AGOA : Pretoria et Kigali écartés, deux différends géopolitiques avec Washington

La rédaction

novembre 3, 2026

L’administration Trump a annoncé le retrait de l’Afrique du Sud et du Rwanda du dispositif AGOA, avec effet au 1er janvier 2027. Derrière une décision apparemment symétrique se cachent deux logiques géopolitiques radicalement différentes, qui révèlent comment Washington transforme les préférences commerciales en instrument de pression diplomatique à géométrie variable.

L’AGOA comme levier, une pratique ancienne mais une escalade inédite

L’African Growth and Opportunity Act (AGOA) adopté en 2000, accorde aux exportateurs africains éligibles un accès préférentiel au marché américain, sans droits de douane sur des milliers de lignes tarifaires. Ce dispositif a une longue histoire d’utilisations punitives : l’Éthiopie en a été exclue en 2022 pour violations des droits humains dans le conflit du Tigré, le Mali, la Guinée et le Burkina Faso après leurs coups d’État respectifs, le Cameroun en 2019 pour exécutions extrajudiciaires dans la crise anglophone. Le retrait n’est donc pas une innovation trumpienne, c’est un outil rodé.

Ce qui est nouveau, c’est la nature des griefs invoqués contre Pretoria et Kigali. Dans les cas précédents, Washington sanctionnait des ruptures constitutionnelles ou des violations documentées des droits humains. Avec l’Afrique du Sud, les États-Unis entrent dans un territoire plus idéologique. Avec le Rwanda, ils font de l’AGOA un prolongement de leur politique sécuritaire dans la région des Grands Lacs.

Pretoria : un différend multidimensionnel aux racines idéologiques

Les griefs américains contre l’Afrique du Sud sont formulés en termes généraux par le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer : barrières au commerce et à l’investissement, corruption, pratiques menaçant la sécurité nationale et les intérêts de politique étrangère des États-Unis. Mais le contexte politique précise le tableau.

L’administration Trump a publiquement critiqué les politiques de Black Economic Empowerment, la loi autorisant l’expropriation foncière dans certaines circonstances, et le sort supposé des fermiers afrikaners, des accusations que les vérifications indépendantes ont largement contredites. Elle a également reproché à Pretoria d’avoir déposé une plainte contre Israël devant la Cour internationale de justice et de maintenir des relations avec l’Iran. Ce sont moins des infractions commerciales documentées que des désaccords politiques structurels, habillés en langage tarifaire.

L’enjeu économique est réel, mais à relativiser. Selon les données compilées par BusinessTech, les exportations sud-africaines sous régime AGOA ont atteint 71,6 milliards de rands en 2024, dominées par les véhicules (47 % du total) et le fer et l’acier (24 %). Le gouvernement sud-africain chiffre à environ 1,7 milliard de dollars les exportations ayant effectivement utilisé les préférences AGOA en 2025, soit environ 10 % des exportations vers les États-Unis et 1 % des exportations totales du pays. Une modélisation de la Brookings Institution estime que la perte de ces préférences réduirait les exportations sud-africaines vers les États-Unis d’environ 2,7 % et le PIB de 0,06 %, un choc national limité, mais des effets sectoriels potentiellement sévères dans l’automobile, les agrumes et la métallurgie.

La réaction de Pretoria est à la hauteur de cet équilibre : mesurée mais ferme. Le ministre du Commerce Parks Tau a confirmé que le gouvernement soutiendrait les secteurs affectés et accélérerait la diversification vers l’Afrique, l’Inde, l’Union européenne et la Chine. Le ministre des Relations internationales Ronald Lamola avait anticipé le « pire scénario » tout en excluant que l’Afrique du Sud « renonce à sa souveraineté » pour satisfaire aux exigences américaines. Le président Cyril Ramaphosa avait lui-même appelé à préparer l’exclusion en développant de nouveaux marchés. Ce positionnement reflète une lecture lucide : environ 89 % des exportations sud-africaines vers les États-Unis relèvent déjà du régime tarifaire ordinaire de l’OMC et non de l’AGOA.

Kigali : l’AGOA en prolongement de la crise congolaise

La logique du retrait rwandais est d’une autre nature. Washington ne cite pas des politiques domestiques controversées, mais des actes de politique étrangère, et des accusations de déstabilisation régionale directe. Les griefs américains sont précis et documentés dans des actes officiels : déploiement de milliers de soldats rwandais dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu aux côtés du M23, fourniture d’armes, de matériel logistique et de formations, introduction de missiles sol-air et d’équipements de brouillage présentés comme une menace pour l’aviation civile.

Le département du Trésor américain est allé plus loin en sanctionnant le ministère rwandais de la Défense, ainsi que Zigama Credit and Savings Society, une institution liée aux services de sécurité, accusée d’avoir facilité des transactions de plusieurs dizaines de millions de dollars au profit du M23 et de son aile politique, l’Alliance du fleuve Congo. Ces sanctions, combinées à l’exclusion de l’AGOA, forment un dispositif de pression cohérent et ciblé.

L’impact commercial est sans commune mesure avec le cas sud-africain. Les exportations rwandaises bénéficiant de l’AGOA étaient estimées à environ 4 millions de dollars en 2023, principalement du café, du thé et des produits agricoles. Pour Kigali, la dimension symbolique et diplomatique de l’exclusion dépasse donc largement l’enjeu tarifaire direct. La perte du statut AGOA signale une dégradation de la relation bilatérale susceptible de peser sur la confiance des investisseurs et sur l’image internationale du Rwanda, un pays qui avait fait de l’attractivité économique un pilier de sa stratégie de développement.

La réaction officielle rwandaise a été le déni : le ministre des Affaires étrangères Olivier Nduhungirehe a rejeté les accusations, affirmant que Kigali ne devait pas servir de « bouc émissaire » et que la crise dans l’est de la RDC était avant tout un problème congolais. Aucune réaction officielle formelle n’avait été publiée immédiatement après l’annonce du 2 novembre 2026, selon les informations recueillies par Semafor.

Deux exclusions, un même signal géopolitique

La concomitance des deux retraits ne doit pas masquer leur dissemblance profonde. L’exclusion de l’Afrique du Sud s’inscrit dans un différend bilatéral ancré dans des désaccords politiques intérieurs, réforme foncière, politique d’action positive, posture au sein des instances multilatérales, et dans un agenda de politique étrangère divergent vis-à-vis d’Israël, de la Russie et de l’Iran. Celle du Rwanda relève d’une politique sécuritaire régionale : Washington utilise l’AGOA comme complément à des sanctions ciblées pour contraindre Kigali à cesser ce qu’il considère comme une déstabilisation de l’est de la RDC.

Dans les deux cas, l’instrument commercial est mobilisé là où les canaux diplomatiques ordinaires ont montré leurs limites. Comme le note TV5 Monde, Washington durcit le ton contre Kigali malgré des accords de paix formellement engagés, ce qui illustre le degré de frustration américaine face aux engagements non tenus.

Cette instrumentalisation des préférences commerciales n’est pas sans précédents, mais elle prend une forme plus assumée sous l’administration Trump : les motifs sont moins liés au respect formel de critères d’État de droit qu’à l’alignement géopolitique général des partenaires. C’est une évolution notable du dispositif AGOA, conçu à l’origine comme un outil de développement économique et d’intégration commerciale, et qui se mue progressivement en levier de politique étrangère à part entière.

La période 2026-2027, fenêtre de renégociation ou compte à rebours ?

Avec une date d’entrée en vigueur fixée au 1er janvier 2027, une période de transition demeure ouverte. Pour l’Afrique du Sud, elle représente une opportunité de dialogue, et peut-être de concessions limitées sur les barrières tarifaires, sans que Pretoria ait à céder sur ses politiques souveraines les plus symboliques. Pour le Rwanda, la question est plus radicale : elle conditionne le rétablissement des préférences à une modification de sa posture dans le conflit congolais, ce qui renvoie à des équations militaires et politiques autrement plus complexes qu’un ajustement douanier.

La décision de l’administration Trump pose in fine une question qui dépasse les deux pays concernés : l’AGOA peut-il demeurer un cadre crédible de partenariat commercial avec l’Afrique si ses critères d’éligibilité deviennent indissociables des priorités de politique étrangère américaine du moment ? Pour les quarante-cinq autres bénéficiaires du dispositif, la réponse à cette question conditionnera la valeur réelle, et la pérennité, de leurs propres préférences.


Sources