La création de Dangote Oil & Gas Cameroon, annoncée fin octobre 2026, marque une nouvelle étape dans l’expansion du groupe nigérian en Afrique centrale. L’accord de fourniture signé avec la Sonara porte sur 50 % des besoins camerounais en produits pétroliers importés, pour une durée de trois ans. Derrière ce partenariat se lit l’ampleur d’une dépendance aux importations que l’incendie de 2019 a rendu structurelle.
Un accord qui comble un vide laissé par l’incendie de la Sonara
Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 2019, un incendie ravageait la Société nationale de raffinage à Limbé. Quatre des treize unités de production étaient totalement détruites, dont l’unité de distillation atmosphérique, cœur du processus de raffinage. Trois autres unités étaient partiellement endommagées. Plus de dix millions de litres de pétrole brut partaient en fumée. En 2019, les pertes fiscales pour l’État camerounais s’établissaient à 84,2 milliards de francs CFA, rien qu’au titre de l’arrêt du raffinage et du recours aux importations.
Depuis lors, le Cameroun importe la totalité de ses produits pétroliers raffinés. Les volumes ont progressé d’environ 10 % entre 2024 et 2025, atteignant près de 2,02 millions de tonnes métriques, tandis que la facture s’établissait à 788,4 milliards de francs CFA en 2025 selon le ministère camerounais des Finances, contre 974 milliards l’année précédente une baisse liée à la détente des prix à l’importation plutôt qu’à une réduction de la dépendance.
C’est dans ce contexte que la Sonara a signé le 22 octobre 2026 à Lagos un accord avec le groupe Dangote et MRS Oil & Gas Company. L’objectif affiché est d’assurer un approvisionnement « stable et durable » en produits pétroliers raffinés. Dangote Oil & Gas Cameroon, filiale officiellement créée le 28 octobre 2026 avec son siège à Douala, est autorisée à opérer sur toute la chaîne aval des hydrocarbures : de l’importation jusqu’aux stations-services, en passant par le stockage et la distribution.
La raffinerie de Lekki comme pivot de l’approvisionnement régional
L’approvisionnement du Cameroun sera effectué principalement depuis la raffinerie Dangote de Lekki, au Nigeria. Cette installation, dont la capacité nominale est de 650 000 barils par jour et qui aurait atteint 700 000 barils par jour après des travaux réalisés en début 2026, est d’ores et déjà devenue un acteur central des marchés pétroliers africains. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, la raffinerie de Lekki alimente déjà plusieurs pays du continent : Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin, Tanzanie, Gabon, Sénégal et le Cameroun figurait déjà parmi les destinataires de cargaisons avant même la formalisation de l’accord.
La stratégie de Dangote en Afrique ne se limite pas aux accords de fourniture. Le groupe a pris une participation d’environ 24,76 % dans Kenya Pipeline Company pour quelque 327 millions de dollars, et développe des projets de terminaux de stockage régionaux en Namibie, à Walvis Bay. Au Cameroun, le vice-président du groupe avait rencontré le Premier ministre camerounais dès juillet 2026 pour évoquer non seulement la fourniture de carburants, mais aussi la création de capacités de stockage et un acheminement par pipeline depuis le Nigeria.
Un marché aval en recomposition accélérée
Avant l’entrée de Dangote, le marché camerounais des produits pétroliers était dominé par TotalEnergies, opérateur historique disposant d’un réseau de plus de 180 stations, et par Tradex, filiale de la Société nationale des hydrocarbures, qui détenait selon les estimations disponibles environ 27 % du marché en 2024. MRS Oil & Gas, Neptune Oil, Bocom Petroleum et Ola Energy complétaient le tableau d’un secteur comptant plusieurs dizaines d’opérateurs on en recensait 54 en décembre 2019, contre quatre multinationales seulement en 2001.
L’entrée de Dangote avec un accord couvrant 50 % des besoins en importation constitue une rupture d’échelle. Un tel niveau de concentration sur l’approvisionnement n’est pas sans précédent en Afrique centrale. En République centrafricaine, l’exclusivité accordée à Neptune Oil pour les importations à partir de 2023 a produit des effets documentés : des surcoûts estimés à 190-288 francs CFA par litre selon les produits, et des risques de pénuries liés à la dépendance à un opérateur unique. Ces exemples plaident pour que l’accord camerounais soit assorti de mécanismes de contrôle des marges et d’obligations de stockage contractuellement vérifiables.
La position officielle de la Sonara institution sous tutelle du ministère de l’Eau et de l’Énergie reste pour l’heure favorable mais peu détaillée. Les volumes précis, la valeur financière de l’accord et la date de démarrage effectif des livraisons n’ont pas été rendus publics dans la communication institutionnelle disponible. Seule la presse spécialisée a rapporté le seuil de 50 % et la durée de trois ans, des informations que la Sonara n’a pas encore officiellement confirmées.
La Sonara : entre restructuration et attentes d’investisseurs
La question centrale que l’accord Dangote ne résout pas et qu’il peut même différer est celle de la reconstruction de la Sonara. Le coût de réhabilitation, estimé à l’origine à environ 300 milliards de francs CFA, a été révisé à la hausse : le projet PARRAS 24 est désormais évalué à 700 milliards de francs CFA, devant être réalisé sous forme de partenariat public-privé. Ce montant correspond à un projet en deux phases : une remise en état des capacités d’avant-incendie entre 2026 et 2027, puis une modernisation visant à porter la capacité à environ 7 millions de tonnes par an d’ici 2030.
Fin juin 2026, l’État camerounais organisait à Yaoundé un Market Sounding International pour tester l’intérêt des investisseurs. La consultation a confirmé un intérêt des marchés sans déboucher sur un appel d’offres ni une attribution. À fin 2026, le chantier demeure au stade de la structuration : études techniques, assainissement financier de la Sonara et sélection d’un partenaire privé restent à conduire. Aucune reprise effective du raffinage n’est intervenue sur la période 2024-2026.
Cette situation crée un paradoxe structurel : l’accord avec Dangote sécurise l’approvisionnement à court terme et allège la pression politique immédiate sur le gouvernement, mais il consolide également la logique importatrice qui avait justifié en partie l’urgence de la reconstruction. Un approvisionnement stable et relativement bon marché depuis Lekki réduit mécaniquement l’incitation à mobiliser les 700 milliards nécessaires à la remise en service d’une raffinerie nationale.
Quelle autonomie énergétique pour le Cameroun ?
L’implantation de Dangote Oil & Gas Cameroon représente indéniablement un gain de sécurité d’approvisionnement à court terme. La raffinerie de Lekki, opérationnelle et à capacité élevée, offre une source d’approvisionnement plus prévisible que le marché spot international, et la proximité géographique du Nigeria limite les coûts logistiques. Pour un pays dont la facture d’importation de carburants atteignait encore près de 800 milliards de francs CFA en 2025, toute réduction des coûts intermédiaires est budgétairement significative.
Mais la dépendance vis-à-vis d’un fournisseur unique — fût-il africain — n’est pas en elle-même une garantie d’autonomie énergétique. Elle transfère le risque plutôt qu’elle ne l’élimine. La question de fond reste entière : le Cameroun reconstruira-t-il la Sonara avant que l’accord avec Dangote ne soit renouvelé, voire élargi ? La réponse conditionnera la nature réelle du rapport de force qui s’installe entre Yaoundé et le groupe d’Aliko Dangote dans les années à venir.
Sources
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Cameroons Sonara signs fuel supply deal with Nigeria’s Dangote — Reuters, octobre 2026
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Dangote sets up oil and gas company in Cameroon — Business in Cameroon, octobre 2026
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Incendie à la Sonara : 84,2 milliards de FCFA d’impôts perdus en 2019 — Investir au Cameroun, 2019
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Sonara : les nouveaux contours du projet de réhabilitation portés à 700 milliards de FCFA — Investir au Cameroun, 2026
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Market Sounding Sonara : l’intérêt des investisseurs confirmé — Ministère des Finances du Cameroun, 2026
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Carburants : la facture camerounaise baisse de 187 milliards malgré la hausse des volumes en 2025 — Ecomatin, 2025
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La raffinerie Dangote de Lekki : données de capacité et débouchés — U.S. Energy Information Administration, 2026
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Marché pétrolier centrafricain : les effets de l’exclusivité Neptune Oil — Corbeau News Centrafrique, 2024
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Dangote secures Cameroon fuel deal as African expansion gathers pace — BusinessDay, octobre 2026