Le Cameroun et le Système des Nations unies ont adopté un nouveau cadre de coopération pour le développement durable couvrant la période 2027-2031. Problème : 76,4 % de son enveloppe budgétaire reste à financer. Derrière l’ambition programmatique se pose, une fois de plus, la question que l’on s’abstient généralement de formuler au moment des signatures : à quoi sert un cadre stratégique dont le financement n’est pas sécurisé ?
Un cadre adopté avec un déficit structurel de 657 milliards de FCFA
Le document a été paraphé le 30 octobre 2026 à Yaoundé par Alamine Ousmane Mey, ministre camerounais de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, et Issa Sanogo, coordonnateur résident des Nations unies au Cameroun. Il définit les priorités communes pour cinq ans : capital humain, autonomisation des femmes et des jeunes, résilience des communautés vulnérables, gouvernance inclusive.
Le budget total du cadre est estimé à 860,5 milliards de FCFA sur cinq ans. Au moment de la signature, seuls 203,2 milliards de FCFA étaient identifiés, dont 141,7 milliards de ressources dites « de base » et 61,5 milliards de ressources complémentaires. Le déficit atteint donc 657,3 milliards de FCFA, soit environ un milliard d’euros au taux de parité fixe de 655,957 FCFA pour un euro. Ce manque représente 76,4 % de l’enveloppe prévisionnelle totale.
La situation n’est pas sans précédent dans l’histoire récente de ce partenariat. Le cadre de coopération 2022-2026, aujourd’hui en fin de cycle, avait été lancé avec un budget estimé à 1,152 milliard de dollars et un taux de couverture financière initial d’environ 19,7 %, selon les documents du système onusien au Cameroun. Le cadre 2027-2031, avec 23,6 % de couverture à l’adoption, marque une légère amélioration formelle, mais reste largement tributaire de ressources non encore acquises.
Ce que révèlent les comparaisons régionales
La faible couverture financière initiale n’est pas une particularité camerounaise. Les données disponibles pour d’autres cadres UNSDCF en Afrique subsaharienne dressent un tableau contrasté, mais globalement préoccupant.
En Côte d’Ivoire, le cadre UNSDCF 2021-2025 prévoyait 687,6 millions de dollars de ressources totales, dont 501,3 millions restaient à mobiliser à l’adoption, soit 73 % du total, une proportion encore plus élevée que celle du Cameroun. À l’opposé, le Sénégal a mobilisé 103,3 % des ressources programmées dans son UNSDCF 2019-2023, selon l’évaluation finale, une performance qui s’explique notamment par la stabilité politique du pays et la capacité de son gouvernement à mobiliser des partenaires techniques et financiers sur des projets identifiés.
En République démocratique du Congo, l’évaluation finale du cadre 2020-2024 fait apparaître une mobilisation budgétaire effective d’environ 60 % par effet, avec une exécution annuelle moyenne d’environ 80 %. Ces chiffres, issus du rapport d’évaluation finale du cadre de coopération en RDC, constituent la référence la plus documentée pour apprécier ce que devient, en pratique, un cadre adopté avec un large déficit de financement.
La tendance de fond est également aggravée par la contraction des ressources flexibles du système onusien lui-même. En 2024, le financement volontaire de base des Nations unies ne représentait que 5 milliards de dollars sur 42 milliards de contributions volontaires totales, soit 11,8 %, un ratio qui réduit mécaniquement la prévisibilité des ressources affectées aux cadres nationaux, selon les données du rapport sur le financement de l’ONU.
La question du plan de mobilisation
Ce qui retient l’attention dans les déclarations officielles disponibles, c’est moins la reconnaissance du déficit, assumée publiquement, que l’imprécision de la réponse opérationnelle qui lui est apportée. Du côté onusien, Issa Sanogo a indiqué que les 346 millions de dollars déjà disponibles permettaient d’« amorcer » la mise en œuvre dès 2027, et a appelé à « élargir les partenariats avec les institutions financières de développement et le secteur privé », ainsi qu’à mobiliser davantage de financements climatiques et de mécanismes innovants. Du côté camerounais, le MINEPAT a insisté sur la mise en œuvre de plans de travail conjoints et sur la convergence des interventions dans les zones de crise, sans détailler un plan chiffré de mobilisation des 657,3 milliards manquants.
Cette imprécision est en elle-même informative. Elle reflète une logique propre aux cadres programmatiques onusiens : ils sont conçus pour orienter l’action et hiérarchiser les priorités, et non pour constituer des engagements contraignants de financement. La mobilisation des ressources est postérieure à l’adoption du cadre, et repose sur des mécanismes distincts, conférences de bailleurs, instruments financiers multilatéraux, budget national, appels à projets.
La question est donc de savoir si ce séquençage, adopter d’abord, financer ensuite, est compatible avec l’ambition affichée. Dans un contexte où le budget d’investissement public du Cameroun pour 2025 s’élève à 1 863,1 milliards de FCFA, soit 33,5 % des dépenses budgétaires totales, le déficit du cadre ONU représente l’équivalent de 35 % de l’enveloppe annuelle d’investissement public, réparti sur cinq ans. L’effort de mobilisation requis est significatif, mais pas hors de portée si les priorités du cadre sont effectivement intégrées dans les budgets d’investissement successifs.
Entre valeur programmatique et risque de ritualisation
Le débat sur la valeur opérationnelle des cadres UNSDCF ne date pas du Cameroun. Les évaluations indépendantes conduites depuis 2021, Mali, Sierra Leone, Nigeria, Sénégal, RDC, font toutes ressortir un même double constat : ces cadres remplissent généralement leur fonction d’alignement stratégique et de coordination inter-agences, mais leur efficacité est fortement conditionnée par la mobilisation effective des ressources et l’appropriation nationale du document.
Le risque que ces cadres deviennent des exercices de style diplomatique plutôt que des instruments opérationnels est réel, et documenté. Il est d’autant plus présent lorsque le déficit de financement initial est supérieur aux trois quarts du budget, comme c’est le cas ici, et lorsque les mécanismes de suivi et de redevabilité ne sont pas publiquement précisés à la signature.
Pour le Cameroun, l’enjeu n’est pas tant d’avoir adopté un cadre ambitieux que de démontrer, dans les prochains mois, que la mobilisation des 657,3 milliards de FCFA obéit à une stratégie identifiée et non à une espérance. La distinction entre les deux, pour les décideurs et les partenaires techniques et financiers qui suivent ce dossier, est précisément ce qui déterminera si ce nouveau cycle de coopération produira des résultats tangibles, ou rejoindra la longue liste des feuilles de route bien rédigées et peu exécutées.
Sources
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Cameroun-ONU : 657 milliards de FCFA restent à mobiliser pour financer le cadre de coopération 2027-2031 : Investir au Cameroun, novembre 2026
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Cameroon and UN still need CFA657 billion to fund 2027-2031 development goals : Business in Cameroon, novembre 2026
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MINEPAT : Cameroun-Nations unies, un nouveau cycle de coopération : MINEPAT, novembre 2026
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Rapport d’évaluation finale du cadre de coopération ONU-RDC 2020-2024 : Système des Nations unies en RDC, 2024
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Rapport d’évaluation UNSDCF Sénégal 2019-2023 : UNEG/Système des Nations unies, 2024
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Rapport sur le financement du système des Nations unies : UN Financing Report, 2024
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Plan cadre de coopération des Nations unies pour le développement durable au Cameroun 2022-2026 : Système des Nations unies au Cameroun, 2021
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Budget d’investissement public du Cameroun 2025 : Investir au Cameroun, décembre 2024