L’Aéroport international Blaise Diagne de Diass affiche 1 481 529 passagers au premier semestre 2026, soit une hausse de 4,3 % sur un an. Une progression régulière, portée par un fret aérien en plein essor, qui nourrit l’ambition sénégalaise de faire de Dakar un pivot du transport aérien en Afrique de l’Ouest. Mais entre les chiffres et la stratégie, le chemin reste semé d’obstacles.
Des volumes en croissance, mais une géographie encore dominée par l’Europe
Selon les données publiées par Sikafinance, les flux passagers de l’AIBD progressent de façon équilibrée : les départs enregistrent une hausse de 4,76 %, avec 720 840 voyageurs, tandis que les arrivées progressent de 4,19 %, à 687 305 passagers. Le trafic direct c’est-à-dire les passagers ne transitant pas par une escale intermédiaire représente près de 95 % du trafic commercial total, soit 1 408 145 personnes, en hausse de 4,48 %.
Ce chiffre mérite une lecture attentive. Le fait que la quasi-totalité du trafic soit composée de passagers directs témoigne d’une demande robuste en liaison point à point, mais révèle aussi la faiblesse structurelle de l’aéroport en tant que hub de correspondance. Le trafic en transit ne représente que 73 384 passagers sur la période, avec une progression anémique de 0,84 %. Pour qu’un aéroport aspire au rang de hub régional, c’est précisément ce segment qu’il lui faudrait développer.
La répartition géographique confirme la dépendance aux routes nord-sud : l’Europe demeure le premier bassin de trafic de l’AIBD, avec 693 468 passagers, en hausse de 7,62 %. L’Afrique suit en deuxième position avec 581 971 passagers, mais ne progresse que de 3,33 %. Ces deux marchés concentrent à eux seuls l’essentiel du volume. La connectivité intra-africaine, pourtant décisive pour tout prétendant au statut de hub continental, reste donc le point faible du dispositif.
Le fret, signal fort d’une logistique en mouvement
La véritable surprise du semestre vient du fret aérien. Avec 22,3 millions de kilogrammes traités, le volume progresse de 17,93 % en glissement annuel une accélération bien supérieure à celle du trafic passagers. Ce dynamisme est largement tiré par les exportations, dont la hausse atteint 26,57 %.
Cette performance ne doit pas être lue comme un simple rebond conjoncturel. Elle traduit une réalité plus profonde : le Sénégal, dont l’économie a longtemps reposé sur le tourisme et les transferts de la diaspora, diversifie progressivement sa base exportatrice. Produits de la pêche, horticulture, biens manufacturés légers l’essor du fret aérien à l’export témoigne d’une montée en puissance de filières à haute valeur ajoutée qui privilégient la rapidité à la massification.
Pour les opérateurs logistiques et les investisseurs qui scrutent l’Afrique de l’Ouest, ce signal mérite attention. Un aéroport dont le fret export croît à près de 27 % par semestre constitue un actif logistique de premier ordre, susceptible d’attirer des intégrateurs, des prestataires de handling et des infrastructures de chaîne du froid autant de facteurs qui renforcent l’attractivité globale de la plateforme.
Air Sénégal et la question de la compagnie nationale
Aucune stratégie de hub n’est crédible sans une compagnie nationale forte pour alimenter les correspondances et structurer le réseau. C’est précisément là que le pari sénégalais reste à valider.
Le gouvernement a annoncé la création d’Air Sénégal Express, une filiale dédiée aux vols intérieurs et régionaux, dont le capital serait ouvert au secteur privé national. Ce projet s’accompagne d’un redimensionnement du réseau et de la flotte d’Air Sénégal elle-même, ainsi que de nouveaux partenariats stratégiques encore non précisés. L’intention est claire : séparer les activités domestiques et régionales à faible marge des liaisons internationales plus rentables, tout en intégrant des capitaux privés pour alléger la charge budgétaire de l’État.
La démarche est cohérente sur le plan théorique. Elle s’inspire de modèles éprouvés Ethiopian Airlines avec ses filiales régionales, ou Royal Air Maroc qui a structuré son expansion africaine autour d’une architecture similaire. Mais l’exécution reste l’épreuve décisive. Air Sénégal a traversé des turbulences financières significatives ces dernières années, et la capacité de l’État sénégalais à attirer des partenaires privés crédibles, tout en maintenant une cohérence stratégique dans la gouvernance de la compagnie, n’est pas garantie.
La compétition régionale s’intensifie
L’AIBD ne joue pas seul dans ce paysage. La concurrence entre places aéroportuaires en Afrique de l’Ouest s’est considérablement durcie. Abidjan, avec l’aéroport Félix Houphouët-Boigny, affiche des ambitions comparables et bénéficie du dynamisme économique de la Côte d’Ivoire, premier PIB de l’UEMOA. Accra consolide quant à elle sa position de hub anglophone avec des liaisons directes vers des destinations que Dakar peine encore à desservir.
Dans ce contexte, la hausse de 4,3 % de l’AIBD est encourageante, mais ne suffit pas à changer les équilibres. Ce qui distinguera Dakar d’Abidjan ou d’Accra ne sera pas le volume brut de passagers toutes ces places progressent mais la capacité à générer du trafic de correspondance, à offrir une connectivité intra-africaine dense et à proposer des tarifs compétitifs sur les routes régionales. Or, c’est précisément sur ces trois axes que les résultats du premier semestre 2026 restent les plus fragiles.
La faiblesse du trafic en transit à peine 73 000 passagers sur six mois illustre ce retard. Pour comparaison, un hub de taille moyenne comme Addis-Abeba traite des millions de passagers en correspondance chaque année. L’écart structurel est considérable, même si les contextes géographiques et démographiques sont différents.
Un pari industriel et politique
La trajectoire de l’AIBD est in fine autant une question politique qu’économique. La décision d’ouvrir Air Sénégal Express au capital privé national signale une inflexion dans la doctrine de gestion des entreprises publiques stratégiques une inflexion qui sera scrutée par les milieux d’affaires régionaux et les bailleurs de fonds.
Pour que la croissance du trafic se transforme en influence régionale durable, plusieurs conditions doivent être réunies simultanément : une compagnie nationale opérationnellement solide, des infrastructures aéroportuaires capables d’absorber une montée en puissance du transit, et une politique tarifaire attractive pour les transporteurs souhaitant faire de Dakar une escale stratégique. Le fret aérien, lui, semble déjà avoir choisi son camp c’est maintenant au trafic passagers de confirmer.
L’AIBD progresse. Il lui reste à convaincre que cette progression est le début d’une recomposition durable du paysage aérien ouest-africain, et non la simple amplification d’une tendance conjoncturelle favorable.
Sources
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Sénégal : Le trafic à l’AIBD en hausse de 4,3% au 1er semestre 2026 — Sikafinance, Mouhamadou Dieng, 2026