Sommet Russie-Afrique 2026 : derrière les grandes promesses, le cas Dosseh Koulekpato révèle un piège éducatif

La rédaction

novembre 2, 2026

Parti de Lomé avec l’espoir de décrocher un diplôme de médecine, Dosseh Koulekpato, enseignant togolais de 27 ans, croupit aujourd’hui dans une prison ukrainienne après avoir été enrôlé dans l’armée russe. Son histoire, relayée par la plateforme ukrainienne United24, intervient au moment même où Moscou a accueilli son troisième sommet Russie-Afrique et multiplie les promesses de coopération éducative. Un contraste saisissant qui résume l’écart persistant entre le discours russe et ses réalités de terrain.

Quand l’université mène au front

Le parcours de Dosseh Koulekpato est celui d’un homme ordinaire confronté à des portes fermées. Titulaire d’une licence en histoire, il enseignait à titre volontaire tout en pratiquant l’agriculture pour compléter ses revenus. Ses demandes de visa pour le Canada puis pour la France ont été refusées. C’est alors que des proches lui ont suggéré la Russie. « C’est là que mes amis m’ont parlé de la (destination) Russie, m’assurant que cela ne coûte même pas », a-t-il confié dans une vidéo diffusée par le Tabloid.

La suite est documentée : enrôlé dans l’armée russe, envoyé au front en Ukraine, capturé. Le Mouvement Martin Luther King (MMLK) du pasteur Edoh Komi a lancé un appel urgent aux autorités togolaises pour obtenir sa libération. Le ministère togolais des Affaires étrangères a indiqué avoir pris connaissance du dossier et engagé des démarches diplomatiques, sans annoncer de mesure concrète à ce stade.

Le cas de Koulekpato n’est pas isolé. Selon une enquête publiée en octobre 2026, au moins 3 066 Africains originaires de 40 pays auraient été enrôlés entre octobre 2022 et juin 2026, dont 502 morts confirmés. L’Ifri, dans une analyse publiée en décembre 2025 par Thierry Vircoulon, a documenté les mécanismes de ce recrutement ciblant des ressortissants africains déjà présents sur le sol russe travailleurs, étudiants, parfois en situation irrégulière.

L’offensive éducative de Moscou : générosité ou stratégie ?

Lors du forum médiatique organisé en marge du sommet de Moscou en octobre 2026, le vice-ministre russe de la Science, Konstantin Mogilevsky, a présenté l’offre éducative russe sous son jour le plus avantageux. « Nous formons du personnel pour les États africains. Nous n’aspirons pas les meilleurs cerveaux du continent africain pour les garder ici nous les formons ici et leur offrons la possibilité de retourner dans leur patrie », a-t-il déclaré, relayé par The Nation. Il a également détaillé l’attractivité des bourses : prise en charge du voyage, du logement, de l’assurance médicale et versement d’une allocation.

Le volume est réel. Selon les données du ministère russe de l’Enseignement supérieur, environ 40 000 étudiants africains étaient inscrits dans les universités russes en 2024-2025, contre 35 000 l’année précédente. La Russie entend amplifier cette présence : deux nouveaux campus financés par un investisseur privé doivent porter la capacité d’accueil au Caire de 3 000 à 15 000 étudiants.

Le problème n’est pas la formation elle-même, mais le contexte dans lequel elle s’inscrit. Le porte-parole du gouvernement ukrainien, Heorhii Tykhyi, l’a formulé sans détour : « Parfois, c’est au moyen de la propagande directe, et d’autres fois par des propositions (…) Mais le but principal, c’est de recruter des gens pour la guerre. » Une assertion contestée par Moscou, mais que le cas Koulekpato et des centaines d’autres rend difficile à ignorer.

Des promesses commerciales à géométrie variable

Si la coopération éducative interpelle, c’est l’ensemble de la relation économique russo-africaine qui peine à convaincre. En 2019, lors du premier sommet de Sotchi, Vladimir Poutine avait promis de dépasser 40 milliards de dollars d’échanges commerciaux avec l’Afrique. Sept ans plus tard, selon les déclarations officielles russes elles-mêmes, ce volume n’atteignait que 27,8 milliards de dollars en 2025, dont 24,3 milliards d’exportations russes vers l’Afrique et seulement 3,5 milliards dans le sens inverse, une relation commerciale profondément asymétrique.

La comparaison avec les autres partenaires du continent est édifiante : la Chine affiche 348 milliards de dollars d’échanges avec l’Afrique en 2025, l’Union européenne 355 milliards d’euros. La réponse du Kremlin à cet écart ? Fixer un nouvel objectif, 50 milliards de dollars désormais sans expliquer pourquoi le précédent n’a pas été atteint.

La crédibilité du discours russo-africain est également mise à l’épreuve par les pratiques de ses entreprises sur le continent. En avril 2026, le Conseil national de la transition guinéen a révélé que la COBAD, filiale locale de RUSAL, n’aurait déclaré que 491 milliards de francs guinéens sur un montant estimé à 5 681 milliards. La CRIEF, parquet spécial guinéen, a ouvert une enquête en juillet 2026, tandis que le dossier restait traité comme une affaire judiciaire interne, sans dimension diplomatique publique.

Un partenariat à sens unique

Le troisième sommet de Moscou a réaffirmé les formules habituelles souveraineté, coopération gagnant-gagnant, multipolarité sans apporter de réponse aux questions structurelles. Pendant ce temps, des jeunes comme Dosseh Koulekpato continuent de choisir la Russie faute d’alternatives accessibles, attirés par des offres éducatives dont les conditions réelles restent opaques.

La vraie question n’est pas de savoir si la Russie est un partenaire « sincère » ou « hypocrite » de l’Afrique, catégories trop lisses pour l’analyse. Elle est de savoir si les États africains ont les outils diplomatiques et consulaires pour protéger leurs ressortissants dans un environnement géopolitique où les opportunités d’études et les pressions de recrutement militaire peuvent coexister dans les mêmes couloirs universitaires. À Lomé comme à Abidjan, la réponse à cette question n’a pas encore été donnée.


Sources