Condamné à dix ans de travaux forcés, l’ancien ministre congolais de la Justice Constant Mutamba continue de peser sur le débat politique depuis sa cellule de la prison de Makala. Sa lettre publique du 28 octobre 2026 aux Congolais, qui dénonce l’instrumentalisation judiciaire et appelle à un dialogue inclusif, s’inscrit dans une crise politique et sécuritaire dont les lignes de fracture s’approfondissent chaque semaine.
Une double condamnation, une tribune inattendue
Le 18 septembre 2026, la Cour de cassation a condamné Constant Mutamba à dix ans de travaux forcés dans l’affaire FRIVAO — le Fonds spécial de répartition de l’indemnisation aux victimes des activités illicites de l’Ouganda en RDC. La juridiction a simultanément ordonné la restitution de 14 millions de dollars au fonds et fixé des dommages-intérêts à 300 000 dollars. Ce verdict s’ajoutait à une première condamnation prononcée en septembre 2025 — trois ans de travaux forcés pour détournement de fonds destinés à la construction d’une prison à Kisangani.
L’affaire FRIVAO est loin d’être anodine. Créé pour distribuer les 325 millions de dollars d’indemnisations accordés par la Cour internationale de justice à la suite des exactions de l’armée ougandaise entre 1998 et 2003, le fonds est accusé de détournements massifs, de paiements à des bénéficiaires fictifs et de surfacturations. Selon les informations disponibles, sur les 195 millions de dollars déjà versés par Kampala, seuls 28 millions auraient effectivement atteint les victimes. L’écart est colossal, et c’est précisément dans la gestion de ce fonds que Mutamba est mis en cause.
Ce que l’affaire révèle, au-delà de son aspect pénal, c’est la collision entre deux lectures radicalement opposées de la même procédure : pour le parquet, qui avait requis quinze ans de travaux forcés, il s’agit d’une affaire de délinquance financière caractérisée. Pour la défense de Mutamba et pour lui-même, la condamnation est « politique et arbitraire », entachée de violations des droits de la défense et d’irrégularités de procédure.
« On ne défend pas la démocratie en la faisant reculer »
C’est depuis les murs de Makala — une prison construite pour 1 500 détenus qui en accueillait plus de 16 000 en octobre 2026, selon Radio Okapi — que Mutamba a choisi de s’adresser publiquement aux Congolais le 28 octobre 2026. Le contraste entre le dénuement carcéral et la portée politique du texte est saisissant.
Dans cette correspondance citée par Afrik, Mutamba dresse un réquisitoire contre ce qu’il qualifie de dérive du régime Tshisekedi : « Au lieu de rassembler les Congolais, nous assistons plutôt à l’approfondissement des divisions politiques, à l’emprisonnement de certains leaders de l’opposition, à l’instrumentalisation de la justice à des fins de règlements des comptes. » Le détenu va plus loin : « Aucune ambition politique ne justifie non plus l’instrumentalisation des institutions pour réduire les adversaires au silence. On ne défend pas la démocratie en la faisant reculer. »
Ces formules ont une résonance particulière dans le contexte congolais. Human Rights Watch documentait, en mai 2026, une répression croissante des voix critiques, incluant journalistes, militants et membres de l’opposition, et décrivait une utilisation des institutions sécuritaires et judiciaires contre les adversaires du pouvoir. Amnesty International avait, de son côté, déjà accusé les autorités de Kinshasa de revenir sur les engagements présidentiels en matière d’État de droit. Ces évaluations extérieures donnent un cadre d’analyse aux dénonciations de Mutamba, sans pour autant valider automatiquement sa version des faits : lui-même était ministre de la Justice avant d’être mis en cause, ce qui complexifie singulièrement la lecture de son parcours.
La question du dialogue inclusif, entre urgence et manipulations
La lettre de Mutamba ne se réduit pas à une défense personnelle. Elle prend position sur deux fractures majeures qui structurent la politique congolaise de l’automne 2026.
La première est celle du dialogue national. Le 27 août 2026, Félix Tshisekedi avait annoncé un dialogue national précédé de consultations provinciales. Mais les conditions de participation restent vigoureusement contestées par l’opposition. Quelques jours avant la lettre de Mutamba, la Coalition Article 64 (C64) — qui rassemble notamment Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga et Augustin Matata Ponyo — avait tenu son conclave de Rome du 25 au 27 octobre 2026 pour réclamer un dialogue véritablement inclusif, sans exclusive, et rejeter toute modification constitutionnelle prolongeant le mandat présidentiel. La C64 a aussi condamné le recours aux armes et réclamé la mise en œuvre de la résolution 2773 du Conseil de sécurité.
Mutamba s’aligne, sur ce point, avec l’exigence d’inclusivité. Mais son intervention comporte une dimension supplémentaire : il interroge publiquement la cohérence du pouvoir face aux libérations, dans le cadre des négociations de Doha, de responsables de l’AFC-M23 précédemment poursuivis par la justice congolaise. En août 2026, quinze détenus liés à cette alliance rebelle avaient en effet été remis à l’AFC-M23 avec l’aide du CICR, en application d’un mécanisme de confiance signé à Montreux le 17 avril 2026. Pour Mutamba, cette libération de combattants et cadres rebelles, pendant que des dirigeants politiques civils restent détenus, pose une question de cohérence que le régime peine à expliquer.
Le rejet des armes comme ligne de démarcation
La seconde fracture sur laquelle Mutamba prend position est plus délicate encore : celle du rapport à la rébellion. L’ancien président Joseph Kabila a lancé en octobre 2026 le Front pour la refondation de la nation (FRN), une structure qui intègre l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et le M23, soutenu par le Rwanda. Cette démarche, qui représente la convergence entre réseaux politiques de l’ancien régime et rébellion armée, suscite une rupture nette au sein de l’opposition.
Mutamba rejette sans ambiguïté cette voie, sans pour autant citer Kabila nommément. Sa position est celle d’une opposition qui refuse de confondre contestation politique légitime et alliance avec des groupes armés. Ce positionnement lui permet de se situer dans un espace intermédiaire : critique du pouvoir Tshisekedi, hostile à l’instrumentalisation judiciaire, mais tout aussi hostile à la conquête du pouvoir par les armes. C’est précisément cette double distance — du régime et de la rébellion — qui confère à son intervention une portée politique au-delà de son cas personnel.
Le phénomène du leader emprisonné qui maintient une influence publique n’est pas nouveau sur le continent. En Ouganda, Kizza Besigye a longtemps incarné la contestation contre Museveni depuis la détention ou l’assignation à résidence. Au Rwanda, Victoire Ingabire Umuhoza a continué de diffuser des messages politiques pendant ses années d’incarcération. En RDC même, la détention n’a jamais totalement neutralisé les figures qui disposent d’une base politique solide et d’un réseau capable de relayer leur parole.
La justice comme enjeu institutionnel
Au-delà des positions de Mutamba, son cas illustre une tension structurelle dans la RDC de Tshisekedi : celle entre une volonté affichée de lutter contre la corruption — dont Mutamba lui-même avait fait son cheval de bataille au ministère de la Justice — et les accusations d’utilisation sélective de l’appareil judiciaire contre les adversaires politiques.
L’affaire FRIVAO concentre cette tension. Le scandale est réel : l’écart entre les fonds reçus et les montants versés aux victimes congolaises des exactions ougandaises est documenté de façon indépendante. Mais la procédure a été instruite et jugée avec une célérité qui contraste avec d’autres dossiers de corruption impliquant des personnalités proches du pouvoir. C’est ce décalage que Mutamba exploite politiquement, et que ses soutiens brandissent comme preuve d’une instrumentalisation.
La question de l’indépendance de la magistrature congolaise n’est pas nouvelle, mais elle prend une acuité particulière lorsque c’est l’ancien ministre de la Justice lui-même qui la soulève depuis sa cellule. Reste à savoir si les institutions congolaises — le Conseil supérieur de la magistrature, la Cour de cassation, mais aussi les partenaires internationaux attentifs à l’état de droit — sauront traiter ce débat autrement que comme un simple épisode des guerres politiques de Kinshasa. La réponse à cette question dira beaucoup sur la trajectoire institutionnelle d’un pays qui tente, simultanément, de négocier la paix à l’est et de reconstruire la confiance en ses propres institutions.
Sources
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Condamnation de Constant Mutamba à dix ans de travaux forcés — RFI, 18 septembre 2026
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FRIVAO : au cœur d’un nouveau scandale de plusieurs millions de dollars — Justice Info
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RDC : plus de 16 000 détenus à Makala pour 1 500 places — Radio Okapi, octobre 2026
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Déclaration finale du conclave de Rome de la C64, 27 octobre 2026
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RD Congo : répression croissante des voix critiques — Human Rights Watch, mai 2026
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Joseph Kabila rejoint la rébellion M23 — Al Jazeera, octobre 2026
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De la croisade anticorruption à la cellule de Makala : la chute de Mutamba — Afrique Confidentielle