AFRIQUE : Abuja accueille la Banque africaine de l’énergie, un pari sur le financement des hydrocarbures

La rédaction

novembre 2, 2026

Vingt mois après l’échéance initiale, la Banque africaine de l’énergie a tenu son assemblée générale inaugurale à Abuja le 31 octobre 2026. Dotée d’un capital autorisé de 5 milliards de dollars, cette nouvelle institution entend combler un déficit de financement que l’Agence internationale de l’énergie chiffre à plus de 190 milliards de dollars par an d’ici 2030. Reste à transformer l’ambition institutionnelle en portefeuille opérationnel.

Un lancement sous le signe du retard et de la complexité

La création de l’Africa Energy Bank (AEB) était initialement prévue pour janvier 2025. Le report de près de vingt mois s’explique par des désaccords persistants sur le transfert des souscriptions en capital et les engagements de capitalisation entre les États membres. Ce n’est pas un détail anecdotique : il révèle la difficulté structurelle à mobiliser des ressources publiques africaines coordonnées, même lorsque la volonté politique est affichée au plus haut niveau.

L’institution est co-fondée par Afreximbank — dont le total des actifs atteignait 42,3 milliards de dollars fin 2025 — et par l’Organisation africaine des producteurs de pétrole (APPO), qui regroupe 18 pays producteurs du continent. Ensemble, ces deux structures ont conçu une banque supranationale et indépendante, dont le périmètre d’intervention couvre l’intégralité de la chaîne de valeur des hydrocarbures : exploration, production, transport, raffinage et distribution.

L’assemblée inaugurale a également constitué le premier conseil d’administration de l’institution et désigné Helmy Ghazi comme président fondateur. Banquier égyptien fort d’environ 28 ans de carrière chez HSBC — principalement en banque d’entreprise et d’investissement en Égypte et dans la zone Moyen-Orient–Afrique du Nord —, Ghazi apporte un profil de financier international rodé aux opérations complexes dans les marchés émergents, plutôt qu’un ancrage dans les institutions publiques africaines. Ce choix signale une orientation pragmatique : l’AEB veut d’abord convaincre les marchés de sa crédibilité opérationnelle.

Le retrait des financeurs occidentaux, moteur et justification de l’initiative

La création de l’AEB ne s’explique pas seulement par une logique de souveraineté financière africaine. Elle répond à une contraction objective du financement international des hydrocarbures. La Banque mondiale a cessé de financer l’exploration et la production pétrolières dès 2019. Depuis, les investissements amont en Afrique sont passés d’environ 68 milliards de dollars en 2016 à 37 milliards en 2025, selon les données disponibles — soit une contraction de l’ordre de 31 milliards de dollars sur la décennie, même si cette évolution ne traduit pas uniquement des décisions de retrait bancaire.

Sur le plan multilatéral, les décisions des COP successives ont renforcé ce mouvement de manière indirecte. Le paragraphe 28(d) de la décision finale de la COP28 appelle à une transition « hors des combustibles fossiles dans les systèmes énergétiques ». Sans constituer une interdiction juridiquement contraignante du financement des hydrocarbures africains, cette formulation accélère le réalignement des institutions financières publiques et des gestionnaires d’actifs privés vers des portefeuilles décarbonés. La COP29 de Bakou n’a pas renforcé cette orientation, les négociations sur la transition fossile n’ayant pas abouti à un texte opérationnel.

Le résultat concret est un écart croissant entre les besoins d’investissement du continent et les capitaux effectivement mobilisés. L’AIE estime, dans son rapport Africa Energy Outlook 2022, que les investissements énergétiques africains doivent dépasser 190 milliards de dollars par an entre 2026 et 2030 pour répondre aux objectifs d’accès à l’énergie et de transition climatique. Ce chiffre est souvent présenté comme un « déficit de 200 milliards de dollars » : il s’agit en réalité d’un besoin annuel d’investissement, et non d’un manque cumulé unique — distinction méthodologique importante pour qui entend évaluer la portée réelle de l’AEB.

Une capitalisation inégale entre membres fondateurs

Le schéma de capitalisation de la banque illustre les asymétries de capacité entre États membres. Le capital autorisé est de 5 milliards de dollars, mais le capital effectivement souscrit et libéré à la date du lancement est bien inférieur. La structure initiale prévoit une souscription minimale uniforme d’environ 83 millions de dollars par pays membre de l’APPO, soit un total théorique proche de 1,5 milliard de dollars pour les 18 États. Afreximbank devait apporter 222 millions de dollars supplémentaires.

Dans les faits, les versements effectifs restent concentrés sur un petit nombre d’États. Selon les informations disponibles, le Nigeria, l’Angola, le Ghana, le Sénégal et la Côte d’Ivoire figuraient parmi les premiers contributeurs ayant libéré leur quote-part. Le Nigeria a annoncé un engagement de 100 millions de dollars — certaines sources évoquent même 200 millions —, approuvé par le président Bola Tinubu, dépassant ainsi le minimum uniformément fixé. Cette concentration illustre un défi récurrent du multilatéralisme africain : la charge réelle est portée par un noyau d’États disposant d’une capacité budgétaire suffisante, tandis que la participation des membres les plus fragiles demeure formelle.

La comparaison avec le lancement de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures en 2016 est instructive, sans être un modèle parfaitement transposable. L’AIIB avait réuni 57 membres fondateurs autour d’un capital autorisé de 100 milliards de dollars, atteint son seuil juridique d’entrée en vigueur dès décembre 2015 et approuvé neuf projets représentant 1,73 milliard de dollars dès sa première année d’activité. La rapidité de cette montée en puissance reposait sur l’engagement financier ferme et préalable de puissances souveraines disposant de réserves considérables. L’AEB part d’une base plus étroite et dans un contexte de contraintes budgétaires plus sévères pour la majorité de ses membres.

Un horizon opérationnel fixé à janvier 2027

L’AEB a annoncé le démarrage effectif de ses opérations de financement pour le 4 janvier 2027. Ce calendrier laisse deux mois pour finaliser la gouvernance interne, recruter les équipes et instruire les premiers dossiers. Le défi n’est pas mince : une institution financière nouvellement créée doit rapidement démontrer sa capacité à décaisser pour asseoir sa crédibilité auprès des investisseurs privés susceptibles de co-financer les projets.

La banque ambitionne de couvrir l’ensemble de la chaîne de valeur des hydrocarbures. Dans les faits, les premiers financements porteront vraisemblablement sur des projets déjà avancés dans leur développement — des actifs existants nécessitant du capital pour la phase d’exploitation ou de transport plutôt que des projets d’exploration en phase précoce, traditionnellement les plus risqués et les plus difficiles à financer pour une institution en démarrage.

La question de la levée de capitaux sur les marchés financiers internationaux reste entière. Une banque de développement ne fonctionne pas uniquement sur son capital propre : elle emprunte sur les marchés obligataires pour démultiplier sa capacité de prêt. Pour y accéder à des conditions favorables, elle devra obtenir une notation de crédit solide — processus qui prend du temps et exige une gouvernance irréprochable ainsi qu’un bilan crédible.

L’enjeu de la souveraineté financière africaine face aux injonctions de la transition

Au-delà des chiffres, la création de l’Africa Energy Bank cristallise une tension politique profonde. Les pays africains producteurs de pétrole et de gaz — dont plusieurs dépendent des recettes d’hydrocarbures pour financer leurs budgets et leurs importations — refusent que la transition énergétique mondiale se traduise par un tarissement du financement de leurs ressources naturelles avant qu’ils aient eu la possibilité de les valoriser.

Cette position est défendue avec constance par l’APPO et par les gouvernements représentés à Abuja, dont celui de la Côte d’Ivoire dont le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, a joué un rôle actif dans la mise en place de l’institution. Elle renvoie à un débat de fond sur l’équité de la transition : les pays industrialisés ont construit leur prospérité sur les énergies fossiles ; exiger des pays africains qu’ils renoncent à exploiter leurs ressources au nom du climat, sans compensation financière adéquate, est perçu comme une injonction inéquitable.

L’AEB ne règle pas ce débat. Elle offre en revanche un instrument concret pour que les pays africains cessent d’être dépendants d’une architecture financière internationale dont les priorités ont divergé des leurs. La question centrale — et elle reste ouverte — est de savoir si 5 milliards de dollars de capital autorisé suffisent à changer structurellement les équilibres du financement énergétique sur un continent dont les besoins annuels se chiffrent en centaines de milliards.


Sources