la crise en Guinée-Bissau : WACSI, mars 2025
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La junte modifie la Constitution en Guinée-Bissau : Jeune Afrique, 2026
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Angola after Dos Santos : change and continuity : CMI, 2019