En marge du troisième Sommet Russie-Afrique, tenu les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, le président de la Transition malienne Assimi Goïta a participé à une démonstration militaire au parc Patriot des forces armées russes, avant de s’essayer lui-même au tir. Au-delà du geste symbolique, cette séquence invite à s’interroger sur la portée opérationnelle et stratégique de la coopération militaire Mali-Russie, dans un contexte où Bamako a méthodiquement reconfiguré son architecture sécuritaire depuis 2021.
Une mise en scène militaire aux multiples lectures
Le parc Patriot, complexe militaro-technologique situé à Kubinka, dans la banlieue de Moscou, n’est pas un lieu de visite ordinaire. Les forces armées russes l’utilisent comme vitrine de leur arsenal et comme espace de démonstration destiné aux partenaires étrangers. Que le président malien y soit conduit, assisté à des exercices de protection rapprochée, de maniement d’armes, et effectue lui-même plusieurs tirs contre une cible-silhouette, constitue un signal délibérément construit.
Son accompagnateur lors de cette séquence mérite attention. Le général Andreï Averyanov, directeur adjoint du GRU, la Direction générale du renseignement de l’état-major russe, est identifié par l’Union européenne comme le responsable des opérations russes en Afrique depuis la restructuration post-Wagner. C’est lui qui a supervisé la transition entre le groupe Wagner et l’Africa Corps, structure désormais placée sous l’autorité directe du ministère russe de la Défense. Sa présence aux côtés de Goïta au parc Patriot n’est donc pas protocolaire : elle situe cette visite à un niveau stratégique élevé dans la chaîne de commandement russe.
Assimi Goïta serait par ailleurs, sur la période 2022-2026, le seul responsable africain clairement documenté pour avoir participé personnellement à un exercice de tir lors d’une visite en Russie. Ce précédent singulier renforce la dimension symbolique de la démarche : il ne s’agit pas d’une tournée ordinaire d’État, mais d’une affirmation incarnée de la convergence sécuritaire entre Bamako et Moscou.
Un cadre juridique consolidé depuis 2021
La séquence du parc Patriot s’inscrit dans une architecture de coopération qui s’est densifiée depuis le coup d’État d’août 2021. Les principaux jalons en sont documentés. Un accord de coopération sécuritaire couvrant la formation, le renseignement et la gestion des crises a été conclu dès 2022. En 2023, lors de sa visite à Bamako, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov annonçait l’augmentation des bourses accordées aux personnels maliens formés dans les établissements relevant du ministère russe de la Défense, passant de 35 à 290 en un an. L’étape la plus formelle reste l’accord de coopération militaire et technique ratifié par le Conseil national de transition malien en juillet 2024, qui prévoit explicitement la formation des forces armées et de la police maliennes par des instructeurs russes, ainsi que des fournitures d’équipements.
Ces textes s’ajoutent à l’accord de coopération militaire signé dès juin 2019 sous Ibrahim Boubacar Keïta, lequel posait déjà un cadre d’échange de renseignements et de partage d’expérience en matière de maintien de la paix. La transition n’est donc pas une rupture totale mais une accélération et un approfondissement d’une relation préexistante.
Le vide laissé par les partenaires occidentaux
Pour comprendre l’ampleur de la réorientation malienne, il faut mesurer ce qu’ont représenté les retraits successifs des partenaires occidentaux. La MINUSMA, mission onusienne de stabilisation, a achevé son retrait en décembre 2023. Elle n’était pas une mission de formation au sens strict, mais elle constituait un environnement multilatéral d’appui et de supervision, et sa disparition a réduit le cadre de référence dans lequel évoluaient les forces maliennes.
Plus directement significative pour la formation, la mission EUTM Mali a pris fin le 18 mai 2024, après onze ans de présence. Elle avait transmis aux Forces armées maliennes (FAMa) des savoir-faire tactiques et spécialisés, génie, logistique, lutte contre les engins explosifs, planification opérationnelle, ainsi que des normes en matière de droit international humanitaire et de protection des civils. L’UE avait suspendu la formation opérationnelle dès avril 2022, en raison de l’absence de garanties sur la coopération des FAMa avec Wagner et de préoccupations liées aux violations des droits humains, avant de ne pas renouveler son mandat en 2024.
Ce retrait a laissé un espace que la Russie a méthodiquement investi. Les estimations disponibles en 2025-2026 situent la présence militaire russe au Mali entre 1 500 et 2 500 personnels, Africa Corps en tête, selon les données compilées par le Congressional Research Service du Congrès américain. Ces effectifs ne se consacrent pas exclusivement à la formation : ils participent également aux opérations de combat et au soutien logistique. Pour les seuls instructeurs, une estimation malienne évoque environ 400 formateurs, chiffre qui n’a pas été validé par une source indépendante récente.
Formation, transfert de compétences : quelle portée opérationnelle réelle ?
La participation personnelle de Goïta à des exercices de tir peut être lue comme une démarche de légitimation symbolique, un chef de la transition militaire qui maîtrise lui-même les techniques de combat qu’il prescrit à ses troupes. Mais au-delà du geste, le volet formation de la coopération russo-malienne présente des contours encore partiellement opaques.
Ce qui est établi : des centaines de militaires maliens ont été formés en Russie depuis 2022 ; des instructeurs russes opèrent sur le territoire malien ; l’Africa Corps assure un appui à la fois en formation et en engagement opérationnel direct. Ce qui demeure difficile à évaluer : la profondeur du transfert de compétences, la capacité des FAMa à reproduire de manière autonome les savoir-faire acquis, et la qualité doctrinale de cet encadrement comparé à celui qu’assurait EUTM. Les formations dispensées dans les établissements russes du ministère de la Défense couvrent un spectre qui va de la formation d’officiers à des cursus techniques spécialisés, mais les contenus précis et leurs résultats sur les capacités opérationnelles des FAMa ne sont pas documentés publiquement.
Le bilan sur le terrain est lui-même contrasté. Les FAMa ont amélioré leur capacité de frappe, notamment grâce aux drones et aux aéronefs russes, et mené des opérations offensives dans le centre et le nord du pays. Mais les groupes armés comme le JNIM maintiennent leur pression sur de vastes zones rurales, les axes logistiques restent vulnérables, et les accusations de violences contre les civils, documentées par Human Rights Watch et ACLED, assombrissent le tableau opérationnel. L’implication directe de combattants russes dans les affrontements aurait d’ailleurs décliné : les incidents impliquant des personnels russes seraient passés de 537 en 2024 à environ 24 par mois au début de 2026, selon les données d’analyse disponibles.
Un partenariat que Moscou met en scène, que Bamako assume
Du côté russe, le troisième Sommet Russie-Afrique a réuni 48 pays africains à Moscou, selon les chiffres rapportés par Camer.be. Le sommet s’est conclu par l’adoption d’un plan d’action du Forum de partenariat Russie-Afrique pour 2027-2029. L’Union africaine, par la voix de son président de Commission Mahmoud Ali Youssouf, a réaffirmé la légitimité souveraine des choix de coopération des États membres, tout en conditionnant la crédibilité du partenariat à des investissements vérifiables et à des transferts de technologie effectifs.
Du côté malien, la participation de Goïta à cet exercice de tir s’inscrit dans une communication assumée : le ministre des Affaires étrangères Abdoulaye Diop avait quelques jours plus tôt évoqué publiquement l’impact de la coopération avec la Russie sur l’armée malienne. Bamako ne cherche pas à minimiser ce partenariat ; il l’affiche comme une pièce maîtresse de sa souveraineté retrouvée.
Ce qu’il faut retenir
L’exercice de tir du parc Patriot cristallise une évolution structurelle : la coopération militaire Mali-Russie est passée de la fourniture d’armements à une relation d’encadrement et de formation qui engage directement les forces vives des deux armées. La question qui demeure ouverte n’est pas tant celle de la réalité de ce transfert que de sa durabilité et de ses effets mesurables sur les capacités autonomes des FAMa. Une armée mieux équipée et partiellement formée par un partenaire étranger peut-elle développer une doctrine opérationnelle propre, capable de répondre à une insécurité dont les ressorts sont avant tout politiques et territoriaux ? C’est à cette question que les prochaines années de la transition malienne devront répondre.
Sources
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La Nouvelle Tribune – Russie : Goïta participe à une démonstration militaire et s’essaie au tir lors de sa visite à Moscou : La Nouvelle Tribune, novembre 2026
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Profil d’Andreï Averyanov – Journal officiel de l’UE : EUR-Lex, 2026
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Mali CNT ratifies military cooperation agreement with Russia : APA News, juillet 2024
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Comment les services russes de renseignement ont repris en main les opérations de Wagner en Afrique : Le Monde, décembre 2023
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Mali : l’UE met fin à sa mission de formation militaire : La Croix, mai 2024
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Russia’s increasingly visible military presence in Mali : Foreign Military Studies Office, 2024
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RFI – Sommet Russie-Afrique : Moscou affiche ses ambitions économiques, l’UA réclame des résultats concrets : RFI, octobre 2026
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How armed group alliances are reshaping Mali’s conflict and the wider Sahel : Al Jazeera, juillet 2026