Algérie : comment Alger utilise le commerce comme instrument de pression diplomatique

La rédaction

novembre 3, 2026

La crise entre Paris et Alger n’est pas qu’une querelle mémorielle et consulaire : elle a une dimension économique concrète, mesurable dans les statistiques douanières et dans les carnets de commandes d’entreprises françaises. Depuis 2024, l’Algérie conduit une politique discrète de restriction des importations en provenance des pays jugés inamicaux, sans jamais l’officialiser — et c’est précisément là que réside sa sophistication. Comprendre ce mécanisme suppose de le replacer dans l’histoire récente de la diplomatie commerciale algérienne et de le confronter aux précédents régionaux.

Un boycott informel, conduit sans annonce officielle

Selon Africa Intelligence, les consignes de blocage des produits français seraient transmises oralement, sans trace écrite. Ce mode opératoire n’est pas une improvisation : il reflète la structure même du contrôle des importations en Algérie, où l’État dispose d’une chaîne de verrous administratifs suffisamment dense pour étouffer un flux commercial sans avoir besoin d’un décret publié au Journal officiel.

Les mécanismes sont bien documentés. Toute importation suppose une domiciliation bancaire, elle-même conditionnée à la présentation d’autorisations techniques ou sectorielles. L’inscription au programme prévisionnel d’importation peut être refusée ou ignorée. Les douanes disposent d’une latitude pour soumettre une déclaration à un contrôle approfondi, immobiliser une cargaison et demander des justificatifs indéfiniment. Le ministère algérien du Commerce rappelle explicitement que la domiciliation est subordonnée à la présentation des autorisations réglementaires — sans les préciser davantage. Enfin, le droit additionnel provisoire de sauvegarde (DAPS) peut rendre une importation économiquement impraticable sans l’interdire formellement. Le résultat est le même : la marchandise n’entre pas, mais aucune mesure générale n’est publiée.

Dans ce contexte, les filières françaises les plus exposées ont vu leurs ventes s’effondrer. Les exportations françaises d’industries agroalimentaires vers l’Algérie ont reculé de 21,9 % entre 2023 et 2024, à 319 millions d’euros, avant une contraction encore plus brutale en 2025, estimée à environ 60 % sur la période concernée. TSA Algérie a documenté plusieurs cas sectoriels. Dans le blé, le Synacomex a signalé en janvier 2025 que les offres françaises étaient systématiquement refusées lors des appels d’offres de l’OAIC — une chute de 97 % des ventes au premier semestre de la campagne 2024-2025 par rapport à la moyenne quinquennale. Dans le lait, le président de la coopérative Isigny Sainte-Mère a déclaré début 2025 : « Avec l’Algérie, tout est fermé. » Paris, de son côté, a adopté une ligne prudente : en novembre 2024, le ministère des Affaires étrangères déclarait ne pas avoir été officiellement informé de mesures restrictives, tout en affirmant rester vigilant.

La crise franco-algérienne, matrice de la rétorsion

Pour saisir la logique de ces restrictions, il faut reconstituer la chronologie diplomatique. L’IFRI et plusieurs analystes situent le point de bascule en juillet 2024 : la France a apporté son soutien au plan marocain d’autonomie du Sahara occidental, décision immédiatement interprétée à Alger comme un choix de camp dans un différend régional structurant. Alger a rappelé son ambassadeur à Paris et suspendu une partie substantielle de la coopération bilatérale. La crise s’est ensuite densifiée à l’automne 2024 avec l’arrestation de l’écrivain Boualem Sansal, puis en début 2025 avec des expulsions réciproques et des tensions migratoires.

Ce n’était pas la première fois que la relation franco-algérienne se dégradait — la crise de l’automne 2021 autour des propos de Macron sur le « système politico-militaire » algérien avait déjà conduit au rappel de l’ambassadeur. Mais la crise ouverte en 2024 est d’une autre nature : elle s’inscrit dans un désaccord géopolitique de fond, sur lequel Alger ne dispose d’aucune marge de cession sans perdre la face. Dans ce contexte, le commerce est devenu l’un des instruments de pression disponibles.

Espagne, Maroc : les précédents qui éclairent la méthode

La stratégie algérienne n’est pas nouvelle. Le précédent espagnol de 2022 constitue le cas le mieux documenté de rétorsion commerciale assumée. Après le soutien de Madrid au plan marocain sur le Sahara occidental — même motif qu’avec Paris — Alger a rappelé son ambassadeur puis demandé le gel des domiciliations bancaires pour l’ensemble des échanges avec l’Espagne. Cette décision, transmise par l’Association des banques et établissements financiers, a pratiquement paralysé les échanges bilatéraux pendant plus de deux ans, avec des exceptions pour le gaz et quelques produits alimentaires jugés indispensables. Le dégel commercial complet a été ordonné en novembre 2024, après qu’Alger eut jugé les conditions diplomatiques suffisamment apaisées.

Vis-à-vis du Maroc, les instruments ont été différents mais la logique est identique : fermeture de l’espace aérien aux aéronefs marocains en août 2021, arrêt du gazoduc Maghreb-Europe après l’expiration de l’accord de transit — privant Rabat de recettes de transit — et, en 2024, interdiction d’importation de marchandises ayant transité par les ports marocains.

Ces précédents établissent un mode opératoire cohérent : la crise diplomatique précède la sanction commerciale, et la levée des restrictions suit — plus ou moins rapidement — une désescalade diplomatique.

Une coercition asymétrique, contrainte par l’énergie

La comparaison avec la coercition commerciale que la Chine a exercée contre l’Australie entre 2020 et 2022 est éclairante, à condition d’en mesurer les limites. Pékin avait mobilisé des droits de douane de 80,5 % sur l’orge, des enquêtes antidumping sur le vin, des suspensions d’importateurs de viande et des restrictions informelles sur le charbon — un ensemble coordonné frappant des exportations australiennes évaluées à plus de 20 milliards de dollars. L’Algérie, elle, opère à une tout autre échelle, avec des instruments plus diffus et sans campagne sectorielle aussi formalisée.

La différence fondamentale est structurelle : environ 91 % des exportations algériennes sont des hydrocarbures, selon les données ventilées disponibles pour 2023-2024. La France importe du gaz algérien ; Sonatrach reste le pourvoyeur d’une partie non négligeable de l’approvisionnement énergétique européen. Cette dépendance réciproque — la France a besoin du gaz algérien, l’Algérie a besoin des recettes gazières pour financer ses importations — fixe une limite implicite à la rétorsion. Alger peut bloquer les produits laitiers français ou exclure le blé hexagonal de ses appels d’offres ; elle ne peut pas se passer des recettes de Sonatrach. En 2024, l’excédent commercial algérien s’est d’ailleurs réduit à environ 1,9 milliard de dollars contre 12,3 milliards l’année précédente, sous l’effet conjugué d’une baisse des recettes énergétiques et d’une hausse des importations.

Cette contrainte conditionne la marge de manœuvre d’Alger : la coercition commerciale peut être utilisée comme signal politique, mais elle ne peut pas aller jusqu’à une rupture économique générale sans se retourner contre ses propres finances publiques.

Les signaux d’une normalisation en cours

Les données les plus récentes suggèrent que le pic de tension est derrière nous, sans que la relation soit stabilisée. En mai 2026, le ministre français de la Justice Gérald Darmanin s’est rendu à Alger pour discuter de coopération judiciaire avec son homologue Lotfi Boudjemaa — une rencontre qui aurait été impensable au cœur de la crise. D’après Le Monde, Emmanuel Macron espère encore arracher une réconciliation avant la fin de son mandat. Les échanges ministériels se sont multipliés depuis février 2026, et Boualem Sansal a été gracié en novembre 2025 — signe d’apaisement, même si la condamnation du journaliste Christophe Gleizes, confirmée en appel en décembre 2025, entretient le contentieux.

Sur le plan commercial, les exportations françaises vers l’Algérie sont passées de 4,8 milliards d’euros en 2024 à environ 4,2 milliards en 2025, soit une contraction de près de 12 %. Le commerce bilatéral total aurait dégringolé sous la barre des 9 milliards d’euros en 2025. Ce sont des chiffres qui intéressent directement les entreprises françaises présentes en Algérie — dont certaines attendent avec attention la normalisation du port de commerce d’Alger comme point de passage des flux d’importation.

La question qui reste ouverte est celle de la réversibilité. Le précédent espagnol a montré qu’Alger peut lever ses restrictions commerciales avec une relative rapidité lorsque les conditions politiques le permettent. Mais il a aussi révélé que ces restrictions fonctionnent comme une forme de mémoire institutionnelle : elles peuvent être réactivées à tout moment, sans annonce préalable, dès que la relation se détériore à nouveau. Pour les décideurs économiques opérant entre les deux rives de la Méditerranée, c’est probablement la leçon la plus durable de cet épisode.

Sources