Présenté comme un navire de formation des futurs officiers de la marine russe, le Perekop sillonne les côtes africaines dans le cadre d’une tournée de près de 30 000 milles nautiques. Mais cette mission pédagogique s’inscrit dans un dispositif plus large, où recherche halieutique, coopération militaire et contournement de sanctions dessinent les contours d’une stratégie d’influence maritime cohérente.
Le navire-école, vecteur classique d’une diplomatie de présence
Depuis les années 1960, l’URSS puis la Russie ont systématiquement utilisé leurs navires-écoles comme instruments de visibilité politique dans les ports africains. Le procédé est rodé : cérémonies protocolaires, échanges avec les autorités militaires locales, formation de cadets, autant de contacts qui préparent le terrain à des relations durables. En 2026, le Perekop, bâtiment de la Flotte de la Baltique, perpétue cette tradition en faisant escale à Maputo, Pointe-Noire, Dar es Salaam, Lomé et Conakry, entre autres ports. À Dar es Salaam, le navire a notamment débarqué treize cadets tanzaniens formés en Russie ; aux Seychelles, il a livré environ trois tonnes de fret humanitaire russe. Les gestes sont mesurés, symboliques, mais leur accumulation construit une présence que le Sahel Journal qualifie de « tremplin » pour la stratégie navale russe sur le continent.
Cette diplomatie à faible coût politique a une vertu essentielle : elle ne prête pas à la critique facile. Un navire de formation n’est pas un bâtiment de combat. Il ouvre des portes que les frégates ne peuvent franchir.
La Grande Expédition Africaine : la science comme levier d’accès aux ZEE
En parallèle des escales du Perekop, l’Agence fédérale russe pour la pêche a déployé deux navires de recherche, l’Atlantniro et l’Atlantida pour une mission de deux ans le long des côtes de dix-huit pays africains riverains de l’Atlantique et de l’océan Indien. Officiellement désignée « Grande Expédition Africaine », cette opération vise à évaluer les biomasses de petits pélagiques, de poissons démersaux et de crevettes dans des zones économiques exclusives allant du Maroc à Madagascar, en passant par la Mauritanie, la Guinée, la Sierra Leone et le Mozambique.
Le cadre juridique est clair : selon la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, toute recherche scientifique dans une ZEE étrangère requiert le consentement explicite de l’État côtier. Cette activité ne confère aucun droit automatique d’exploitation commerciale. Mais en pratique, comme l’analyse Bloomberg dans une enquête sur la pêche russe en Afrique, les données produites par ces expéditions constituent précisément le socle sur lequel Moscou négocie ensuite ses accords d’accès : en démontrant l’existence d’un surplus exploitable, la Russie se place en position de demandeur légitime.
Les précédents sont éloquents. Au Maroc, un accord de pêche renouvelé fin 2025 pour quatre ans prévoit des quotas pouvant atteindre 90 000 à 100 000 tonnes annuelles, principalement de maquereaux et de chinchards. En Sierra Leone, à la suite de l’expédition d’évaluation de 2024-2025, Freetown a envisagé d’accorder à la Russie un quota de 40 000 tonnes par an pour jusqu’à vingt navires. Au Mozambique, un accord de coopération halieutique a été signé dans la foulée de la mission. La séquence, évaluation scientifique, puis négociation d’accord, se répète avec une régularité qui dépasse la coïncidence.
Le Sabetta et la face moins avouable du dispositif
La tournée africaine de la marine russe ne se limite pas à ses dimensions pédagogiques et scientifiques. Le 21 mars 2026, le cargo Sabetta a accosté au port de Conakry pour livrer des véhicules blindés destinés aux forces armées maliennes ou à l’Africa Corps. Ce fait, révélé par The FRANCE 24 Observers grâce à une analyse d’imagerie satellite et de données de suivi maritime, soulève une question directe : le Sabetta est un navire frappé de sanctions internationales.
Le chargement avait été repéré au port de Baltiysk, à Kaliningrad, début mars 2026, avant que le navire ne mette le cap sur l’Afrique de l’Ouest. Sa présence à Conakry illustre une stratégie documentée de contournement des sanctions : utiliser des ports ouest-africains comme points de transit pour des livraisons militaires vers des États enclavés comme le Mali, difficilement accessibles par d’autres voies. The Sentry, dans son rapport d’avril 2026, « Doubling Down », documente comment cette logistique maritime s’intègre dans un réseau plus large de soutien militaire russe au Sahel.
Un dispositif multidimensionnel dont les escales ne sont que la partie visible
La tournée du Perekop ne peut donc être lue isolément. Elle s’articule avec la Grande Expédition halieutique, avec les livraisons militaires via des navires sanctionnés, et avec le déploiement de plus de deux cents mercenaires de l’Africa Corps en Guinée équatoriale pour protéger le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, auquel s’ajoute l’inauguration d’un centre culturel russe à Malabo. Chaque composante remplit une fonction distincte, mais toutes convergent vers un même objectif : normaliser et étendre la présence russe sur un continent dont les espaces maritimes représentent une ressource stratégique croissante.
La question posée aux États côtiers africains est in fine celle de la réciprocité : dans quelle mesure l’accès accordé aux navires russes qu’ils soient de formation, de recherche ou de commerce se traduit-il par des contreparties équilibrées en matière de développement de leurs propres capacités halieutiques et de souveraineté sur leurs zones économiques exclusives ?
Sources
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How a Russian ship under sanctions delivered armoured vehicles to Mali — The FRANCE 24 Observers, avril 2026
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Russia’s Expanding Security Footprint in Equatorial Guinea — African Security Analysis
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Russia Launches Expedition to Study African Fisheries Resources — The Maritime Executive
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Doubling Down — The Sentry, April 2026 — The Sentry, avril 2026
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Russia targets Africa’s fish as funding source — ADF Magazine, février 2026
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Pêche africaine : Moscou transforme la science en levier d’accès — Afrikipresse
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Après le pétrole et les diamants, la Russie s’attaque aux poissons africains — Geo.fr
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Itogi Bolshoy Afrikanskoy Ekspeditsii — résultats officiels russes — Agence fédérale russe pour la pêche